"Je déteste par-dessus tout être pris pour un imbécile par un politicien", Claude Chabrol
Débat avec Laurianne Deniaud, Bruno Gollnisch et Gauthier Rybinski
Les primaires ont une vertu fondamentale : s’adresser à l’ensemble du pays non seulement pour désigner un candidat, pour définir un projet mais également pour changer la stratégie électorale de la gauche. Au-delà des rebondissements de la campagne, la gauche a l’occasion d’opérer un réalignement électoral conforme à ses valeurs et aux attentes du pays.
Dès l’instant où les partis ont décidé de cesser d’être des consciences collectives, il fallait changer d’organisation. Les primaires sont un chemin vers la conscientisation d’un plus grand nombre de Français, elles ont représenté et représentent le meilleur moyen de faire se lever un imaginaire alternatif à celui des droites dans notre pays. Les critiques des primaires sont souvent inopérantes car elles se fondent sur une conception du parti qui précisément n’existe plus. Le vieux parti hérité de la section des piques de la Révolution, à la fois conscience collective et outil de cette conscience collective, a bien souvent sombré. Il n’existe plus qu’en apparence et rassemble souvent des supporters parfois moins politisés qu’une bonne part de la société (il suffit de contempler le lip-dub UMP paru l’an passé).
Reconnaissons à la dernière publication de la fondation Terra Nova le mérite d’avoir posé à la gauche une question stratégique déterminante pour l’élection présidentielle de 2012 comme pour sa capacité à gouverner dans la durée. Cette note stratégique assume – ou avalise – avec un fond d’honnêteté une stratégie pourtant perdante. Elle théorise les conséquences du tournant néolibéral opéré, mais jamais revendiqué, par le PS en 1983. Terra Nova a donc publié une sorte de « Bad Godesberg stratégique ».
Le refrain des sociaux-libéraux les plus assumés est simple : ne servant plus les intérêts des couches populaires, la gauche ne doit plus leur mentir et aller chercher ses voix chez les classes plus favorisées qui ont fait ses derniers succès électoraux… obtenus dans des contextes d’abstention massive.
Cette stratégie là fait l’impasse sur la réalité de la géographie sociale française, électoralement objectivée le 29 mai 2005 et dans laquelle la droite s’est fondue le 6 mai 2007. La ligne de front politique passe à la fois par le Nord-est et par les zones périurbaines. C’est là que c’est opéré un réalignement électoral qui a porté la droite au pouvoir. C’est aussi là que les conséquences de la mondialisation atteignent un point d’incandescence préoccupant.
Abandonner ouvriers et employés (qui sont majoritaires en France), concéder les seniors à la droite (dans un pays relativement vieillissant) a pour corollaire de miser sur l’abstention. C’est là le grand non-dit de la note de Terra Nova mais c’est aussi le pari d’une certaine gauche, qui ne se donne pas les moyens de la conquête du temps long. Ce non-dit se fonde néanmoins sur une réalité, maintes fois démontrée par le géographe Christophe Guilluy : la gauche ne gagne les élections que quand les classes populaires ne se déplacent pas. Pour autant, sommes-nous certains que la gauche va pouvoir répondre durablement aux attentes d’un électorat des villes-centres tenté par ce que nous définissons comme l’hédonisme sécuritaire, électorat qui lui se déplace certes pour voter, mais qui manifeste une volatilité certaine ?
Terra Nova théorise a posteriori une stratégie électorale subie plus que voulue par les social-démocraties européennes (et donc française) depuis vingt ans, structurellement perdante, conséquence de choix politiques par rapport à la mondialisation et qui ne permet l’accession au pouvoir que très provisoirement à une gauche incapable d’inverser la droitisation des sociétés occidentales. La preuve par Prodi.
Cette stratégie, appelée dans le cas de Terra Nova « France de demain » mais qui prend aussi l’apparence fantasmagorique des « classes moyennes », est perdante car minoritaire. Cette coalition sociale associant « les diplômés, les jeunes, les minorités, les quartiers populaires et les femmes », outre qu’elle additionne des pommes et des poires, ne permet aucunement d’avoir une coalition sociale majoritaire sur laquelle une gauche de transformation sociale puisse s’appuyer dans la durée. Terra Nova omet, dans sa référence à Obama, de dire que les stratèges démocrates ont parfaitement intégré que les Démocrates ne domineraient dans la durée que s’ils parvenaient à reconquérir la « majorité oubliée » : les cols bleus, la working class, délaissée depuis quarante ans par le Democratic Party. Avec la stratégie de Terra Nova, on abandonnerait d’ailleurs le moteur stratégique de la gauche qui est le « front de classe », variante du bloc historique théorisé par Gramsci, le combat pour l’hégémonie culturelle, condition à la prise du pouvoir, et la volonté transformatrice sur la société. Que resterait-il donc à une gauche qui oublierait ses électeurs, son histoire et plus encore sa mission historique ?
Le grand impensé de la gauche française qui lui permettrait de sortir de l’impasse apparente qu’elle connait est donc la géographie sociale née de la mondialisation néolibérale. Comment prétendre faire une note de stratégie électorale en oubliant que la gauche n’est majoritaire que dans les centres des villes et qu’elle perd du terrain à mesure que l’on s’en éloigne ? Il y a une France des perdants de la mondialisation à qui l’accès aux villes et devenu impossible et qui est reléguée de plus en plus loin des centres. N’est-ce pas à eux que la gauche doit s’adresser ? Est-ce un hasard si ce sont surtout des ouvriers et des employés (qui sont d’ailleurs souvent mariés et qui pèsent beaucoup plus qu’un quart de la population active !) ? Une certaine prolophobie empêche de voir que les solutions à apporter sont de deux ordres : économiques et sociales d’une part, culturelles et identitaires de l’autre. C’est la force de l’idée de démondialisation, portée par Arnaud Montebourg, que de répondre à l’un et à l’autre.
Une coalition sociale majoritaire existe pour la gauche ; elle se définit par le rapport à la mondialisation, mais aussi à la démocratie et à l’égalité, à l’autorité de l’Etat et à la volonté politique face aux marchés. C’était une bonne part de la recette victorieuse de 1981, occultée par les commémorations sirupeuses du 10 mai dernier... Elle rassemblerait les ouvriers et les employés, périurbains et ruraux, l’autre gauche des centres-villes (c'est-à-dire les jeunes diplômés précarisés et les banlieues) et tous ceux qui aspirent dans les couches plus favorisées à voir notre pays retrouver le chemin d’un vrai progrès. Nos concitoyens possèdent une partie de la solution. Ils pourront choisir, s’ils le souhaitent, lors des primaires d’octobre prochain un socialisme de transformation, fortement républicain. A nous, collectivement, de leur faire percevoir l’importance de leur choix.
Jean-Philippe Huelin, & Gaël Brustier, co-auteurs de « Recherche le peuple désespérément » (Bourin Editeur, 2009) et « Voyage au bout de la droite » (Mille et une nuits, 2011)
Dès l’instant où les partis ont décidé de cesser d’être des consciences collectives, il fallait changer d’organisation. Les primaires sont un chemin vers la conscientisation d’un plus grand nombre de Français, elles ont représenté et représentent le meilleur moyen de faire se lever un imaginaire alternatif à celui des droites dans notre pays. Les critiques des primaires sont souvent inopérantes car elles se fondent sur une conception du parti qui précisément n’existe plus. Le vieux parti hérité de la section des piques de la Révolution, à la fois conscience collective et outil de cette conscience collective, a bien souvent sombré. Il n’existe plus qu’en apparence et rassemble souvent des supporters parfois moins politisés qu’une bonne part de la société (il suffit de contempler le lip-dub UMP paru l’an passé).
Reconnaissons à la dernière publication de la fondation Terra Nova le mérite d’avoir posé à la gauche une question stratégique déterminante pour l’élection présidentielle de 2012 comme pour sa capacité à gouverner dans la durée. Cette note stratégique assume – ou avalise – avec un fond d’honnêteté une stratégie pourtant perdante. Elle théorise les conséquences du tournant néolibéral opéré, mais jamais revendiqué, par le PS en 1983. Terra Nova a donc publié une sorte de « Bad Godesberg stratégique ».
Le refrain des sociaux-libéraux les plus assumés est simple : ne servant plus les intérêts des couches populaires, la gauche ne doit plus leur mentir et aller chercher ses voix chez les classes plus favorisées qui ont fait ses derniers succès électoraux… obtenus dans des contextes d’abstention massive.
Cette stratégie là fait l’impasse sur la réalité de la géographie sociale française, électoralement objectivée le 29 mai 2005 et dans laquelle la droite s’est fondue le 6 mai 2007. La ligne de front politique passe à la fois par le Nord-est et par les zones périurbaines. C’est là que c’est opéré un réalignement électoral qui a porté la droite au pouvoir. C’est aussi là que les conséquences de la mondialisation atteignent un point d’incandescence préoccupant.
Abandonner ouvriers et employés (qui sont majoritaires en France), concéder les seniors à la droite (dans un pays relativement vieillissant) a pour corollaire de miser sur l’abstention. C’est là le grand non-dit de la note de Terra Nova mais c’est aussi le pari d’une certaine gauche, qui ne se donne pas les moyens de la conquête du temps long. Ce non-dit se fonde néanmoins sur une réalité, maintes fois démontrée par le géographe Christophe Guilluy : la gauche ne gagne les élections que quand les classes populaires ne se déplacent pas. Pour autant, sommes-nous certains que la gauche va pouvoir répondre durablement aux attentes d’un électorat des villes-centres tenté par ce que nous définissons comme l’hédonisme sécuritaire, électorat qui lui se déplace certes pour voter, mais qui manifeste une volatilité certaine ?
Terra Nova théorise a posteriori une stratégie électorale subie plus que voulue par les social-démocraties européennes (et donc française) depuis vingt ans, structurellement perdante, conséquence de choix politiques par rapport à la mondialisation et qui ne permet l’accession au pouvoir que très provisoirement à une gauche incapable d’inverser la droitisation des sociétés occidentales. La preuve par Prodi.
Cette stratégie, appelée dans le cas de Terra Nova « France de demain » mais qui prend aussi l’apparence fantasmagorique des « classes moyennes », est perdante car minoritaire. Cette coalition sociale associant « les diplômés, les jeunes, les minorités, les quartiers populaires et les femmes », outre qu’elle additionne des pommes et des poires, ne permet aucunement d’avoir une coalition sociale majoritaire sur laquelle une gauche de transformation sociale puisse s’appuyer dans la durée. Terra Nova omet, dans sa référence à Obama, de dire que les stratèges démocrates ont parfaitement intégré que les Démocrates ne domineraient dans la durée que s’ils parvenaient à reconquérir la « majorité oubliée » : les cols bleus, la working class, délaissée depuis quarante ans par le Democratic Party. Avec la stratégie de Terra Nova, on abandonnerait d’ailleurs le moteur stratégique de la gauche qui est le « front de classe », variante du bloc historique théorisé par Gramsci, le combat pour l’hégémonie culturelle, condition à la prise du pouvoir, et la volonté transformatrice sur la société. Que resterait-il donc à une gauche qui oublierait ses électeurs, son histoire et plus encore sa mission historique ?
Le grand impensé de la gauche française qui lui permettrait de sortir de l’impasse apparente qu’elle connait est donc la géographie sociale née de la mondialisation néolibérale. Comment prétendre faire une note de stratégie électorale en oubliant que la gauche n’est majoritaire que dans les centres des villes et qu’elle perd du terrain à mesure que l’on s’en éloigne ? Il y a une France des perdants de la mondialisation à qui l’accès aux villes et devenu impossible et qui est reléguée de plus en plus loin des centres. N’est-ce pas à eux que la gauche doit s’adresser ? Est-ce un hasard si ce sont surtout des ouvriers et des employés (qui sont d’ailleurs souvent mariés et qui pèsent beaucoup plus qu’un quart de la population active !) ? Une certaine prolophobie empêche de voir que les solutions à apporter sont de deux ordres : économiques et sociales d’une part, culturelles et identitaires de l’autre. C’est la force de l’idée de démondialisation, portée par Arnaud Montebourg, que de répondre à l’un et à l’autre.
Une coalition sociale majoritaire existe pour la gauche ; elle se définit par le rapport à la mondialisation, mais aussi à la démocratie et à l’égalité, à l’autorité de l’Etat et à la volonté politique face aux marchés. C’était une bonne part de la recette victorieuse de 1981, occultée par les commémorations sirupeuses du 10 mai dernier... Elle rassemblerait les ouvriers et les employés, périurbains et ruraux, l’autre gauche des centres-villes (c'est-à-dire les jeunes diplômés précarisés et les banlieues) et tous ceux qui aspirent dans les couches plus favorisées à voir notre pays retrouver le chemin d’un vrai progrès. Nos concitoyens possèdent une partie de la solution. Ils pourront choisir, s’ils le souhaitent, lors des primaires d’octobre prochain un socialisme de transformation, fortement républicain. A nous, collectivement, de leur faire percevoir l’importance de leur choix.
Jean-Philippe Huelin, & Gaël Brustier, co-auteurs de « Recherche le peuple désespérément » (Bourin Editeur, 2009) et « Voyage au bout de la droite » (Mille et une nuits, 2011)
Ni bonne conscience, ni inconscience
paru sur Causeur.fr
Disons-le clairement : attaquer Marine Le Pen ne nécessite aucun courage. La critiquer ne fait pas de moi un antifasciste méritant à l’égal de Matteotti.
Mais Marine Le Pen pose tout de même problème : sa plasticité idéologique, le fait qu’elle ait préempté la contestation de l’ordre établi et que les sujets dont elle se saisit deviennent immédiatement illégitimes (libre-échange, euro etc…) soulèvent une question inquiétante sur le tour que prend « notre démocratie » – mot dont la fortune croissante coïncide avec le délitement de la chose qu’il désigne.
Examinons les choses telles qu’elles sont : le Front National réalise des scores autour de 20% (19,2% en moyenne dans les cantons où il était présent en mars dernier). Ce n’est pas rien mais c’est loin d’être tout. Marine Le Pen a au moins compris une chose : pour faire gagner l’extrême droite, elle doit se fondre dans la nouvelle géographie sociale de la France grâce à un récit national culturellement majoritaire. Par ce biais, elle adopte – consciemment ou non -les méthodes de certains conservateurs américains qui ont repris les vieilles recettes contestataires de l’extrême gauche.
L’extrême droite change : quelle découverte !
À l’image de ce qu’a toujours été l’extrême droite dans notre pays, le Front National s’appuie sur une idéologie composite. Aussi, pour consolider son virage stratégique, Marine Le Pen a demandé aux militants frontistes les plus « extrémistes » de se taire et/ou d’évoluer sans remettre en cause leur radicalité doctrinale. Toutefois, facile et prête à l’emploi, la thèse de la mutation « cosmétique » du FN écarte la possibilité d’une mutation réelle de la radicalité. En réalité, le monde change, l’extrême droite aussi : quelle découverte !
Marine Le Pen est astucieuse. Elle cherche à se légitimer. À cette fin, elle n’a pas recyclé les tactiques éculées d’un Bruno Mégret ou d’un Jean-Claude Martinez : point de « Conseil scientifique du Front National » ni de « Documents pour la France » vaguement bidonnés pour faire croire au développement d’une expertise propre au FN. Elle préfère adopter la technique du coucou en faisant couver ses œufs électoraux par les autres partis. Et ça marche !
Pour une bonne et simple raison : les partis « de gouvernement » n’absorbent que lentement les idées nouvelles alors que la candidate frontiste accompagne rapidement l’évolution de notre société. Ainsi s’approprie-t-elle les thèses économiques hétérodoxes de Jacques Sapir et Jean-Luc Gréau, tout en clamant sa proximité de vues avec Jean-Pierre Chevènement, Jean-Luc Mélenchon ou Arnaud Montebourg.
À ce sujet, certains médias contribuent à son entreprise de légitimation en observant un peu hâtivement que Marine Le Pen parle « elle aussi » de démondialisation. En fait, alors qu’Arnaud Montebourg s’est saisi du concept inventé par Walden Bello depuis de longs mois, Marine Le Pen ne l’a évoqué que fort tardivement, après la publication du livre éponyme de Jacques Sapir1 [1]. À croire que certains ont intérêt à disqualifier l’idée de démondialisation en la « lepénisant ». Mais refermons la parenthèse.
Comme tout parti politique, le Front National veut faire des voix. Historiquement, son premier électorat était une droite radicalisée née sur les décombres du vichysme et de l’Algérie Française. Vinrent ensuite des électeurs issus des classes populaires, de droite d’abord, de gauche ensuite. Aujourd’hui, Marine Le Pen s’adresse aux classes moyennes déclassées – fonctionnaires ou diplômés précarisés. Son nouveau cœur de cible est constitué de ces millions d’actifs qui, passé l’âge de vingt-cinq ans, se retrouvent confrontés à l’extrême violence du système économique. Pour continuer sa progression dans cette frange de la société, Madame Le Pen a besoin de carburant idéologique. Cherchant à conquérir des secteurs sociologiques traditionnellement réfractaires au FN, elle s’empare de tous les impensés de la gauche – le libre-échange, la domination de la finance, la laïcité – pour en faire son miel. La contestation du système étant passée à droite, la reconversion droitière de ces thématiques s’annonce riche en potentialités électorales.
L’extrême droite de gouvernement : le modèle Bossi
Reste à savoir si Marine Le Pen peut réaliser cette mutation stratégique en se « recentrant ». Ceux qui croient ou feignent de croire à sa volonté de normalisation rappellent le précédent de l’italien Gianfranco Fini, qui a transformé le mouvement néo-fasciste MSI en Alleanza Nazionale pour en faire un parti de droite libérale classique – rebaptisé Futuro e Liberta – et aspire désormais à gouverner avec le « centre-gauche » boboïsant de Francesco Rutelli.
Seulement, Marine Le Pen ne veut pas faire du FN un parti comme un autre. Elle n’y a pas intérêt. Pour garder le parallèle avec l’Italie, la présidente du Front prend plutôt modèle sur l’« extrême droite de gouvernement » qu’incarne Umberto Bossi. Le leader de la Ligue du Nord accumule les paradoxes : à la fois contestataire et gestionnaire de 400 communes de l’Italie septentrionale, co-inspirateur des lois Bossi-Fini sur l’immigration, meilleur soutien du gouvernement Berlusconi qui lui a confié le ministère de l’Intérieur, il n’a rien renié de son extrémisme. Au contraire, Bossi parvient à prendre en otage le Cavaliere par sa surenchère anti-immigrationniste qui lui a même permis de faire de la très méridionale Lampedusa la vitrine de son action municipale et nationale. Tout compte fait, se muer en « extrême droite de gouvernement » implique un pari assez peu risqué. Grâce à l’hégémonie idéologique de la droite, la Ligue du nord peut spéculer sur l’inertie de la « gauche » tout en restant aux avant-postes du pouvoir. Résultat des courses : « Dans le nord de l’Italie, plus aucun ouvrier ne vote à gauche ! », ainsi qu’Umberto Bossi le déclarait crânement en mars 2010.
Ses meilleurs alliés : la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite
Face aux nouvelles extrêmes droites incarnées par Bossi et Marine Le Pen, la « gauche Minc » fait une erreur d’analyse manifeste en se déportant vers le centre libéral sans fournir de réponse crédible aux questions économiques et sociales posées par la mondialisation. Mais le bruyant collectif de la Droite populaire n’est pas mieux armé pour contrer la percée du FN. Faute de critique de la mondialisation, ces députés UMP n’ont aucune chance d’enrayer la progression de la dame de Montretout. Ils répondent davantage au Le Pen de 1986 qu’à la Le Pen de 2011. Moralité : Marine et Umberto trouvent de solides renforts avec la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite !
Conséquence de ce choix stratégique, Madame Le Pen fuit un débat qui pourrait lui être fatal – politiquement. Elle surfe sur des impensés, ce qui la dispense de démontrer la justesse de son projet. En revanche, elle ne craint pas de passer devant le tribunal d’Inquisition antifasciste de Caroline Fourest et Laurent Joffrin. Par leurs imprécisions et une finesse d’analyse très relative, ces derniers lui rendent le service qu’elle attend : incarner l’unique opposition à l’« UMPS » !
Dans un univers fonctionnant à la posture ou à la petite phrase, Marine Le Pen n’affronte que les feux de Bengale d’un antiracisme incantatoire doublé d’un antifascisme d’opérette. Si elle refuse d’exposer ses lacunes aux regards des penseurs qu’elle cite (Todd, Sapir, Montebourg, Chevènement), c’est bien pour dissimuler l’insigne vacuité de la politicienne post-loftienne qu’elle est.
En conséquence, elle nous en dit plus sur la politique française, la gauche et la République que sur l’extrême droite.
1.Qui ne l’a du reste pas épargnée dans plusieurs textes parus sur Marianne2 ↩ [2]
Mais Marine Le Pen pose tout de même problème : sa plasticité idéologique, le fait qu’elle ait préempté la contestation de l’ordre établi et que les sujets dont elle se saisit deviennent immédiatement illégitimes (libre-échange, euro etc…) soulèvent une question inquiétante sur le tour que prend « notre démocratie » – mot dont la fortune croissante coïncide avec le délitement de la chose qu’il désigne.
Examinons les choses telles qu’elles sont : le Front National réalise des scores autour de 20% (19,2% en moyenne dans les cantons où il était présent en mars dernier). Ce n’est pas rien mais c’est loin d’être tout. Marine Le Pen a au moins compris une chose : pour faire gagner l’extrême droite, elle doit se fondre dans la nouvelle géographie sociale de la France grâce à un récit national culturellement majoritaire. Par ce biais, elle adopte – consciemment ou non -les méthodes de certains conservateurs américains qui ont repris les vieilles recettes contestataires de l’extrême gauche.
L’extrême droite change : quelle découverte !
À l’image de ce qu’a toujours été l’extrême droite dans notre pays, le Front National s’appuie sur une idéologie composite. Aussi, pour consolider son virage stratégique, Marine Le Pen a demandé aux militants frontistes les plus « extrémistes » de se taire et/ou d’évoluer sans remettre en cause leur radicalité doctrinale. Toutefois, facile et prête à l’emploi, la thèse de la mutation « cosmétique » du FN écarte la possibilité d’une mutation réelle de la radicalité. En réalité, le monde change, l’extrême droite aussi : quelle découverte !
Marine Le Pen est astucieuse. Elle cherche à se légitimer. À cette fin, elle n’a pas recyclé les tactiques éculées d’un Bruno Mégret ou d’un Jean-Claude Martinez : point de « Conseil scientifique du Front National » ni de « Documents pour la France » vaguement bidonnés pour faire croire au développement d’une expertise propre au FN. Elle préfère adopter la technique du coucou en faisant couver ses œufs électoraux par les autres partis. Et ça marche !
Pour une bonne et simple raison : les partis « de gouvernement » n’absorbent que lentement les idées nouvelles alors que la candidate frontiste accompagne rapidement l’évolution de notre société. Ainsi s’approprie-t-elle les thèses économiques hétérodoxes de Jacques Sapir et Jean-Luc Gréau, tout en clamant sa proximité de vues avec Jean-Pierre Chevènement, Jean-Luc Mélenchon ou Arnaud Montebourg.
À ce sujet, certains médias contribuent à son entreprise de légitimation en observant un peu hâtivement que Marine Le Pen parle « elle aussi » de démondialisation. En fait, alors qu’Arnaud Montebourg s’est saisi du concept inventé par Walden Bello depuis de longs mois, Marine Le Pen ne l’a évoqué que fort tardivement, après la publication du livre éponyme de Jacques Sapir1 [1]. À croire que certains ont intérêt à disqualifier l’idée de démondialisation en la « lepénisant ». Mais refermons la parenthèse.
Comme tout parti politique, le Front National veut faire des voix. Historiquement, son premier électorat était une droite radicalisée née sur les décombres du vichysme et de l’Algérie Française. Vinrent ensuite des électeurs issus des classes populaires, de droite d’abord, de gauche ensuite. Aujourd’hui, Marine Le Pen s’adresse aux classes moyennes déclassées – fonctionnaires ou diplômés précarisés. Son nouveau cœur de cible est constitué de ces millions d’actifs qui, passé l’âge de vingt-cinq ans, se retrouvent confrontés à l’extrême violence du système économique. Pour continuer sa progression dans cette frange de la société, Madame Le Pen a besoin de carburant idéologique. Cherchant à conquérir des secteurs sociologiques traditionnellement réfractaires au FN, elle s’empare de tous les impensés de la gauche – le libre-échange, la domination de la finance, la laïcité – pour en faire son miel. La contestation du système étant passée à droite, la reconversion droitière de ces thématiques s’annonce riche en potentialités électorales.
L’extrême droite de gouvernement : le modèle Bossi
Reste à savoir si Marine Le Pen peut réaliser cette mutation stratégique en se « recentrant ». Ceux qui croient ou feignent de croire à sa volonté de normalisation rappellent le précédent de l’italien Gianfranco Fini, qui a transformé le mouvement néo-fasciste MSI en Alleanza Nazionale pour en faire un parti de droite libérale classique – rebaptisé Futuro e Liberta – et aspire désormais à gouverner avec le « centre-gauche » boboïsant de Francesco Rutelli.
Seulement, Marine Le Pen ne veut pas faire du FN un parti comme un autre. Elle n’y a pas intérêt. Pour garder le parallèle avec l’Italie, la présidente du Front prend plutôt modèle sur l’« extrême droite de gouvernement » qu’incarne Umberto Bossi. Le leader de la Ligue du Nord accumule les paradoxes : à la fois contestataire et gestionnaire de 400 communes de l’Italie septentrionale, co-inspirateur des lois Bossi-Fini sur l’immigration, meilleur soutien du gouvernement Berlusconi qui lui a confié le ministère de l’Intérieur, il n’a rien renié de son extrémisme. Au contraire, Bossi parvient à prendre en otage le Cavaliere par sa surenchère anti-immigrationniste qui lui a même permis de faire de la très méridionale Lampedusa la vitrine de son action municipale et nationale. Tout compte fait, se muer en « extrême droite de gouvernement » implique un pari assez peu risqué. Grâce à l’hégémonie idéologique de la droite, la Ligue du nord peut spéculer sur l’inertie de la « gauche » tout en restant aux avant-postes du pouvoir. Résultat des courses : « Dans le nord de l’Italie, plus aucun ouvrier ne vote à gauche ! », ainsi qu’Umberto Bossi le déclarait crânement en mars 2010.
Ses meilleurs alliés : la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite
Face aux nouvelles extrêmes droites incarnées par Bossi et Marine Le Pen, la « gauche Minc » fait une erreur d’analyse manifeste en se déportant vers le centre libéral sans fournir de réponse crédible aux questions économiques et sociales posées par la mondialisation. Mais le bruyant collectif de la Droite populaire n’est pas mieux armé pour contrer la percée du FN. Faute de critique de la mondialisation, ces députés UMP n’ont aucune chance d’enrayer la progression de la dame de Montretout. Ils répondent davantage au Le Pen de 1986 qu’à la Le Pen de 2011. Moralité : Marine et Umberto trouvent de solides renforts avec la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite !
Conséquence de ce choix stratégique, Madame Le Pen fuit un débat qui pourrait lui être fatal – politiquement. Elle surfe sur des impensés, ce qui la dispense de démontrer la justesse de son projet. En revanche, elle ne craint pas de passer devant le tribunal d’Inquisition antifasciste de Caroline Fourest et Laurent Joffrin. Par leurs imprécisions et une finesse d’analyse très relative, ces derniers lui rendent le service qu’elle attend : incarner l’unique opposition à l’« UMPS » !
Dans un univers fonctionnant à la posture ou à la petite phrase, Marine Le Pen n’affronte que les feux de Bengale d’un antiracisme incantatoire doublé d’un antifascisme d’opérette. Si elle refuse d’exposer ses lacunes aux regards des penseurs qu’elle cite (Todd, Sapir, Montebourg, Chevènement), c’est bien pour dissimuler l’insigne vacuité de la politicienne post-loftienne qu’elle est.
En conséquence, elle nous en dit plus sur la politique française, la gauche et la République que sur l’extrême droite.
1.Qui ne l’a du reste pas épargnée dans plusieurs textes parus sur Marianne2 ↩ [2]
J'étais l'invité de Guillaume Erner le 28 mars sur France Inter pour parler de "Voyage au bout de la droite"
SOURIEZ, VOUS ETES INFORMES 28.03.20.mp3
(11.9 Mo)
Tribune parue sur Marianne2 le 16 mai 2011
Les prescriptions de Terra Nova ont permis d’engager une saine mise au point stratégique à gauche. Le rapport aux classes populaires est enfin au cœur du débat. Il n’en demeure pas moins que Terra Nova fait quelques solides erreurs d’analyses potentiellement lourdes de conséquences pour la gauche si, d’aventure, on prenait pour idée de les reprendre…
1. Il y a une erreur d’analyse fondamentale qui consiste à opposer insiders et outsiders, inclus et exclus, comme si l’on pouvait bâtir à partir de cette opposition des catégories sociales objectives. Les exclus ne forment pas une classe sociale et cela Stéphane Rozès s’est déjà maintes fois efforcé de le démontrer. En outre, la définition des « quartiers populaires » est, sous la plume de Terra Nova, extrêmement restrictive. Cette idée illustre l’impasse intellectuelle quant à la réalité des classes populaires en France, notamment de la France périphérique. On ne saurait trop conseiller à Terra Nova de s’intéresser davantage aux travaux de Christophe Guilluy ou de Nicolas Renahy et de considérer de manière un peu moins restrictive la France populaire.
2. Le Président de Terra Nova parle également des « milieux populaires intégrés, qui ont un emploi stable, en CDI, mais qui, travaillés par la crise, ont peur du déclassement et sont tentés par le repli identitaire ». Société ouverte et société fermée sont ainsi utilisées par Terra Nova (mais le sont aussi depuis longtemps par certains chercheurs comme Pascal Perrineau) pour expliquer la droitisation des classes populaires. L’utilisation un peu abusive de Popper (Karl) semble provoquer quelques effets de confusion chez nos analystes. Les milieux populaires ne sont pas refermés culturellement. Ils sont d’ailleurs souvent enclins au bilinguisme (franco-italien, franco-portugais, franco-espagnol, franco-arabe) et les enquêtes sérieuses démontrent que leur degré de libéralisme culturel n’est pas en retrait massif par rapport à la moyenne de la population. Postuler qu’ils forment une France « fermée » c’est donc se méprendre sur la réalité sociale du pays. Cette stratégie de délégitimation des classes populaires est d’ailleurs particulièrement délétère pour la gauche.
3. Autre point, le Président de Terra Nova écrit : « Une partie de ces travailleurs, qui il y a trente ans votait à gauche, singulièrement pour le parti communiste, a basculé vers le Front national. ». Aucun chercheur, aucun politiste sérieux ne peut valider cette thèse. Beaucoup d’électeurs actuels ne votaient pas il y a trente ans. La faiblesse du FN chez les plus âgés et sa percée chez les 35-50 ans démontre qu’il perce dans un électorat qui ne votait pas en 1981. Enfin, au cours des années 80, c’est d’abord l’électorat ouvrier de droite qui bascule au FN. Dreux date de septembre 83, quelques mois après le tournant libéral du PS mais surtout après le virage thatchérien du RPR. Pour la gauche la désertion des classes populaires date des années 90 et si sa responsabilité est importante, le basculement du vote PC au vote FN n’est pas majoritaire dans les classes populaires.
4. Il y a une confusion dans la perception que Terra Nova a des stratégies électorales des partis américains. S’il est vrai que la théorie des « 50 States » promue par Howard Dean a tendu à considérer que le Parti démocrate ne devait concéder aucun terrain aux Républicains, il faut constater que dans ce pays - et là Terra Nova n’a pas forcément tort - les coalitions sociales importent à chacun des partis. Malheureusement, un fait échappe à nos aimables « progressistes » : Les stratèges démocrates tentent d’achever un réalignement électoral exactement inverse à celui opéré sur les deux décennies séparant l’échec de Barry Goldwater en 1964 à la réélection de Reagan en 1984. Deux stratèges démocrates – Ruy Teixeira et Joel Rogers - s’attachent en effet, depuis une décennie, à envisager le meilleur moyen de conquérir la « white working class », la majorité oubliée des Etats-Unis. La « white working class » c’est l’électorat jadis qualifié de « Reagan Democrat », puis passé massivement chez Ross Perot (18% en 1992) puis, enfin, chez G. W. Bush. Les élections de novembre dernier ont démontré que ces cols bleus étaient encore enclins à voter pour le parti républicain…
5. Les prescriptions de Terra Nova semblent en fait corrélées à l’idée (voire au souhait) que l’abstention demeure dans l’avenir à des niveaux élevés. Si l’idée de Terra Nova est de s’appuyer sur les catégories qu’elle mentionne alors il faut être cohérent : œuvrons à faire exploser le taux d’abstention dans les milieux populaires de la France périphérique, en particulier de l’Est de la France… Ce n’est pas, dans ce cas, les Etats-Unis d’Obama que découvrira Terra Nova mais l’Argentine des années 1990 ou le Venezuela des années 1980, avec des taux d’abstention dépassant les 50% et une oligarchie toute puissante. On ne peut dégager un cœur de cible aussi restreint sociologiquement sans valider une forme de dépolitisation du pays.
6. Il y a enfin une erreur d’analyse relative à la composition du cœur de cible que veut donner Terra Nova à la gauche : considérer les populations des villes-centres comme irrémédiablement attachées à la gauche ou au camp « progressiste » c’est, d’une part faire l’impasse sur la volatilité de cet électorat-là, et sous estimer d’autre part le potentiel déflagrateur de « l’hédonisme sécuritaire ». Le hasard faisant bien les choses, on ne saurait trop conseiller au think-tank progressiste la lecture et la diffusion de la dernière édition du célèbre ouvrage de Stanley Cohen, Folk Devils et Moral Panics (qui vient de reparaître), qui instruira nos progressistes sur le risque qu’encourrait la gauche à suivre leurs prescriptions.
Faire des classes populaires, en particulier de la France périphérique, un électorat complémentaire de second tour, c’est se méprendre sur l’ampleur de la droitisation qui frappe notre pays. Une stratégie gagnante c’est une stratégie qui identifie la majorité politique à la majorité sociale du pays mais c’est aussi une stratégie qui tend à former une majorité stable à l’horizon d’une décennie (ce que font les Américains avec des élections nationales tous les deux ans). Qu’on l’appelle « coalition sociale majoritaire » ou « front de classe », cette France là cherche à être représentée mais appelle aussi à un imaginaire collectif renouvelé, capable de mobiliser encore plus largement, de donner une mission nouvelle à France, en rapport avec l’enjeu majeur de notre temps : la (dé)mondialisation.
1. Il y a une erreur d’analyse fondamentale qui consiste à opposer insiders et outsiders, inclus et exclus, comme si l’on pouvait bâtir à partir de cette opposition des catégories sociales objectives. Les exclus ne forment pas une classe sociale et cela Stéphane Rozès s’est déjà maintes fois efforcé de le démontrer. En outre, la définition des « quartiers populaires » est, sous la plume de Terra Nova, extrêmement restrictive. Cette idée illustre l’impasse intellectuelle quant à la réalité des classes populaires en France, notamment de la France périphérique. On ne saurait trop conseiller à Terra Nova de s’intéresser davantage aux travaux de Christophe Guilluy ou de Nicolas Renahy et de considérer de manière un peu moins restrictive la France populaire.
2. Le Président de Terra Nova parle également des « milieux populaires intégrés, qui ont un emploi stable, en CDI, mais qui, travaillés par la crise, ont peur du déclassement et sont tentés par le repli identitaire ». Société ouverte et société fermée sont ainsi utilisées par Terra Nova (mais le sont aussi depuis longtemps par certains chercheurs comme Pascal Perrineau) pour expliquer la droitisation des classes populaires. L’utilisation un peu abusive de Popper (Karl) semble provoquer quelques effets de confusion chez nos analystes. Les milieux populaires ne sont pas refermés culturellement. Ils sont d’ailleurs souvent enclins au bilinguisme (franco-italien, franco-portugais, franco-espagnol, franco-arabe) et les enquêtes sérieuses démontrent que leur degré de libéralisme culturel n’est pas en retrait massif par rapport à la moyenne de la population. Postuler qu’ils forment une France « fermée » c’est donc se méprendre sur la réalité sociale du pays. Cette stratégie de délégitimation des classes populaires est d’ailleurs particulièrement délétère pour la gauche.
3. Autre point, le Président de Terra Nova écrit : « Une partie de ces travailleurs, qui il y a trente ans votait à gauche, singulièrement pour le parti communiste, a basculé vers le Front national. ». Aucun chercheur, aucun politiste sérieux ne peut valider cette thèse. Beaucoup d’électeurs actuels ne votaient pas il y a trente ans. La faiblesse du FN chez les plus âgés et sa percée chez les 35-50 ans démontre qu’il perce dans un électorat qui ne votait pas en 1981. Enfin, au cours des années 80, c’est d’abord l’électorat ouvrier de droite qui bascule au FN. Dreux date de septembre 83, quelques mois après le tournant libéral du PS mais surtout après le virage thatchérien du RPR. Pour la gauche la désertion des classes populaires date des années 90 et si sa responsabilité est importante, le basculement du vote PC au vote FN n’est pas majoritaire dans les classes populaires.
4. Il y a une confusion dans la perception que Terra Nova a des stratégies électorales des partis américains. S’il est vrai que la théorie des « 50 States » promue par Howard Dean a tendu à considérer que le Parti démocrate ne devait concéder aucun terrain aux Républicains, il faut constater que dans ce pays - et là Terra Nova n’a pas forcément tort - les coalitions sociales importent à chacun des partis. Malheureusement, un fait échappe à nos aimables « progressistes » : Les stratèges démocrates tentent d’achever un réalignement électoral exactement inverse à celui opéré sur les deux décennies séparant l’échec de Barry Goldwater en 1964 à la réélection de Reagan en 1984. Deux stratèges démocrates – Ruy Teixeira et Joel Rogers - s’attachent en effet, depuis une décennie, à envisager le meilleur moyen de conquérir la « white working class », la majorité oubliée des Etats-Unis. La « white working class » c’est l’électorat jadis qualifié de « Reagan Democrat », puis passé massivement chez Ross Perot (18% en 1992) puis, enfin, chez G. W. Bush. Les élections de novembre dernier ont démontré que ces cols bleus étaient encore enclins à voter pour le parti républicain…
5. Les prescriptions de Terra Nova semblent en fait corrélées à l’idée (voire au souhait) que l’abstention demeure dans l’avenir à des niveaux élevés. Si l’idée de Terra Nova est de s’appuyer sur les catégories qu’elle mentionne alors il faut être cohérent : œuvrons à faire exploser le taux d’abstention dans les milieux populaires de la France périphérique, en particulier de l’Est de la France… Ce n’est pas, dans ce cas, les Etats-Unis d’Obama que découvrira Terra Nova mais l’Argentine des années 1990 ou le Venezuela des années 1980, avec des taux d’abstention dépassant les 50% et une oligarchie toute puissante. On ne peut dégager un cœur de cible aussi restreint sociologiquement sans valider une forme de dépolitisation du pays.
6. Il y a enfin une erreur d’analyse relative à la composition du cœur de cible que veut donner Terra Nova à la gauche : considérer les populations des villes-centres comme irrémédiablement attachées à la gauche ou au camp « progressiste » c’est, d’une part faire l’impasse sur la volatilité de cet électorat-là, et sous estimer d’autre part le potentiel déflagrateur de « l’hédonisme sécuritaire ». Le hasard faisant bien les choses, on ne saurait trop conseiller au think-tank progressiste la lecture et la diffusion de la dernière édition du célèbre ouvrage de Stanley Cohen, Folk Devils et Moral Panics (qui vient de reparaître), qui instruira nos progressistes sur le risque qu’encourrait la gauche à suivre leurs prescriptions.
Faire des classes populaires, en particulier de la France périphérique, un électorat complémentaire de second tour, c’est se méprendre sur l’ampleur de la droitisation qui frappe notre pays. Une stratégie gagnante c’est une stratégie qui identifie la majorité politique à la majorité sociale du pays mais c’est aussi une stratégie qui tend à former une majorité stable à l’horizon d’une décennie (ce que font les Américains avec des élections nationales tous les deux ans). Qu’on l’appelle « coalition sociale majoritaire » ou « front de classe », cette France là cherche à être représentée mais appelle aussi à un imaginaire collectif renouvelé, capable de mobiliser encore plus largement, de donner une mission nouvelle à France, en rapport avec l’enjeu majeur de notre temps : la (dé)mondialisation.
Paru dans Le Monde du 30 avril 2011, tribune cosignée avec Jean-Philippe HUELIN
Depuis quelques mois, la montée du Front national met en évidence une nouvelle étape dans la droitisation de notre pays. Les élections cantonales ont marqué une évolution quantitative et qualitative du vote d'extrême droite. Dans un contexte de forte abstention, le FN a enregistré de fortes percées et obtenu une moyenne de 19,2 % là où il était présent le 20 mars. La force du FN, comme celle de Nicolas Sarkozy en 2007, a été d'articuler deux discours : un discours économique et social montrant l'unité de programme des blocs européens social-démocrate et conservateur, et une posture culturelle ou identitaire en phase avec la détresse des Français face à la mondialisation néolibérale. La réalité et la représentation de cette réalité sont un tout. Il faut déconstruire le bloc historique droitier et relativiser ainsi l'épiphénomène néoréactionnaire confiné à quelques chroniqueurs.
La situation française s'insère dans un contexte européen et occidental de droitisation accrue. Partout en Europe, les droites et les droites extrêmes progressent : FPÖ en Autriche, Ligue du Nord et Peuple des libertés en Italie, Démocrates de Suède, Vrais Finlandais, etc. Le phénomène est nourri de paniques morales, c'est-à-dire de réactions souvent disproportionnées de la majorité face à des conduites minoritaires jugées déviantes, auxquelles s'ajoute une peur déjà existante du déclassement personnel. Elles sont souvent liées à l'immigration et accentuent la crise morale des sociétés occidentales. Il est d'ailleurs symptomatique que la gauche, prise entre deux feux, n'ait pas réagi plus énergiquement, se contentant de molles protestations de principe.
Le problème de la droitisation vient néanmoins de plus loin. Historiquement, il puise ses racines dans les débats intellectuels de la fin des années 1970. La droitisation intellectuelle est liée à l'importation en Europe du modèle néoconservateur né une décennie plus tôt aux Etats-Unis. Rappelons d'ailleurs que deux des principaux agents européens de la droitisation idéologique sont Giulio Tremonti, ministre berlusconien et ancien du Parti socialiste italien (PSI) et Thilo Sarrazin, le très islamophobe auteur en 2010 du livre Deutschland schafft sich ab ("L'Allemagne court à sa perte"), vendu à plus d'un million d'exemplaires, et membre du SPD. A n'en pas douter, le coeur du réacteur de la droitisation se situe à gauche.
Un imaginaire droitier s'est très tôt forgé dans nos élites, en particulier grâce aux "nouveaux philosophes", qui ont porté deux idées-forces dans le débat public : l'invalidation intellectuelle du projet d'union de la gauche (portant la transition au socialisme) au nom de l'"antitotalitarisme", et l'invention de la "gauche Reagan", mise en scène en 1984 lors de l'émission "Vive la crise !" présentée par Yves Montand, accompagnée d'un supplément du quotidien Libération et porteuse d'une politique de désinflation compétitive dans les années 1990 qui a cassé le lien avec les classes populaires.
Après 2003, la structuration intellectuelle de la droitisation a été assurée par Le Meilleur des mondes. Cette revue s'est chargée de définir un "ennemi" caricaturé sous le vocable d'"islamo-gauchiste" et s'est efforcée de donner cohérence à une vision "dextriste" du monde. Focalisation sur le concept de terrorisme, auquel on déclare la guerre, et dénonciation des impasses théoriques de la gauche sont les clés de la pensée de ceux que l'on peut qualifier à bon droit de néoconservateurs français, vu leur proximité revendiquée avec les néoconservateurs américains.
L'hégémonie culturelle dextriste ne serait pas ce qu'elle est si elle n'était pas d'abord partie de gauche et si le processus qui la porte n'était pas déjà ancien, remontant à une période allant de 1977 à 1984. Est-ce fondamentalement un hasard si André Glucksmann se trouvait au meeting de Bercy du candidat Sarkozy en avril 2007 ? C'est donc là qu'il faut chercher les prémices de la droitisation française.
Dans ce contexte intellectuel, la machine médiatique recycle ce qu'elle peut, comme cet acteur qui clame que "depuis Pétain la France est toujours capable de basculer". Or, l'antiracisme incantatoire fonctionne à plein, tout en restant d'une inefficacité totale. La référence aux années 1930 et la "reductio ad Hitlerum" (réduction à l'hitlérisme) ne convainquent plus personne. Le concept de "cordon sanitaire" n'est pas opérant non plus parce qu'il fait l'impasse sur la capacité du FN à se légitimer par des idées venues de tout le champ politique.
Aux paniques morales répond, dans le champ médiatique, le "dérapage". Constatons que le dérapage est rentable : plus d'auditeurs, de téléspectateurs, de lecteurs... Face à ce déluge de "petites phrases dérapantes", il faut raison garder, relativiser l'impact d'un animal médiatique comme Robert Ménard, et surtout se défier de penser que celui-ci, avec Elisabeth Lévy, Eric Zemmour et quelques autres, forme un tout cohérent et un collectif solidaire.
On peut certes émettre bien des critiques au numéro du magazine Causeur, dirigé par Elisabeth Lévy, et consacré à "La peste blonde" (Marine Le Pen) en janvier. On peut objecter une carence d'analyse sociologique manifeste et nourrir une critique intellectuelle sévère, mais pas instruire un procès politique, parce que celui-ci, en plus d'être erroné, serait inefficace.
Ce ne sont pas ces "serials chroniqueurs" qui orientent les voix des électeurs. Leurs dérapages sont plus le reflet des paniques morales qui agitent le pays que des actes politiques structurant la base idéologique de celui-ci.
Les actes politiques structurant l'imaginaire collectif français sont venus bien avant et sont liés à l'histoire de la gauche depuis une trentaine d'années : les néo-réacs ne sont que les pauvres, au sens mitterrandien du terme, des néoconservateurs.
L'hégémonie culturelle des droites peut-elle être défaite ? Oui, à condition de bâtir une alternative à cet imaginaire collectif aussi puissant, ce qui nécessite certes d'apporter des solutions économiques et sociales, mais également de comprendre qu'une victoire politique et électorale exige la prise en compte des dimensions culturelles et identitaires.
Il reste à accomplir une petite révolution copernicienne à la gauche...
La situation française s'insère dans un contexte européen et occidental de droitisation accrue. Partout en Europe, les droites et les droites extrêmes progressent : FPÖ en Autriche, Ligue du Nord et Peuple des libertés en Italie, Démocrates de Suède, Vrais Finlandais, etc. Le phénomène est nourri de paniques morales, c'est-à-dire de réactions souvent disproportionnées de la majorité face à des conduites minoritaires jugées déviantes, auxquelles s'ajoute une peur déjà existante du déclassement personnel. Elles sont souvent liées à l'immigration et accentuent la crise morale des sociétés occidentales. Il est d'ailleurs symptomatique que la gauche, prise entre deux feux, n'ait pas réagi plus énergiquement, se contentant de molles protestations de principe.
Le problème de la droitisation vient néanmoins de plus loin. Historiquement, il puise ses racines dans les débats intellectuels de la fin des années 1970. La droitisation intellectuelle est liée à l'importation en Europe du modèle néoconservateur né une décennie plus tôt aux Etats-Unis. Rappelons d'ailleurs que deux des principaux agents européens de la droitisation idéologique sont Giulio Tremonti, ministre berlusconien et ancien du Parti socialiste italien (PSI) et Thilo Sarrazin, le très islamophobe auteur en 2010 du livre Deutschland schafft sich ab ("L'Allemagne court à sa perte"), vendu à plus d'un million d'exemplaires, et membre du SPD. A n'en pas douter, le coeur du réacteur de la droitisation se situe à gauche.
Un imaginaire droitier s'est très tôt forgé dans nos élites, en particulier grâce aux "nouveaux philosophes", qui ont porté deux idées-forces dans le débat public : l'invalidation intellectuelle du projet d'union de la gauche (portant la transition au socialisme) au nom de l'"antitotalitarisme", et l'invention de la "gauche Reagan", mise en scène en 1984 lors de l'émission "Vive la crise !" présentée par Yves Montand, accompagnée d'un supplément du quotidien Libération et porteuse d'une politique de désinflation compétitive dans les années 1990 qui a cassé le lien avec les classes populaires.
Après 2003, la structuration intellectuelle de la droitisation a été assurée par Le Meilleur des mondes. Cette revue s'est chargée de définir un "ennemi" caricaturé sous le vocable d'"islamo-gauchiste" et s'est efforcée de donner cohérence à une vision "dextriste" du monde. Focalisation sur le concept de terrorisme, auquel on déclare la guerre, et dénonciation des impasses théoriques de la gauche sont les clés de la pensée de ceux que l'on peut qualifier à bon droit de néoconservateurs français, vu leur proximité revendiquée avec les néoconservateurs américains.
L'hégémonie culturelle dextriste ne serait pas ce qu'elle est si elle n'était pas d'abord partie de gauche et si le processus qui la porte n'était pas déjà ancien, remontant à une période allant de 1977 à 1984. Est-ce fondamentalement un hasard si André Glucksmann se trouvait au meeting de Bercy du candidat Sarkozy en avril 2007 ? C'est donc là qu'il faut chercher les prémices de la droitisation française.
Dans ce contexte intellectuel, la machine médiatique recycle ce qu'elle peut, comme cet acteur qui clame que "depuis Pétain la France est toujours capable de basculer". Or, l'antiracisme incantatoire fonctionne à plein, tout en restant d'une inefficacité totale. La référence aux années 1930 et la "reductio ad Hitlerum" (réduction à l'hitlérisme) ne convainquent plus personne. Le concept de "cordon sanitaire" n'est pas opérant non plus parce qu'il fait l'impasse sur la capacité du FN à se légitimer par des idées venues de tout le champ politique.
Aux paniques morales répond, dans le champ médiatique, le "dérapage". Constatons que le dérapage est rentable : plus d'auditeurs, de téléspectateurs, de lecteurs... Face à ce déluge de "petites phrases dérapantes", il faut raison garder, relativiser l'impact d'un animal médiatique comme Robert Ménard, et surtout se défier de penser que celui-ci, avec Elisabeth Lévy, Eric Zemmour et quelques autres, forme un tout cohérent et un collectif solidaire.
On peut certes émettre bien des critiques au numéro du magazine Causeur, dirigé par Elisabeth Lévy, et consacré à "La peste blonde" (Marine Le Pen) en janvier. On peut objecter une carence d'analyse sociologique manifeste et nourrir une critique intellectuelle sévère, mais pas instruire un procès politique, parce que celui-ci, en plus d'être erroné, serait inefficace.
Ce ne sont pas ces "serials chroniqueurs" qui orientent les voix des électeurs. Leurs dérapages sont plus le reflet des paniques morales qui agitent le pays que des actes politiques structurant la base idéologique de celui-ci.
Les actes politiques structurant l'imaginaire collectif français sont venus bien avant et sont liés à l'histoire de la gauche depuis une trentaine d'années : les néo-réacs ne sont que les pauvres, au sens mitterrandien du terme, des néoconservateurs.
L'hégémonie culturelle des droites peut-elle être défaite ? Oui, à condition de bâtir une alternative à cet imaginaire collectif aussi puissant, ce qui nécessite certes d'apporter des solutions économiques et sociales, mais également de comprendre qu'une victoire politique et électorale exige la prise en compte des dimensions culturelles et identitaires.
Il reste à accomplir une petite révolution copernicienne à la gauche...
Un débat sur l'avenir de la droite avec Jérôme Fourquet de l'IFOP, Dominique Reynié de la Fondapol, Dominique Paillé (ex UMP, centriste), Jean-Marie Cavada.
La guerre des droites est-elle décla.mp3
(46.75 Mo)
POLITIQUE - Marine Le Pen le fait «muter»...
Dans les sondages et pas seulement ceux d’Harris Interactive, Marine Le Pen passe la barre des 20% d’intention de votes. Sa côte de popularité bat des records pour une personnalité de l’extrême droite, à 27%. Tous les clignotants sont au vert pour la fille de Jean-Marie Le Pen dont la stratégie de dédiabolisation du FN semble payer. «Pour les Français, il est évident que le parti est en voie de normalisation», explique Sylvain Crépion, sociologue spécialiste du FN*. «Elle a fait muter le FN», abonde dans son sens Gaël Brustier, docteur en sciences politique et co-auteur de Voyage au bout de la droite. «Elle l’a adapté à la société française», ajoute-t-il. 20minutes.fr fait le point sur le FN new look.
Du social, du social, du social
Les thèmes de prédilection de Marine Le Pen, c’est la laïcité, certes, en fer de lance de son combat contre l’Islam mais aussi le social. «Elle a fait évoluer les thématiques en gauchisant le discours du FN», note Gaël Brustier. Et même si le virage avait déjà été pris par son père, c’est bien Marine qui est la garante de l’image sociale du FN. La mondialisation, la désindustrialisation, la précarité, les services publics, sont devenus ses thèmes. Elle parle au prolétariat, à «la France qui gagne entre 700 et 1.200 euros» et «évoque les questions économiques en articulant la mondialisation avec la peur diffuse du déclassement», ajoute-t-il, parlant «d’assaut sur l’électorat ouvrier». D’autant que «la réalité de la France, c’est les classes populaires, ignorées par tous les partis, notamment la gauche».
Evolution sur le sociétal
La frange la plus traditionaliste du FN en a fait le reproche à Marine Le Pen avant son élection, elle est plus ouverte que son père sur les questions sociétales comme le droit à l’avortement ou les droits des homosexuels. «C’est une femme de son temps, divorcée, avec trois enfants, qui a les mêmes problèmes que les autres», note Gaël Brustier. «Elle a bénéficié de la scission des mégrétistes, qui a fait partir les plus traditionalistes», ajoute-t-il. Reste qu’elle est inflexible sur la peine de mort, même si elle le dit moins fort.
Les provocs, c’est fini, place à la respectabilité
Comme nombre de militants FN, elle est une des «traumatisées du 21 avril 2002», explique Sylvain Crépion. C’est-à-dire qu’à ce moment, nombre de militants FN ont compris dans la douleur qu’ils n’accéderaient jamais au pouvoir en raison du «cordon sanitaire» mis en place contre Jean-Marie Le Pen. Elle essaye donc de «donner une respectabilité au FN, de le rendre acceptable en prenant ses distances avec le FN à papa, avec les provocations sur la Shoah, l’inégalité des races, la guerre d’Algérie», analyse le sociologue.
Le FN bénéficie d’une droitisation des débats
«Il y a une droitisation à l’œuvre» dans les débats, juge Gaël Brustier, et «la droite en porte la responsabilité avec la casse de l’appareil gaulliste au niveau idéologique et organisationnel», qui servait traditionnellement à faire barrage à l’extrême droite. Islam et insécurité, elle n’a presque plus besoin d’en parler – le FN est déjà identifié sur ces thèmes - tant l’UMP en parle à sa place. «Si elle reprend les thèmes républicains et laïcs, il ne faut pas perdre de vue qu’elle a une vision ethnique de l’identité et qu’elle est dans une logique xénophobe», insiste Sylvain Crépion.
Une base électorale plus large
Avec tous ces ajustements, Marine Le Pen élargit sa base électorale potentielle. «Elle surperforme au sein des catégories traditionnelles du FN, les artisans, les employés, les ouvriers», note Frédéric Dabi, de l’Ifop. Mais «à partir du moment où elle passe la barre des 20%, elle devient ‘attrape-tout’. Elle est notamment très forte chez les 50-65 ans qui votent plutôt UMP, ajoute-t-il. C’est là où il y a une aspiration des voix UMP». Marine Le Pen s’est transformée en défenseur de la République, «contrairement à son père qui parlait de Ripouxblique, note Gaël Brustier, pour passer de 15% à 30% dans les sondages». Et elle ne peut le faire qu’en s’adressant à la «sociologie majoritaire du pays», ajoute le spécialiste selon lequel Marine Le Pen «travaille beaucoup sur la sociologie et la démographie du pays».
Maud Pierron, 20minutes.fr 8 mars 2011
Dans les sondages et pas seulement ceux d’Harris Interactive, Marine Le Pen passe la barre des 20% d’intention de votes. Sa côte de popularité bat des records pour une personnalité de l’extrême droite, à 27%. Tous les clignotants sont au vert pour la fille de Jean-Marie Le Pen dont la stratégie de dédiabolisation du FN semble payer. «Pour les Français, il est évident que le parti est en voie de normalisation», explique Sylvain Crépion, sociologue spécialiste du FN*. «Elle a fait muter le FN», abonde dans son sens Gaël Brustier, docteur en sciences politique et co-auteur de Voyage au bout de la droite. «Elle l’a adapté à la société française», ajoute-t-il. 20minutes.fr fait le point sur le FN new look.
Du social, du social, du social
Les thèmes de prédilection de Marine Le Pen, c’est la laïcité, certes, en fer de lance de son combat contre l’Islam mais aussi le social. «Elle a fait évoluer les thématiques en gauchisant le discours du FN», note Gaël Brustier. Et même si le virage avait déjà été pris par son père, c’est bien Marine qui est la garante de l’image sociale du FN. La mondialisation, la désindustrialisation, la précarité, les services publics, sont devenus ses thèmes. Elle parle au prolétariat, à «la France qui gagne entre 700 et 1.200 euros» et «évoque les questions économiques en articulant la mondialisation avec la peur diffuse du déclassement», ajoute-t-il, parlant «d’assaut sur l’électorat ouvrier». D’autant que «la réalité de la France, c’est les classes populaires, ignorées par tous les partis, notamment la gauche».
Evolution sur le sociétal
La frange la plus traditionaliste du FN en a fait le reproche à Marine Le Pen avant son élection, elle est plus ouverte que son père sur les questions sociétales comme le droit à l’avortement ou les droits des homosexuels. «C’est une femme de son temps, divorcée, avec trois enfants, qui a les mêmes problèmes que les autres», note Gaël Brustier. «Elle a bénéficié de la scission des mégrétistes, qui a fait partir les plus traditionalistes», ajoute-t-il. Reste qu’elle est inflexible sur la peine de mort, même si elle le dit moins fort.
Les provocs, c’est fini, place à la respectabilité
Comme nombre de militants FN, elle est une des «traumatisées du 21 avril 2002», explique Sylvain Crépion. C’est-à-dire qu’à ce moment, nombre de militants FN ont compris dans la douleur qu’ils n’accéderaient jamais au pouvoir en raison du «cordon sanitaire» mis en place contre Jean-Marie Le Pen. Elle essaye donc de «donner une respectabilité au FN, de le rendre acceptable en prenant ses distances avec le FN à papa, avec les provocations sur la Shoah, l’inégalité des races, la guerre d’Algérie», analyse le sociologue.
Le FN bénéficie d’une droitisation des débats
«Il y a une droitisation à l’œuvre» dans les débats, juge Gaël Brustier, et «la droite en porte la responsabilité avec la casse de l’appareil gaulliste au niveau idéologique et organisationnel», qui servait traditionnellement à faire barrage à l’extrême droite. Islam et insécurité, elle n’a presque plus besoin d’en parler – le FN est déjà identifié sur ces thèmes - tant l’UMP en parle à sa place. «Si elle reprend les thèmes républicains et laïcs, il ne faut pas perdre de vue qu’elle a une vision ethnique de l’identité et qu’elle est dans une logique xénophobe», insiste Sylvain Crépion.
Une base électorale plus large
Avec tous ces ajustements, Marine Le Pen élargit sa base électorale potentielle. «Elle surperforme au sein des catégories traditionnelles du FN, les artisans, les employés, les ouvriers», note Frédéric Dabi, de l’Ifop. Mais «à partir du moment où elle passe la barre des 20%, elle devient ‘attrape-tout’. Elle est notamment très forte chez les 50-65 ans qui votent plutôt UMP, ajoute-t-il. C’est là où il y a une aspiration des voix UMP». Marine Le Pen s’est transformée en défenseur de la République, «contrairement à son père qui parlait de Ripouxblique, note Gaël Brustier, pour passer de 15% à 30% dans les sondages». Et elle ne peut le faire qu’en s’adressant à la «sociologie majoritaire du pays», ajoute le spécialiste selon lequel Marine Le Pen «travaille beaucoup sur la sociologie et la démographie du pays».
Maud Pierron, 20minutes.fr 8 mars 2011
Gaël Brustier, docteur en science politique, co-auteur du remarqué Recherche le Peuple désespérément, membre du Parti Socialiste, vient de publier avec Jean-Philippe Huelin Voyage au bout de la droite (Mille et Une nuits). C’est en militant politique, intellectuel et néanmoins ami qu’il a répondu à mes questions.
Daoud Boughezala : À vous lire, Jean-Philippe Huelin et toi, les slogans libertaires de mai 1968 appuieraient un nouvel occidentalisme fondé sur les valeurs marchandes…
Gaël Brustier : Ce que nous appelons « droitisation » n’est ni unilinéaire ni uniforme. Tu fais référence, en l’occurrence, à ce que nous définissons comme l’hédonisme sécuritaire, qu’on ne peut pas expressément traiter sous l’angle de l’histoire des idées. En expliquant que les enfants des soixante-huitards veulent, comme leurs parents, jouir sans entrave mais sous la protection d’un arsenal sécuritaire renforcé, nous pointons autant une évolution sociologique qu’une évolution correspondante des droites extrêmes européennes. C’est vrai et évident aux Pays-Bas avec Wilders. Cela peut devenir vrai dans d’autres pays, en particulier en France. Il est vrai que la France n’est pas encore touchée massivement par ce phénomène que nous entrevoyons à l’horizon d’une ou deux décennies…
DB : Pour prendre l’exemple français, Marine Le Pen surfe allègrement sur les « paniques morales » que tu évoques. N’est-ce pas là aussi une conséquence de la désertion du réel par une gauche muette sur la sécurité et l’immigration ?
GB : Marine Le Pen surfe sur beaucoup d’interrogations de notre société. Son actuelle percée est d’abord le fruit de sa capacité à se saisir d’une détresse sociale face à la mondialisation, aux délocalisations, au poids que la mondialisation fait porter à la société française. Mais les questions « morales » ne sont pas indifférentes à la droitisation actuelle. Nous reprenons en partie les analyses de Stanley Cohen pour expliquer qu’un ensemble de « paniques morales » parcourent la société. Elles ont un degré de sophistication différent mais se rapportent souvent à la question de l’Islam, devenue obsessionnelle dans une partie des élites notamment. C’est ce phénomène que tente de capter Marine Le Pen qui parle un langage démagogique mais habile. Les « paniques morales » existent : il faut savoir y répondre.
Ce qui est regrettable c’est de voir la gauche, ou une certaine gauche, éprouver, par exemple, une certaine mansuétude à l’égard du groupe Sexion d’Assaut qui tient des propos manifestement homophobes. Les mêmes sont plus durs avec Marine Le Pen lorsqu’elle prétend défendre les gays. C’est, à notre sens, une erreur stratégique qui peut, à terme, se payer durement dans les urnes, en particulier dans les grandes villes. En matière de stratégie électorale, il ne faut pas « flatter sa conscience avec son indignation » comme aurait dit Pasolini. Il faut d’abord être efficace politiquement.
DB : D’accord, mais vous parlez de paniques « morales ». Comment lutter politiquement ?
GB : Lutter contre les panique morales c’est à la fois bannir l’angélisme et le différentialisme et refuser le discours islamophobe et occidentaliste qui se pare des habits de la laïcité… Penser que la France est en voie d’islamisation relève du délire le plus achevé mais il ne faut pas, dans le même temps, refuser de voir qu’il existe des problèmes liés à des phénomènes para-sectaires qui posent des problèmes à beaucoup de nos concitoyens… Et qu’on cesse enfin de feindre d’assigner à « résidence culturelle » certains de nos concitoyens en les intégrant automatiquement à une catégorie religieuse…
DB : Penses-tu que la gauche peut sortir de l’angélisme pour reconquérir des classes populaires en quête de valeurs morales?
GB: Je pense que la gauche pèche par buonisme et aime avant tout flatter sa conscience en s’indignant. Il faut à la gauche le courage de regarder en face la société française. Elle doit analyser la géographie sociale du pays et la capacité de la droite à se fondre dans celle-ci en définissant un imaginaire collectif compatible avec elle. Nous avions analysé cette géographie sociale dans Recherche le peuple désespérément. Aujourd’hui nous nous attachons à décrire la droitisation dans Voyage au bout de la droite. Les hésitations stratégiques de Messieurs Buisson et Guaino, la difficile articulation de la visite au Puy-en-Velay et de la défense de la laïcité, l’impossibilité évidente, pour la droite, de faire campagne sur le mérite et le pouvoir d’achat, laissent l’élection présidentielle très ouverte.
DB : Donc, l’effondrement actuel de la popularité de Nicolas Sarkozy ne garantit pas la victoire de la gauche en 2012 ?
GB : Certainement pas ! La gauche a donc tort de se reposer sur ses lauriers. On ne répondra pas à la droitisation en criant « à gauche, à gauche, à gauche ! ». Et pas plus en transformant l’adversaire en diable. Il s’agit de définir à la fois un projet pour le pays en rapport avec la mondialisation et un imaginaire collectif qui lui corresponde. Pour les droites, l’explication du monde est simple, « du coin de la rue à Kaboul ». Pour la gauche, quelle est-elle ?
Causeur.fr, publié le 21 mars 2011
Daoud Boughezala : À vous lire, Jean-Philippe Huelin et toi, les slogans libertaires de mai 1968 appuieraient un nouvel occidentalisme fondé sur les valeurs marchandes…
Gaël Brustier : Ce que nous appelons « droitisation » n’est ni unilinéaire ni uniforme. Tu fais référence, en l’occurrence, à ce que nous définissons comme l’hédonisme sécuritaire, qu’on ne peut pas expressément traiter sous l’angle de l’histoire des idées. En expliquant que les enfants des soixante-huitards veulent, comme leurs parents, jouir sans entrave mais sous la protection d’un arsenal sécuritaire renforcé, nous pointons autant une évolution sociologique qu’une évolution correspondante des droites extrêmes européennes. C’est vrai et évident aux Pays-Bas avec Wilders. Cela peut devenir vrai dans d’autres pays, en particulier en France. Il est vrai que la France n’est pas encore touchée massivement par ce phénomène que nous entrevoyons à l’horizon d’une ou deux décennies…
DB : Pour prendre l’exemple français, Marine Le Pen surfe allègrement sur les « paniques morales » que tu évoques. N’est-ce pas là aussi une conséquence de la désertion du réel par une gauche muette sur la sécurité et l’immigration ?
GB : Marine Le Pen surfe sur beaucoup d’interrogations de notre société. Son actuelle percée est d’abord le fruit de sa capacité à se saisir d’une détresse sociale face à la mondialisation, aux délocalisations, au poids que la mondialisation fait porter à la société française. Mais les questions « morales » ne sont pas indifférentes à la droitisation actuelle. Nous reprenons en partie les analyses de Stanley Cohen pour expliquer qu’un ensemble de « paniques morales » parcourent la société. Elles ont un degré de sophistication différent mais se rapportent souvent à la question de l’Islam, devenue obsessionnelle dans une partie des élites notamment. C’est ce phénomène que tente de capter Marine Le Pen qui parle un langage démagogique mais habile. Les « paniques morales » existent : il faut savoir y répondre.
Ce qui est regrettable c’est de voir la gauche, ou une certaine gauche, éprouver, par exemple, une certaine mansuétude à l’égard du groupe Sexion d’Assaut qui tient des propos manifestement homophobes. Les mêmes sont plus durs avec Marine Le Pen lorsqu’elle prétend défendre les gays. C’est, à notre sens, une erreur stratégique qui peut, à terme, se payer durement dans les urnes, en particulier dans les grandes villes. En matière de stratégie électorale, il ne faut pas « flatter sa conscience avec son indignation » comme aurait dit Pasolini. Il faut d’abord être efficace politiquement.
DB : D’accord, mais vous parlez de paniques « morales ». Comment lutter politiquement ?
GB : Lutter contre les panique morales c’est à la fois bannir l’angélisme et le différentialisme et refuser le discours islamophobe et occidentaliste qui se pare des habits de la laïcité… Penser que la France est en voie d’islamisation relève du délire le plus achevé mais il ne faut pas, dans le même temps, refuser de voir qu’il existe des problèmes liés à des phénomènes para-sectaires qui posent des problèmes à beaucoup de nos concitoyens… Et qu’on cesse enfin de feindre d’assigner à « résidence culturelle » certains de nos concitoyens en les intégrant automatiquement à une catégorie religieuse…
DB : Penses-tu que la gauche peut sortir de l’angélisme pour reconquérir des classes populaires en quête de valeurs morales?
GB: Je pense que la gauche pèche par buonisme et aime avant tout flatter sa conscience en s’indignant. Il faut à la gauche le courage de regarder en face la société française. Elle doit analyser la géographie sociale du pays et la capacité de la droite à se fondre dans celle-ci en définissant un imaginaire collectif compatible avec elle. Nous avions analysé cette géographie sociale dans Recherche le peuple désespérément. Aujourd’hui nous nous attachons à décrire la droitisation dans Voyage au bout de la droite. Les hésitations stratégiques de Messieurs Buisson et Guaino, la difficile articulation de la visite au Puy-en-Velay et de la défense de la laïcité, l’impossibilité évidente, pour la droite, de faire campagne sur le mérite et le pouvoir d’achat, laissent l’élection présidentielle très ouverte.
DB : Donc, l’effondrement actuel de la popularité de Nicolas Sarkozy ne garantit pas la victoire de la gauche en 2012 ?
GB : Certainement pas ! La gauche a donc tort de se reposer sur ses lauriers. On ne répondra pas à la droitisation en criant « à gauche, à gauche, à gauche ! ». Et pas plus en transformant l’adversaire en diable. Il s’agit de définir à la fois un projet pour le pays en rapport avec la mondialisation et un imaginaire collectif qui lui corresponde. Pour les droites, l’explication du monde est simple, « du coin de la rue à Kaboul ». Pour la gauche, quelle est-elle ?
Causeur.fr, publié le 21 mars 2011
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