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Par Eric Dupin, Le Monde diplomatique, avril 2010
La crise économique et financière actuelle aura peut-être pour vertu de ramener les milieux populaires sur le devant de la scène politique et intellectuelle. Massivement abstentionnistes, caricaturés comme des «beaufs», ils ne semblaient plus intéresser personne, alors même qu’ils représentent plus de la moitié de la population française…
On aurait pu imaginer un heureux effet de dévoilement : avec la crise, la nocivité du système économique en vigueur apparaît désormais en pleine lumière. Difficile de faire croire que l’immigré ou le délinquant sont à l’origine de la récession et de son cortège de drames sociaux. Pourtant, ses véritables responsables ne sont guère mis en cause. "Tout en haut, il y a la sphère financière, celle des traders et des grosses entreprises, mais tout cela est assez abstrait, on ne va pas manifester contre les sphères d’en haut", explique le sociologue Alain Mergier (1). Une seconde sphère serait constituée des "gens de tous les jours", dans leur diversité. Et une troisième regrouperait les damnés de l’ "enfer" de l’exclusion et de la pauvreté. Or cette dernière présente un visage autrement plus concret que celui des puissants de ce monde. D’où la persistance des réactions de peur, voire d’hostilité, envers les plus démunis (2).
« Prolophobie » des élites françaises
Ancienne membre du bureau confédéral de la Confédération générale du travail (CGT), Mme Maryse Dumas observe : "La sensibilité aux inégalités qui séparent chacun de son voisin a progressé au détriment de l’ancienne solidarité entre ceux qui n’avaient que leur travail pour vivre". Ajoutant : "On éprouve sans cesse plus de difficultés à créer du commun", elle s’inquiète de la situation des salariés qui luttent le dos au mur dans les entreprises menacées de fermeture. Ils ne se battent parfois même plus pour garder leur emploi, mais seulement pour arracher des indemnités de départ décentes. Un désespoir qui peut se traduire par de radicales «fuites en avant».
Après avoir parcouru l’Hexagone à la rencontre des salariés, M. Marcel Grignard, secrétaire général adjoint de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), observe lui aussi que "les gens sont plutôt amers et désabusés ; ils ont le sentiment d’être grugés, même si les expressions de révolte ne sont pas très nombreuses». Il a perçu une "indignation rentrée" mêlée à une grande perplexité face à ce "système qui est fou, qui n’a pas de sens". Le dirigeant cédétiste regrette la grande difficulté à fédérer les actions syndicales.
"Les milieux populaires et la partie basse des classes moyennes n'ont guère les moyens de faire face à la précarisation des rapports sociaux", constate Mergier. certaines modifications du droit du travail, comme l'instauration du revenu de solidarité (RSA), ont aussi pour effet d' "institionnaliser la coupure entre la partie précaire du salariat, où les milieux populaires sont surreprésentés, et ce qu'il y a au-dessus". Une insécurité génératrices de réflexes individualistes.
Qu'entend-on au juste par "classes populaires"? La question n'est pas étrangère à leurs difficultés à se considérer comme telles. Statistiquement, les choses pourraient sembler limpides. On regroupe dans cette catégorie le "salariat d'exécution" composé des ouvriers (23,2% de la population active au recensement de l'Institut national de la statistique et des études économique (Insee) de 2006) et des employés (28,6%). Ainsi définies, les classes populaires demeurent majoritaires en France et représentent 51,8% de ceux qui travaillent.
Cet agrégat n'est pas purement formel. Le sociologue Olivier Schwartz définit les catégories populaires à partir de trois critères : petitesse du statut social et professionnel, étroitesse des ressources économiques et enfin éloignement par rapport au capital culturel (3).
Pourtant les réalités vécues fragmentent ces catégories statistiques. la relation à l'emploi, à temps plein ou partiel, précaire ou non, introduit déjà de singulières différences. Les qualifications paraissent de plus en plus variées au sein des couches populaires. Les ouvriers non qualifiés souffrent prioritairement de ce que le sociologue Serge Paugam nomme une "intégration disqualifiante", alliant insatisfaction dans le travail et instabilité de l'emploi (4). Prise dans des secteurs en déclin particulièrement menacés par la mondialisation, une fraction de l'ancienne classe ouvrière vit douloureusement l' "image de la décadence" qui lui est renvoyée. Dans ces milieux, observe Paugam, "l'intériorisation d'une identité négative est très forte".
D'une tout autre manière, l'habitat segmente les couches populaires. Il n'est pas indifférent d'habiter un HLM des centres-villes ou bien une cité de banlieue, un pavillon de la proche périphérie d'une métropole ou bien une zone rurale plus reculée. Les géographes Christophe Guilluy et Christophe Noyé ont mis en lumière la "migration des couches populaires vers les grandes périphéries urbaines et rurales", un "choix contraint" qui n'est pas guidé par un désir d'accession à la propriété (5). C'est plutôt la pénurie des logements sociaux en ville et les redoutables logiques foncières qui expliquent ce nouvel "exode urbain", facteur de relégation spatiale des plus modestes.
Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin insistent, à juste titre, sur l'invisibilité et la méconnaissance produites par cet éloignement du nouveau prolétariat : "Un étrange cocktail fait de stigmatisation et de bien-pensance renvoie invariablement ces espaces aux clichés les plus éculés : arriration, racisme, alcollisme, rejet de la modernité, conservatisme et conformisme. Il y a derrière ces clichés une forme de prolophobie d'une partie des élites françaises (6)".
L'éclatement spatial des couches populaires renvoie à des dynamiques sociales : une "France pavillonnaire" s'étend en opposition aux "cités" dans un effort de promotion sociale parfois désespéré. On aurait tord de caricaturer trop rapidement cette population de "petits-moyens" en "petits-Blancs" allergiques à l'altérité. Car des familles d'origine immigrée s'installent également en pavillon après avoir fui des grands ensemble qui concentrent de plsu en plus de précarité et, pour certains d'entre eux, de populations étrangères (7). "En accédant à la propriété individuelle ou en accordant une grande importance à l'éducation scolaire de leurs enfants, les "petits- moyens" expriment avant tout le souhait de vivre comme tout le monde (8)." S'ils ne se prennent en aucun cas pour des "bourgeois", ils ont une vive conscience de ce qui les oppose au bas de l'échelle sociale.
On retrouve ici la "conscience triangulaire" évoquée par Schwartz : "C'est l'idée qu'il y a le haut, le bas et nous, coincés entre les deux. Le haut, ce sont les dirigeants, les gouvernants, les puissants. Le bas, ce sont les familles pauvres qui profitent de l'assistance, les immigrés qui ne veulent pas s'intégrer, les jeunes qui font partie de la racaille (9)." Schwartz a étudié les attitudes des conducteurs de bus de la TATP. Leur emploi protégé et leurs salaires les rapprochent des professions intermédiaires, alors que leur niveau d'éducation est celui des couches populaires. "Ils se sentent piégés par le haut et le bas, mais avec un rejet très fort du bas de l'échelle sociale." Il est vrai que ce bas monte plus fréquemment dans leurs bus que le haut...
La représentation dominante d'un univers composé d'une multitude de strates hiérarchisées aiguise l'obsession du "déclassement". Camille Peugny a observé le phénomène de mobilité "descendante" qui concernerait aujourd'hui 25% de la tranche d'âge des 35-39 ans, contre 18% il y a vingt ans : "Beaucoup de jeunes vivent moins bien que leurs parents, ils n'ont plus les moyens de se conformer au modèle de consommation dominant", explique-t-il évoquant une "génération sacrifiée" qui n'a "jamais été aussi diplômée et qui ne s'est jamais aussi mal intégrée dans le monde du travail" (10). Le déclassement peut être ici aussi bien un décrochage d'avec la position sociale des parents qu'un écart par rapport à ce que son propre niveau d'éducation aurait pu laisser espérer.
Tous les chercheurs ne partagent pas ce diagnostic. "Le succès du thème des classes moyennes à la dérive s'explique par l'angoisse de certains milieux intellectuels, corrige la sociologue Stéphanie Vermeersch. Cela concerne une petite minorité." Une étude du Centre d'analyse stratégique (11) relativise également le déclassement intergénérationnel. En 2003, les mobiles "ascendants" (39,4%) restaient près de deux fois plus nombreux que les mobiles "descendants" (21,9%) chez les personnes âgées de 30 à 59 ans.
Evitement plutôt qu'affrontement
Quel que soit son degré de réalité, l'impact du phénomène dans le débat public est symptomatique d'un rang à maintenir. Il semble bien que nos sociétés, tout en niant le conflit de classes, aient un sens de plus en plus aigu de la position de chacun. "Les différentes catégories sociales se mélangent de moins en moins", constate Mme Dumas, fille d'un chauffeur mécanicien et d'une femme de ménage devenue cadre aux PTT.
Les couches favorisées sont les premières à déployer une débordante énergie pour protéger leur entre-soi. "Les familles les plus riches et les plus diplômées n'ont jamais été aussi actives sur les marchés scolaires et résidentiel : elles n'int jamais fui avec autant de diligence la proximité des classes populaires", remarque l'économiste Eric Maurin . Le logement et l'école sont devenus les terrains d'un nouveau conflit de classes où l'évitement a remplacé l'affrontement. des logiques séparatistes dont les classes supérieures n'ont pas l'exclusivité tant elles se diffusent dans l'ensemble du corps social. "Les gens déménagent, c'est un acte plus fort que de voter Front national !", estime Guilluy, faisant allusion à ces familles qui quittent les cités de la Seine-Saint-Denis pour s'installer dans des pavillons en seine-et-Marne.
L'école est l'autre grand front de la distinction sociale. La hausse générale du niveau d'éducation a certes produit, selon l'expression de Schwartz, une "déségrégation" partielle des couches populaires. Mais la compétition scolaire n'a jamais été aussi vive. Vermeersch parle de "surinvestissement de l'école" par des parents anxieux. l'idée que tout se joue dans les années de formation initiale s'est renforcée à mesure que les entreprises abandonnaient leurs politiques de promotion interne. D'où la hantise de l'échec scolaire qui pousse certaines familles à adopter les stratégies éducatives qu'elles considèrent comme les plus payantes, au détriment de la mixité sociale.
Les choix en matière de logement et d'école s'influencent mutuellement pour réduire cette fameuse mixité, d'autant plus célébrée qu'elle est peu souhaitée. La suppression de la carte scolaire a encore aggravé ces logiques ségrégatives, comme le montrent le sociologue Franck Poupeau et le géographe Jean-Christophe François à partir d'une enquête en région parisienne (12).
"Le traumatisme des milieux populaires à l'égard de la gauche s'inscrit dans le long terme", tranche Guilluy. "Le parti socialiste est dirigé par des élites branchées sur la mondialisation, la globalisation financière, et donc coupées du petit salariat du secteur privé", renvoie en écho Brustier, par ailleurs militant socialiste (13) .
Avec l'élection présidentielle de 2007 a été mis en évidence un éclatement politique des couches populaires entre des cités mobilisées par un vote lié au rejet de M. Nicolas Sarkozy et des pavillons acquis au candidat de l'Union pour un mouvement populaire (UMP). Une enquête approfondie dans un quartier pavillonnaire de Gonesse (Val d'Oise) (14) a montré la droitisation des "petits-moyens", même si des solidarités locales assurent toujours une présence de la gauche. Le quartier des Peupliers a accordé des scores importants au front national (FN) dans les années 1980 et 1990 avant de basculer nettement en faveur de M. Sarkozy lors de la dernière élection présidentielle.
Le sociologue Olivier Masclet souligne l'importance de l'enjeu scolaire dans cette droitisation : "La gauche est représentée par les profs, des enseignants considérés comme inaccessibles et qui ne s'iccupent que des meilleurs." La gauche, pour certains "petits moyens", c'est aussi les syndicats des transports publics accusés de faire grève... aussi souvent que les enseignants. Schwartz a toutefois rencontré des chauffeurs de bus qui ont "voté Sarko", même si beaucoup se refusent à l'avouer à un enquêteur.
"Ces catégories pourraient se reconnaître dans une gauche d'ordre", estime néanmoins Masclet. Aux municipales de 2008, le quartier des Peupliers a voté en faveur d'un maire socialiste aux options "sécuritaires". la déception provoquée par la politique de M. Sarkozy, qui vient de se traduire par la déroute de l'UMP aux dernières élections régionales, ne semble pas devoir se traduire par une réconciliation entre la gauche et les couches populaires. Le FN demeure en embuscade. Ses succès inattendus aux régionales montrent qu'il peut retrouver la fonction tribunitienne qui fut la sienne dans la période antérieure. Les électeurs lepénistes qui s'étaient reportés en 2007 sur le candidat de l'UMP, au nom du principe d'efficacité, ne peuvent que constater amèrement l'échec de leur calcul. En avivant les difficultés, la crise constitue toujours un terreau favorable à l'extrême droite, comme l'indiquent ses bons scores dans la France du Nord-Est, particulièrement touchée par la désindustrialisation.
Impasse des stratégies individualistes
Les urnes ont été boudées comme jamais, et cette grève du vote a été particulièrement suivie dans les quartiers populaires. On assiste à un "détachement de la sphère publique", selon l'expression de Guilluy. Vermeersch parle d'une tendance au "retrait" et Schwartz d'un "risque de marginalisation".
"La crise va renforcer le sentiment d'abandon et d'impuissance des classes populaires", ajoute ce dernier. la sociologue Annie Collovald rappelle toutefois à raison, que ces couches expriment toujours potentiellement de "fortes attentes de prises en charge des intérêts sociaux par les hommes politiques (15)". On peut aussi penser que l'impasse des stratégies de salut individualistes créera un jour les conditions d'un retour aux aspirations collectives.
En attendant, les classes populaires souffrent, comme le remarque Collovald, d'une "relative absence d'entreprises politiques cherchant à les représenter, à parler en leur nom, et ainsi à leur donner au moins symboliquement une unité et une homogénéité". Jamais la "classe en soi" n'a été aussi éloignée de la "classe pour soi".
Notes :
1. Coauteur, avec Philippe Guibert, du livre Le descendeur social. Enquête sur les milieux populaires. Plon, Paris, 2006. L'ensemble des citations sans référence sony issues d'entretiens avec l'auteur.
2. C. Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Fayard, Paris, 1999, et Gérard Mauger, "Les transformatios des classes populaires en France depuis trente ans", dans Jean Lojkine, Pierre Cours-Salies et Michel Vakaloulis ( sous la dir. de) Nouvelles luttes de classes, Presses universitaires de france, paris, 2006.
3. "Haut, bas, fragile : sociologies du populaire" entretien avec Annie Collovald et Olivier Schwartz, Vacarme, n°37, Paris, automne 2006.
4. Serge Paugam, "la condition ouvrière : de l'intégration laborieuse à l'intégration disqualifiante", Cités, n°35, Paris, 2008.
5. Christophe Guilluy et Christophe Noyé, Atlas des nouvelles fractures sociales en France, Autrement, Paris, 2006.
6. Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Recherche le peuple désespérément, Bourin, Paris, 2009.
7. Le sociologue Edmond Ptéteceille montre toutefois que la grande majorité des immigrés et de leurs enfants résident dans des quartiers où ils sont minoritaires. Cf. "La ségrégation ethno-raciale a-t-elle augmenté das la m&tropole parisienne ?", Revue française de sociologie, vol 50, Paris, 2009/3.
8. Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet et Yasmine Siblot, La France des "petits-moyens". Enquête sur la banlieue pavillonnaire, la Découverte, Paris, 2008.
9. "Haut, bas, fragile...", op.cit
10. Camille Peugny, Le déclassement, Grasset, Paris, 2009
11. Marine Boisson, Catherine Collombet, Julien Damon, Bertille Delaveau, Jérôme Tournadre et benoît Verrier, "La mesure du déclassement, Informer et agir sur les nouvelles réalités sociales", Centre d'abalyse stratégique, paris, Juillet 2009.
12. Franck Poupeau et Jean-Christophe François, Le sens du placement, Ségrégation résidentielle et ségrégation scolaire, Raisons d'agir, paris, 2008.
13. "Le PS a gardé ses lunettes des années 1970" Le parisien, 28 août 2009.
14. La France des "petits moyens"..., op. cit
15. "Haut, bas, fragile...", op. cit.
« Prolophobie » des élites françaises
Ancienne membre du bureau confédéral de la Confédération générale du travail (CGT), Mme Maryse Dumas observe : "La sensibilité aux inégalités qui séparent chacun de son voisin a progressé au détriment de l’ancienne solidarité entre ceux qui n’avaient que leur travail pour vivre". Ajoutant : "On éprouve sans cesse plus de difficultés à créer du commun", elle s’inquiète de la situation des salariés qui luttent le dos au mur dans les entreprises menacées de fermeture. Ils ne se battent parfois même plus pour garder leur emploi, mais seulement pour arracher des indemnités de départ décentes. Un désespoir qui peut se traduire par de radicales «fuites en avant».
Après avoir parcouru l’Hexagone à la rencontre des salariés, M. Marcel Grignard, secrétaire général adjoint de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), observe lui aussi que "les gens sont plutôt amers et désabusés ; ils ont le sentiment d’être grugés, même si les expressions de révolte ne sont pas très nombreuses». Il a perçu une "indignation rentrée" mêlée à une grande perplexité face à ce "système qui est fou, qui n’a pas de sens". Le dirigeant cédétiste regrette la grande difficulté à fédérer les actions syndicales.
"Les milieux populaires et la partie basse des classes moyennes n'ont guère les moyens de faire face à la précarisation des rapports sociaux", constate Mergier. certaines modifications du droit du travail, comme l'instauration du revenu de solidarité (RSA), ont aussi pour effet d' "institionnaliser la coupure entre la partie précaire du salariat, où les milieux populaires sont surreprésentés, et ce qu'il y a au-dessus". Une insécurité génératrices de réflexes individualistes.
Qu'entend-on au juste par "classes populaires"? La question n'est pas étrangère à leurs difficultés à se considérer comme telles. Statistiquement, les choses pourraient sembler limpides. On regroupe dans cette catégorie le "salariat d'exécution" composé des ouvriers (23,2% de la population active au recensement de l'Institut national de la statistique et des études économique (Insee) de 2006) et des employés (28,6%). Ainsi définies, les classes populaires demeurent majoritaires en France et représentent 51,8% de ceux qui travaillent.
Cet agrégat n'est pas purement formel. Le sociologue Olivier Schwartz définit les catégories populaires à partir de trois critères : petitesse du statut social et professionnel, étroitesse des ressources économiques et enfin éloignement par rapport au capital culturel (3).
Pourtant les réalités vécues fragmentent ces catégories statistiques. la relation à l'emploi, à temps plein ou partiel, précaire ou non, introduit déjà de singulières différences. Les qualifications paraissent de plus en plus variées au sein des couches populaires. Les ouvriers non qualifiés souffrent prioritairement de ce que le sociologue Serge Paugam nomme une "intégration disqualifiante", alliant insatisfaction dans le travail et instabilité de l'emploi (4). Prise dans des secteurs en déclin particulièrement menacés par la mondialisation, une fraction de l'ancienne classe ouvrière vit douloureusement l' "image de la décadence" qui lui est renvoyée. Dans ces milieux, observe Paugam, "l'intériorisation d'une identité négative est très forte".
D'une tout autre manière, l'habitat segmente les couches populaires. Il n'est pas indifférent d'habiter un HLM des centres-villes ou bien une cité de banlieue, un pavillon de la proche périphérie d'une métropole ou bien une zone rurale plus reculée. Les géographes Christophe Guilluy et Christophe Noyé ont mis en lumière la "migration des couches populaires vers les grandes périphéries urbaines et rurales", un "choix contraint" qui n'est pas guidé par un désir d'accession à la propriété (5). C'est plutôt la pénurie des logements sociaux en ville et les redoutables logiques foncières qui expliquent ce nouvel "exode urbain", facteur de relégation spatiale des plus modestes.
Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin insistent, à juste titre, sur l'invisibilité et la méconnaissance produites par cet éloignement du nouveau prolétariat : "Un étrange cocktail fait de stigmatisation et de bien-pensance renvoie invariablement ces espaces aux clichés les plus éculés : arriration, racisme, alcollisme, rejet de la modernité, conservatisme et conformisme. Il y a derrière ces clichés une forme de prolophobie d'une partie des élites françaises (6)".
L'éclatement spatial des couches populaires renvoie à des dynamiques sociales : une "France pavillonnaire" s'étend en opposition aux "cités" dans un effort de promotion sociale parfois désespéré. On aurait tord de caricaturer trop rapidement cette population de "petits-moyens" en "petits-Blancs" allergiques à l'altérité. Car des familles d'origine immigrée s'installent également en pavillon après avoir fui des grands ensemble qui concentrent de plsu en plus de précarité et, pour certains d'entre eux, de populations étrangères (7). "En accédant à la propriété individuelle ou en accordant une grande importance à l'éducation scolaire de leurs enfants, les "petits- moyens" expriment avant tout le souhait de vivre comme tout le monde (8)." S'ils ne se prennent en aucun cas pour des "bourgeois", ils ont une vive conscience de ce qui les oppose au bas de l'échelle sociale.
On retrouve ici la "conscience triangulaire" évoquée par Schwartz : "C'est l'idée qu'il y a le haut, le bas et nous, coincés entre les deux. Le haut, ce sont les dirigeants, les gouvernants, les puissants. Le bas, ce sont les familles pauvres qui profitent de l'assistance, les immigrés qui ne veulent pas s'intégrer, les jeunes qui font partie de la racaille (9)." Schwartz a étudié les attitudes des conducteurs de bus de la TATP. Leur emploi protégé et leurs salaires les rapprochent des professions intermédiaires, alors que leur niveau d'éducation est celui des couches populaires. "Ils se sentent piégés par le haut et le bas, mais avec un rejet très fort du bas de l'échelle sociale." Il est vrai que ce bas monte plus fréquemment dans leurs bus que le haut...
La représentation dominante d'un univers composé d'une multitude de strates hiérarchisées aiguise l'obsession du "déclassement". Camille Peugny a observé le phénomène de mobilité "descendante" qui concernerait aujourd'hui 25% de la tranche d'âge des 35-39 ans, contre 18% il y a vingt ans : "Beaucoup de jeunes vivent moins bien que leurs parents, ils n'ont plus les moyens de se conformer au modèle de consommation dominant", explique-t-il évoquant une "génération sacrifiée" qui n'a "jamais été aussi diplômée et qui ne s'est jamais aussi mal intégrée dans le monde du travail" (10). Le déclassement peut être ici aussi bien un décrochage d'avec la position sociale des parents qu'un écart par rapport à ce que son propre niveau d'éducation aurait pu laisser espérer.
Tous les chercheurs ne partagent pas ce diagnostic. "Le succès du thème des classes moyennes à la dérive s'explique par l'angoisse de certains milieux intellectuels, corrige la sociologue Stéphanie Vermeersch. Cela concerne une petite minorité." Une étude du Centre d'analyse stratégique (11) relativise également le déclassement intergénérationnel. En 2003, les mobiles "ascendants" (39,4%) restaient près de deux fois plus nombreux que les mobiles "descendants" (21,9%) chez les personnes âgées de 30 à 59 ans.
Evitement plutôt qu'affrontement
Quel que soit son degré de réalité, l'impact du phénomène dans le débat public est symptomatique d'un rang à maintenir. Il semble bien que nos sociétés, tout en niant le conflit de classes, aient un sens de plus en plus aigu de la position de chacun. "Les différentes catégories sociales se mélangent de moins en moins", constate Mme Dumas, fille d'un chauffeur mécanicien et d'une femme de ménage devenue cadre aux PTT.
Les couches favorisées sont les premières à déployer une débordante énergie pour protéger leur entre-soi. "Les familles les plus riches et les plus diplômées n'ont jamais été aussi actives sur les marchés scolaires et résidentiel : elles n'int jamais fui avec autant de diligence la proximité des classes populaires", remarque l'économiste Eric Maurin . Le logement et l'école sont devenus les terrains d'un nouveau conflit de classes où l'évitement a remplacé l'affrontement. des logiques séparatistes dont les classes supérieures n'ont pas l'exclusivité tant elles se diffusent dans l'ensemble du corps social. "Les gens déménagent, c'est un acte plus fort que de voter Front national !", estime Guilluy, faisant allusion à ces familles qui quittent les cités de la Seine-Saint-Denis pour s'installer dans des pavillons en seine-et-Marne.
L'école est l'autre grand front de la distinction sociale. La hausse générale du niveau d'éducation a certes produit, selon l'expression de Schwartz, une "déségrégation" partielle des couches populaires. Mais la compétition scolaire n'a jamais été aussi vive. Vermeersch parle de "surinvestissement de l'école" par des parents anxieux. l'idée que tout se joue dans les années de formation initiale s'est renforcée à mesure que les entreprises abandonnaient leurs politiques de promotion interne. D'où la hantise de l'échec scolaire qui pousse certaines familles à adopter les stratégies éducatives qu'elles considèrent comme les plus payantes, au détriment de la mixité sociale.
Les choix en matière de logement et d'école s'influencent mutuellement pour réduire cette fameuse mixité, d'autant plus célébrée qu'elle est peu souhaitée. La suppression de la carte scolaire a encore aggravé ces logiques ségrégatives, comme le montrent le sociologue Franck Poupeau et le géographe Jean-Christophe François à partir d'une enquête en région parisienne (12).
"Le traumatisme des milieux populaires à l'égard de la gauche s'inscrit dans le long terme", tranche Guilluy. "Le parti socialiste est dirigé par des élites branchées sur la mondialisation, la globalisation financière, et donc coupées du petit salariat du secteur privé", renvoie en écho Brustier, par ailleurs militant socialiste (13) .
Avec l'élection présidentielle de 2007 a été mis en évidence un éclatement politique des couches populaires entre des cités mobilisées par un vote lié au rejet de M. Nicolas Sarkozy et des pavillons acquis au candidat de l'Union pour un mouvement populaire (UMP). Une enquête approfondie dans un quartier pavillonnaire de Gonesse (Val d'Oise) (14) a montré la droitisation des "petits-moyens", même si des solidarités locales assurent toujours une présence de la gauche. Le quartier des Peupliers a accordé des scores importants au front national (FN) dans les années 1980 et 1990 avant de basculer nettement en faveur de M. Sarkozy lors de la dernière élection présidentielle.
Le sociologue Olivier Masclet souligne l'importance de l'enjeu scolaire dans cette droitisation : "La gauche est représentée par les profs, des enseignants considérés comme inaccessibles et qui ne s'iccupent que des meilleurs." La gauche, pour certains "petits moyens", c'est aussi les syndicats des transports publics accusés de faire grève... aussi souvent que les enseignants. Schwartz a toutefois rencontré des chauffeurs de bus qui ont "voté Sarko", même si beaucoup se refusent à l'avouer à un enquêteur.
"Ces catégories pourraient se reconnaître dans une gauche d'ordre", estime néanmoins Masclet. Aux municipales de 2008, le quartier des Peupliers a voté en faveur d'un maire socialiste aux options "sécuritaires". la déception provoquée par la politique de M. Sarkozy, qui vient de se traduire par la déroute de l'UMP aux dernières élections régionales, ne semble pas devoir se traduire par une réconciliation entre la gauche et les couches populaires. Le FN demeure en embuscade. Ses succès inattendus aux régionales montrent qu'il peut retrouver la fonction tribunitienne qui fut la sienne dans la période antérieure. Les électeurs lepénistes qui s'étaient reportés en 2007 sur le candidat de l'UMP, au nom du principe d'efficacité, ne peuvent que constater amèrement l'échec de leur calcul. En avivant les difficultés, la crise constitue toujours un terreau favorable à l'extrême droite, comme l'indiquent ses bons scores dans la France du Nord-Est, particulièrement touchée par la désindustrialisation.
Impasse des stratégies individualistes
Les urnes ont été boudées comme jamais, et cette grève du vote a été particulièrement suivie dans les quartiers populaires. On assiste à un "détachement de la sphère publique", selon l'expression de Guilluy. Vermeersch parle d'une tendance au "retrait" et Schwartz d'un "risque de marginalisation".
"La crise va renforcer le sentiment d'abandon et d'impuissance des classes populaires", ajoute ce dernier. la sociologue Annie Collovald rappelle toutefois à raison, que ces couches expriment toujours potentiellement de "fortes attentes de prises en charge des intérêts sociaux par les hommes politiques (15)". On peut aussi penser que l'impasse des stratégies de salut individualistes créera un jour les conditions d'un retour aux aspirations collectives.
En attendant, les classes populaires souffrent, comme le remarque Collovald, d'une "relative absence d'entreprises politiques cherchant à les représenter, à parler en leur nom, et ainsi à leur donner au moins symboliquement une unité et une homogénéité". Jamais la "classe en soi" n'a été aussi éloignée de la "classe pour soi".
Notes :
1. Coauteur, avec Philippe Guibert, du livre Le descendeur social. Enquête sur les milieux populaires. Plon, Paris, 2006. L'ensemble des citations sans référence sony issues d'entretiens avec l'auteur.
2. C. Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Fayard, Paris, 1999, et Gérard Mauger, "Les transformatios des classes populaires en France depuis trente ans", dans Jean Lojkine, Pierre Cours-Salies et Michel Vakaloulis ( sous la dir. de) Nouvelles luttes de classes, Presses universitaires de france, paris, 2006.
3. "Haut, bas, fragile : sociologies du populaire" entretien avec Annie Collovald et Olivier Schwartz, Vacarme, n°37, Paris, automne 2006.
4. Serge Paugam, "la condition ouvrière : de l'intégration laborieuse à l'intégration disqualifiante", Cités, n°35, Paris, 2008.
5. Christophe Guilluy et Christophe Noyé, Atlas des nouvelles fractures sociales en France, Autrement, Paris, 2006.
6. Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Recherche le peuple désespérément, Bourin, Paris, 2009.
7. Le sociologue Edmond Ptéteceille montre toutefois que la grande majorité des immigrés et de leurs enfants résident dans des quartiers où ils sont minoritaires. Cf. "La ségrégation ethno-raciale a-t-elle augmenté das la m&tropole parisienne ?", Revue française de sociologie, vol 50, Paris, 2009/3.
8. Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet et Yasmine Siblot, La France des "petits-moyens". Enquête sur la banlieue pavillonnaire, la Découverte, Paris, 2008.
9. "Haut, bas, fragile...", op.cit
10. Camille Peugny, Le déclassement, Grasset, Paris, 2009
11. Marine Boisson, Catherine Collombet, Julien Damon, Bertille Delaveau, Jérôme Tournadre et benoît Verrier, "La mesure du déclassement, Informer et agir sur les nouvelles réalités sociales", Centre d'abalyse stratégique, paris, Juillet 2009.
12. Franck Poupeau et Jean-Christophe François, Le sens du placement, Ségrégation résidentielle et ségrégation scolaire, Raisons d'agir, paris, 2008.
13. "Le PS a gardé ses lunettes des années 1970" Le parisien, 28 août 2009.
14. La France des "petits moyens"..., op. cit
15. "Haut, bas, fragile...", op. cit.
Dans "Alternative libertaire" de mai, un article qui s'appuie sur notre livre. Un témoignage à vif sur une jeunesse rurale.
Pendant que les projecteurs sont braqués sur les seules banlieues des grandes villes, d’autres drames, aussi graves, se jouent dans les villes rurales. Isolées politiquement, économiquement exsangues, il y existe un risque de repli identitaire de la jeunesse.
Chauny, j’en viens ! Et les gars du coin c’est la famille ! C’est dire si la situation me touche de près : depuis plus de deux ans, la mouvance néo-nazie s’est installée sur la ville de Chauny, et déborde plus largement, dans tout le nord-est de la France : mosquées taguées, agressions, insultes, intimidations de toutes les personnes n’étant pas de type européen….
A Chauny, une seule association (AJIR) s’est levée pour alerter l’opinion et interpeller tous les pouvoirs publics, du Maire aux ministères de l’intérieur et de la justice, en passant par le conseil général et la préfecture. Non seulement les diverses plaintes pour insultes à caractère raciste sont restées vaines, mais encore l’association a-t-elle été pointée du doigt et discréditée par la municipalité, cependant que des jeunes français d’origine maghrébine écopaient de peines de prison ferme pour avoir répondu par des rixes aux provocations, insultes racistes et saluts nazis. Sans désemparer, le Front national en a profité pour partir en croisade contre l’Etranger, potentiel agresseur de nos mères et de nos filles françaises.
C’est pour rompre cet isolement que le collectif local UARA [1] avait pris l’initiative de lancer la manif du 27 mars dernier.
Paysage rural sur fond de ruines
Comment expliquer que tous ces jeunes, d’origine étrangère ou française de plus longue date, partageant une même misère, un même désemparement, et une même méfiance envers nos gouvernants, ne parviennent pas à s’unir, mais au contraire trouvent encore des différences pour mieux se déchirer ?
Regardons d’abord avec leurs propres yeux, le paysage qui les entoure. En arrière plan, jusqu’en 1970-80, des industries parfois vieilles d’un siècle, largement teintées de paternalisme où l’église et ses patronages assurent le contrôle social. Dans ce monde disparu dont parlent les parents, l’opposition même au patronat ancrait la sociabilité, déterminait les comportements, un langage, et des solidarités réelles. En toile de fond, le communisme structurait le quotidien et dessinait le futur. Aujourd’hui, le jeune est au milieu d’un tableau où les forteresses ouvrières sont détruites, les espoirs placés dans le communisme largement évanouis, et le mouvement de ressac idéologique a laissé ces familles sur le carreau.
Souvent issu de familles ouvrières ordinaires dispersées sur un territoire désindustrialisé [2], il est non seulement confronté aux mêmes problèmes de drogue, violence et chômage que ses camarades des villes, mais en plus, il est oublié de l’opinion et des médias, écarté de la course à l’individualisme des classes moyennes, bref, méprisé par une vaste « prolophobie » [3] qui ne peut qu’encourager la montée du Front national.
Ceux qui le pouvaient ont quitté le désert rural. Ceux qui restent sont voués au chômage ou à la succession de petits boulots. Et sur le front social, ils voient que l’enjeu des luttes consiste plus souvent à arracher des indemnités plus fortes qu’à se battre sur le fond, sur le maintien des emplois. Cette crise de reproduction des modèles sociaux aiguise le besoin, l’appétit identitaire de ces jeunes, fragilisés.
Les mouvements identitaires et groupes néo-nazis forment la bande qui va venir remplacer le travailleur social, le paternalisme d’antan, ou le Parti. Car, à défaut d’un idéal plus élevé, on se repliera sur soi : l’affinité sera d’abord avec les gens d’ici, les nôtres. Les mouvements identitaires et leur morale viriliste, leur structure clanique, sont un miroir « rural » des gangs de banlieue. Ils transmettent des références fortes. Les difficultés à s’installer, à bâtir un avenir, favorisent le maintien dans la bande, dernier rempart contre la précarisation, et désignent en outre un ennemi commun plus facilement atteignable que l’Etat ou les politiques.
Ces groupes amènent les jeunes ruraux aux conduites à risques. Se faire peur en sortant des normes fait parti de ce fonctionnement clanique : violences, bagarre, mais dans une familiarité d’amis où toute la panoplie guerrière fasciste est convoquée – solutions faciles à l’écroulement d’un ordre social.
Perspectives militantes
D’accord, le système capitaliste, pour beaucoup qui y croyait encore, n’a plus de sens. Désabusés, les gens bouillonnent de colère. Sans argent ni perspectives d’avenir, éloignés de la production culturelle, on peine à créer un sens commun, du sens tout court…
D’accord aussi, entre les Bobos qui viennent de l’extérieur pour vivre à la campagne mais sans y travailler ni y consommer, et ces classes moyennes dont on sent bien qu’elles nous méprisent, l’image qu’on a de soi est dégueulasse. Confusion et atomisation : le débat public est révélateur de cette obsession, d’un côté à maintenir son rang, de l’autre à nier le conflit de classe, tandis que les catégories sociales se côtoient de moins en moins. C’est ce faisceau d’éléments qui poussent nos jeunes vers l’extrême droite et les identitaires [4].
Mais on ne peut pas se contenter d’observer des causes, sans chercher à y remédier. L’impasse individualiste doit être démontrée en créant les conditions d’un retour aux aspirations collectives.
Soyons utopistes, soyons concrets
Quatre grands chantiers s’ouvrent aux militants de terrain, en réponse aux quatre grands fléaux de l’isolement, l’ignorance politique et sociale, l’individualisme, l’absence de repères.
Rompre le sentiment d’isolement en ouvrant des fenêtres, notamment culturelles, sur le monde : imaginons des clubs internet animés par des militants pour répondre à la pauvreté des réseaux sociaux, explorer le monde extérieur ; occasionner des rencontres réelles, pour rompre avec une logique d’exclusion et éduquer à la logique d’inclusion : immigrés, précaires, jeunes déracinés : même combat.
L’ignorance politique se travaille en éduquant aux notions politiques – réunions publiques ouvertes à un large public, d’ambitions modestes mais qui passent des films, organisent des débats. Contre-argumenter, sur la base de fiches comme en produisait le MRAP en son temps, pour démonter les idées reçues qu’on entend au bistrot (immigrés=chômage ; grévistes = preneurs d’otage ; pauvres = assistés…).
L’individualisme peut se combattre en proposant du travail collectif débouchant sur des réalisations concrètes. Ouvrir des chantiers quand c’est possible : potagers citoyens, bourses de troc, réhabilitation par le travail associatif…
L’absence de repères, c’est l’absence d’identité sociale qui se construit souvent par l’identité professionnelle, en marchant dans les traces de ses pères : on va à l’usine, au boulot, de ses parents. Deux grandes donnes nous construisent : la reproduction sociale liée au travail et le rapport au politique : comment la communauté se positionne dans un ensemble plus large. Or, dans la région de Chauny, ceux qui ont du travail ont parfois du mal à distinguer que la petite boîte pour laquelle ils travaillent, est une sous-filiale de 50 personnes d’un des trois ou quatre grands groupes qui possèdent la France : Suez, Veolia, Bouygues…
Au militant de faire un utile travail syndical et d’éducation en aidant les gens à s’organiser, en expliquant les collusions, les liens. Ce travail formera des repères fondés sur la lutte, des repères de classe. Dans tous les cas, la réponse est dans la présence sur le terrain et la formation de relais militants.
Il faut démontrer que l’immigré ou le délinquant ne sont pas les causes de notre relégation, mais le système des traders et des multinationales, en allant au delà d’une logique où on mesure son inégalité en fonction du voisin, au détriment de la solidarité due à ceux et celles qui n’ont que leur force de travail.
Si la lutte de classe est dépassée pour certains et a été remplacée par la lutte des places, aujourd’hui reléguée par la lutte des castes, nous devons remplacer « la classe de la démerde » par « la classe pour tous ».
Noël (AL 95)
[1] UARA : Union ! Action ! Révolution ! Autogestion !
[2] Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Recherche le peuple désespérément, Bourin, Paris, 2009
[3] Lire dans Le Monde diplomatique d’avril l’article « Des milieux populaires entre déception et défection » d’Eric Dupin.
[4] A consulter, l’étude du MRAP sur le racisme sur internet
http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article3527
Animation Brice COUTURIER et Julie CLARINI
Comment faire revenir aux urnes les classes populaires ?
On a pu croire un moment que les Français reprenaient du goût pour la politique, qu’ils attendaient à nouveau d’une élection des changements pour leur propre vie. C’était en 2007, et la présidentielle a vu les électeurs se ruer sur les urnes. Oubliés, les « accidents » de la présidentielle de 2002, ou du référendum de 2005 ? Pas si sur, à constater les taux de participation aux récentes élections régionales : plus d’un électeur sur deux (53,6 % des inscrits) est resté chez lui. C’est surtout parmi les classes populaires que prévaut la désillusion envers la politique et les politiciens. Une partie croissante de la population constate une dégradation de ses conditions d’existence que rien ne semble plus pouvoir enrayer. Dans certaines banlieues sensibles, on observe des taux de participation qui tournent autour des 25 %, comme à Vaulx-en-Velin, Sarcelles, ou Clichy-sous-Bois. « Une partie de la population vit en autarcie par rapport au reste de la société. Ils considèrent que les institutions ne méritent pas qu’on s’y intéresse. Ils ont leur vie à eux, réglée par d’autres codes », expliquait au lendemain du 2° tour des régionales le maire de Monfermeil, l’UMP Xavier Lemoine. Que vaut une démocratie quasi-censitaire à laquelle plus de la moitié de la population a cessé de s’intéresser ? Peut-on se résigner à voir les classes populaires décrocher définitivement de la politique et ne plus rien attendre de ses élus ? Quelle est la légitimité d’élus qui ne représentent qu’une fraction déclinante de la population ? Le décrochage entre les catégories populaires et des élites qui leur paraissent incapables de prendre en charge leurs problèmes est-il définitif ?
Invités
On a pu croire un moment que les Français reprenaient du goût pour la politique, qu’ils attendaient à nouveau d’une élection des changements pour leur propre vie. C’était en 2007, et la présidentielle a vu les électeurs se ruer sur les urnes. Oubliés, les « accidents » de la présidentielle de 2002, ou du référendum de 2005 ? Pas si sur, à constater les taux de participation aux récentes élections régionales : plus d’un électeur sur deux (53,6 % des inscrits) est resté chez lui. C’est surtout parmi les classes populaires que prévaut la désillusion envers la politique et les politiciens. Une partie croissante de la population constate une dégradation de ses conditions d’existence que rien ne semble plus pouvoir enrayer. Dans certaines banlieues sensibles, on observe des taux de participation qui tournent autour des 25 %, comme à Vaulx-en-Velin, Sarcelles, ou Clichy-sous-Bois. « Une partie de la population vit en autarcie par rapport au reste de la société. Ils considèrent que les institutions ne méritent pas qu’on s’y intéresse. Ils ont leur vie à eux, réglée par d’autres codes », expliquait au lendemain du 2° tour des régionales le maire de Monfermeil, l’UMP Xavier Lemoine. Que vaut une démocratie quasi-censitaire à laquelle plus de la moitié de la population a cessé de s’intéresser ? Peut-on se résigner à voir les classes populaires décrocher définitivement de la politique et ne plus rien attendre de ses élus ? Quelle est la légitimité d’élus qui ne représentent qu’une fraction déclinante de la population ? Le décrochage entre les catégories populaires et des élites qui leur paraissent incapables de prendre en charge leurs problèmes est-il définitif ?
Invités
- Gaël Brustier. Collabore à la rubrique « livres » du Monde Diplomatique
- Dominique Reynié. Directeur général de la Fondation pour l'Innovation Politique
Professeur des Universités en science politique à l’Institut d’études politiques de Paris
- Laurent Bouvet. Professeur de Sciences Politiques à l'université de Sophia-Antipolis de Nice et à Science Po Paris
- Roland Muzeau. Député PC des Hauts de Seine, 1er Adjoint au maire du Gennevilliers
DU GRAIN A MOUDRE 13.04.2010.mp3
(35.78 Mo)
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Voici un voyage à entreprendre au plus vite ! Didier Motchane vient de nous livrer, avec son « Voyage imaginaire à travers les mots du siècle » (Editions Fayard, mars 2010), quelques intéressantes clés pour comprendre notre époque et son fonctionnement. C’est un livre de passion et de pudeur qui nous ouvre les chemins d’une plus grande intelligence du monde en nous libérant de l’air du temps... Abécédaire vivant et libre donc, qui emmène son lecteur survoler les mots de notre temps pour mieux les observer, les détailler et s’en libérer… Une libération, voilà ce que ce voyage immobile peut représenter pour l’esprit de ses lecteurs…
Pour ceux qui s’intéressent le plus à la politique, il est sans doute opportun de rappeler que Didier Motchane fut le rédacteur de la motion de synthèse du Congrès d’Epinay, qui se résumait en fait largement à la motion déposée par le CERES, légèrement amendée par Pierre Joxe. Stratégie d’union de la Gauche, programme commun de gouvernement, « « importation » de François Mitterrand », les apports du CERES à la gauche français sont nombreux et l’on comprend d’autant mieux le léger rictus, marque d’un remord par rapport à eux même plus que par rapport aux fondateurs du CERES, qui saisit les responsables socialistes lorsqu’on leur parle de ce courant du PS, fondé justement par Didier Motchane, Jean-Pierre Chevènement, Pierre Guidoni et Alain Gomez en 1966. Evidemment, on ne saurait que conseiller aux militants (et à fortiori aux dirigeants) socialistes la lecture de l’entrée « Poing et la Rose » (sinon de l’ensemble du livre) qui leur révélera l’histoire méconnue de l’emblème du Parti Socialiste, inventé par Didier Motchane, et leur permettra ainsi de prendre la véritable mesure de ce que le PS en a fait…
En une époque où le poids du prêt à penser se fait plus pesant que jamais, où la censure devient une hypothèse « évidente » dans l’esprit de certains, où le débat politique disparaît ou bien est souvent ramené à des querelles de postures égotistes et d’exhibitions narcissiques, la description des « quatre cavaliers de l’Apocalypse de la liberté » que sont « la bien-pensance, le conformisme, la pensée unique et le politiquement correct » instruiront sur la nécessité de tenter, tous les jours, une émancipation par rapport aux idées reçues et aux fausses évidences.
Une évasion, ce Voyage imaginaire en est une. Une évasion qui permet de franchir les brumeuses murailles de l’air du temps, de reconquérir le temps long aussi et de se libérer des chaînes qui empêchent l’esprit de progresser. Un livre passionnant donc, à lire, relire, consulter, compulser quand le besoin ou l’envie saisit le lecteur…
Pour ceux qui s’intéressent le plus à la politique, il est sans doute opportun de rappeler que Didier Motchane fut le rédacteur de la motion de synthèse du Congrès d’Epinay, qui se résumait en fait largement à la motion déposée par le CERES, légèrement amendée par Pierre Joxe. Stratégie d’union de la Gauche, programme commun de gouvernement, « « importation » de François Mitterrand », les apports du CERES à la gauche français sont nombreux et l’on comprend d’autant mieux le léger rictus, marque d’un remord par rapport à eux même plus que par rapport aux fondateurs du CERES, qui saisit les responsables socialistes lorsqu’on leur parle de ce courant du PS, fondé justement par Didier Motchane, Jean-Pierre Chevènement, Pierre Guidoni et Alain Gomez en 1966. Evidemment, on ne saurait que conseiller aux militants (et à fortiori aux dirigeants) socialistes la lecture de l’entrée « Poing et la Rose » (sinon de l’ensemble du livre) qui leur révélera l’histoire méconnue de l’emblème du Parti Socialiste, inventé par Didier Motchane, et leur permettra ainsi de prendre la véritable mesure de ce que le PS en a fait…
En une époque où le poids du prêt à penser se fait plus pesant que jamais, où la censure devient une hypothèse « évidente » dans l’esprit de certains, où le débat politique disparaît ou bien est souvent ramené à des querelles de postures égotistes et d’exhibitions narcissiques, la description des « quatre cavaliers de l’Apocalypse de la liberté » que sont « la bien-pensance, le conformisme, la pensée unique et le politiquement correct » instruiront sur la nécessité de tenter, tous les jours, une émancipation par rapport aux idées reçues et aux fausses évidences.
Une évasion, ce Voyage imaginaire en est une. Une évasion qui permet de franchir les brumeuses murailles de l’air du temps, de reconquérir le temps long aussi et de se libérer des chaînes qui empêchent l’esprit de progresser. Un livre passionnant donc, à lire, relire, consulter, compulser quand le besoin ou l’envie saisit le lecteur…
Profil
Gaël BRUSTIER
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