CLASSES SOCIALES ET NOUVELLE GEOGRAPHIE POLITIQUE
« Qu’est ce que c’est que cette Gauche qui n’ose plus prononcer les mots classe ouvrière ? » disait André Malraux en décembre 1965. Vieux débat donc. Pour essayer d’objectiver les choses, revenons d’abord à ce que sont les classes sociales dans l’histoire collective du socialisme français dans ses variétés. Penchons-nous sur la mutation géographique de ces classes sociales pour comprendre ce qu’est la France d’aujourd’hui. Essayons, enfin, d’appréhender au mieux la réalité de la géographie électorale française.

Classes sociales, lutte des classes et socialisme

Longtemps la lutte des classes a été au centre de la vision et de la pratique de l’histoire des socialistes. C’est d’abord, rappelons-le, la situation d’un groupe dans le procès de production qui définit une classe sociale. Schématiquement, on distinguait à l’origine : bourgeoisie, prolétariat et propriétaires terriens. Le volume III du Capital introduisait déjà une autre dimension à la notion de classe sociale : celle du type de moyen de productions utilisé. Par ailleurs, les critères économico-politiques, hautement dépendants de la psychologie collective d’un groupe, laissent apparaître encore une distinction entre la classe conscientisée, la classe pour soi, et la classe « en soi ». Cette analyse marxienne est évidemment fondamentale mais on aurait tort d’en rester là.

Norbert Elias l’a démontré en son temps : il existe une dimension éminemment spatiale des rapports sociaux, de la représentation que l’on se fait de la société et de l’idée que l’on se fait de la place que l’on occupe en son sein. Une même cité ouvrière comportait une hiérarchie implicite fondée, notamment, sur ce qu’Elias définissait comme le capital d’autochtonie. Elias introduisait donc l’idée qu’un groupe ne se définit pas seulement par sa position dans le procès de production mais aussi par la nature des interdépendances entre les hommes dans l’espace.

Les classes sociales ont donc des critères de définition complexes mais en combinant un peu de sociologie marxienne et un zest d’analyse éliassienne, on commence à y voir plus clair. Si l’on y ajoute, une analyse faisant une large place à la géographie sociale, les choses paraissent encore plus évidentes. C’est cette dimension géographique qui semble aujourd’hui déterminante pour redonner du sens à la notion de classe sociale en France.

La nouvelle géographie sociale du pays : un élément essentiel de la mutation des classes sociales

Il y a actuellement en France presque autant d’ouvriers et d’employés que dans les années 1950, pourtant notre pays a changé. La mutation de l’économie mondiale a influencé la localisation de l’activité économique et donc la géographie sociale du pays comme elle a influencé la répartition des revenus. La France est divisée entre des villes-centres et des zones périphériques, c'est-à-dire périurbaines ou rurales . La France des villes-centres, et en particulier Paris, est fortement intégrée à l’économie mondialisée, celle du virtuel, de la finance et des métiers à haute teneur intellectuelle. La France des périphéries est plus industrielle, celle des employés et des ouvriers, la France qui pâtit le plus du libre-échange et de la globalisation financière. Indiquons qu’entre 1995 et 2005, le coefficient de Gini qui mesure le degré d'inégalité et la distribution des revenus dans une société est passé de 0,28 à 0,32, ce qui, d’après les économistes, est loin d’être marginal, la France passant du 15ème au 34ème rang mondial. Double effet donc : géographique et inégalitaire. Les deux sont voués à se cumuler, à se compléter.

Quand on observe les cartes, il est intéressant de constater que les zones dynamiques démographiquement sont les zones périurbaines qui se situent aux marges des aires urbaines et donc hors des agglomérations. Il est intéressant de constater que ce sont celles qui accueillent de manière croissante les ouvriers et les employés. Cela peut surprendre mais c’est une réalité importante de notre société. Il y a en effet un décalage entre la réalité de la géographie sociale française et la construction médiatique de la société française. Un chiffre, souvent cité par le géographe Christophe Guilluy, éclaire une réalité qui échappe trop souvent aux commentateurs : 80% des ménages pauvres n’habitent pas les quartiers d’habitat social de banlieue.

Nous vivons encore à l’heure de « Paris et le désert français » alors que la réalité est tout autre. Plus d’exode rural mais un exode urbain. Quand on regarde les chiffres, la réalité n’est pas si simple : 81% des salaires sont versés dans les pôles urbains qui ne sont pas majoritaires en termes de population. Le fait urbain dense est minoritaire aujourd’hui. Le phénomène d’étalement urbain et d’expansion du phénomène périurbain pèse sur la psychologie collective des Français. Les seules zones périurbaines offrent seulement 12% des emplois mais concentrent à elles seules 22% des salariés. 90% des salariés périurbains quittent leur commune pour aller travailler contre 73% en moyenne nationale. La moyenne parcourue travaillée par un habitant périurbain d’Ile de France est de 29,9km. La moyenne du temps de transport est de 45 minutes. Il y a 10 ans, 14 930 communes périurbaines étaient recensées par l’INSEE. Leur taille moyenne était de…820 habitants. C’est cette France périurbaine qui, avec la France rurale, subit l’essentiel des difficultés sociales dans notre pays. C’est une France souvent de petits propriétaires endettés par l’achat de leur pavillon, c’est une France à la fois de la relégation sociale et de la mobilité imposée. Distances entre lieux de résidence, de travail, d’achalandage et éventuellement de loisirs ne cessent de s’allonger.

La vision commune de la société est le fruit d’une domination intellectuelle et sociale des élites hyper-urbaines concentrées dans ces villes-centres prescriptrices que Jacques Lévy définit comme la « ville-monde ». Ses valeurs sont différentes de celles de la France périphérique mais elles s’imposent à elle. La mobilité y est consentie et valorisante tandis que, dans les zones périurbaines et rurales, elle est subie. L’entre-soi permet ou favorise une reproduction sociale qui bénéficie déjà de la transmission du capital économique, social et culturel. On peut évidemment regarder de près la façon dont la ville a muté. L’apparition du phénomène de gentrification des anciens quartiers populaires a été popularisée par la figure du « bobo ». La ville concentre aujourd’hui bourgeoisie traditionnelle, bourgeois bohèmes et « intellectuels précaires » et… les exclus. A Paris, la proportion d’ouvriers et d’employés était, il y a 40 ans, de 65%. Elle est aujourd’hui de 35% !

C’est la France des villes-centres qui contribue aussi à définir la représentation médiatique de la réalité sociale française. On résume ainsi la question des « quartiers populaires » aux banlieues situées dans l’immédiate proximité des villes-centres. Pour l’imaginaire centre-urbain, le peuple s’est réincarné dans l’habitant des banlieues ou dans l’exclu, non dans l’ouvrier ou l’employé périurbain et rural. Le vocabulaire ne trompe pas : on parle de « quartiers populaires » non pour parler des zones périurbaines mais pour parler exclusivement des cités d’habitat social aux marges immédiates des villes-centres. Soulignons par exemple que « le jeune » ne peut plus être que « de banlieue » or on néglige qu’un tiers de la jeunesse française est rurale. Cette jeunesse a ses problèmes, subit des formes de violence, et est la première victime de cette première cause de mort chez les jeunes et qui est une mort violente : les accidents de la route . Les processus sociaux qui l’expliquent laissent, quand ils sont objectivés, tout de même planer un doute : et si ces attitudes suicidaires nous révélaient plus sur notre propre société que bien des sifflets dans des stades ou des voitures brûlées ?

On le voit, à la question de la place que l’on occupe dans le procès de production s’ajoute une dimension spatiale évidente. On le sait depuis les années 80 et certains travaux sociologiques nord-américains qui l’on pointé : la dimension géographique influe sur la psychologie collective et, nous le verrons, sur le vote. Le développement des suburbs américains a été le moteur de la droitisation des Etats-Unis et de la victoire de Reagan en 1980. De la même façon, la France périphérique vit une mobilité imposée qui fait voler en éclats le capital d’autochtonie et en même temps une part du lien social. Cette réalité semble parfois ignorée, elle est pourtant déterminante. C’est là que se concentre à la fois l’angoisse économique, l’angoisse sociale et que les citoyens ressentent le plus durement une crise du lien social. Il nous faut donc nous pencher sur les conséquences électorales pour voir si l’on peut établir une corrélation entre cette nouvelle géographie sociale et la géographie électorale française.

Les classes sociales et le vote : le poids de la France périphérique

Avant tout, rappelons qu’en 2002, le candidat du PS a obtenu 11% des voix des ouvriers et 13% des voix des employés. En 2007, la candidate du PS perd parce que la France périurbaine et la France périphérique industrielle ont préféré voter pour le candidat Sarkozy. Le PCF avait, quant à lui, obtenu 1% des voix ouvrières en 2002.

En 2005, la carte des résultats du référendum sur le TCE laisse apparaître deux France qui recoupent parfaitement la nouvelle géographie sociale française. Les études le mettent en évidence : le vote au référendum est d’abord une question de rapport à la mondialisation. Evidemment, on peut émettre l’hypothèse d’un « vote de classe » mais il faut encore ajouter une dimension spatiale aux déterminants du vote. Les plus fortes hausses du « oui » en 1992 et 2005 se situent à Neuilly-sur-Seine, Paris 16ème, Paris 7ème. Lorsqu’une commune comporte en son sein moins de 25% d’ouvriers, elle vote à environ 46% pour le « non ». Lorsqu’elle compte entre 50 et 55% d’ouvriers, elle vote à 63% « non ». Si la commune comporte moins de 500 habitants, elle vote à près de 60% pour le « non ». Si elle comporte entre 501 et 1000 habitants, elle vote à près de 58,77% pour le « non ». Seules les communes de plus de 100 000 donnent le « oui » majoritaire avec 44,05%. Il faut rappeler que les communes périurbaines sont celles qui accueillent ouvriers et employés de manière croissante et qui sont, en moyenne, des communes de moins de 900 habitants. Les ouvriers ont voté, selon les études, entre 70% et 80% pour le « non ». Les employés, entre 60% et 70%. La France qui gagne entre 1000 et 2000 € a voté à 65% « non », celle qui gagne plus de 3000 € a voté à 37% « non ».

A la lumière de ces résultats qui dessinent une France périphérique, d’ouvriers et d’employés, très favorable au « non », on peut émettre l’affirmation que l’espace est politique et qu’il détermine actuellement l’imaginaire autant que les votes. Le « non » est majoritaire parce qu’il est majoritaire de manière écrasante dans cette France majoritaire. Il ne s’agit pas d’émettre un jugement normatif sur le scrutin de 2005. Il s’agit simplement de voir comment il traduit de manière objective sur une question, une géographie sociale.

Que s’est-il passé alors en 2007 ? On le sait, à l’origine, le discours de Nicolas Sarkozy fait de néolibéralisme et néoconservatisme, de dénigrement de l’Etat, du service public et de notre système social ainsi que d’un pro-américanisme et de velléités d’intervention en Irak ne permettait pas à l’UMP de gagner. Il a permis de souder une droite radicalisée. Mais c’est le deuxième Sarkozy, celui inventé par Henri Guaino, celui qui parle dans les usines et pas celui qui rie dans les friches industrielles, qui a remporté l’élection. Il faut savoir se défaire d’un certain manichéisme électoral qui ferait de l’adversaire un diable. A bien des égards, le confort intellectuel a substitué l’antisarkozysme à l’antilepénisme. Chassons les discours moralisateurs et regardons cet électorat qui a quitté Jean-Marie Le Pen pour Nicolas Sarkozy : on a en effet beaucoup parlé de l’électorat sarko-lepéniste. C’est un électorat plus répartiteur, plus égalitaire que l’électorat UMP classique et…plus jeune et plus masculin. Pour preuve, l’électorat UMP a une opinion plus négative du mot « privatisation » en 2007 qu’en 2002.

Mais c’est, une fois de plus, la dimension géographique qui détermine les ressorts du succès de Nicolas Sarkozy. Là où la candidature socialiste marque le pas, c’est essentiellement dans les zones périurbaines au premier tour et dans la France industrielle du Nord-est au second. Le sud-est et le rivage languedocien basculant dans l’escarcelle UMP par le jeu des transferts FN-UMP. Nicolas Sarkozy réussit à s’emparer du vote des employés et des ouvriers. S’il fait la différence avec le PS c’est essentiellement parce qu’il séduire un électorat populaire féminin. Au premier tour, les ouvrières votent Sarkozy à environ 32% contre 24% pour Ségolène Royal. La France qui donne sa préférence aux candidats contestataires préfère également parmi les grands candidats… Nicolas Sarkozy.

Les banlieues proches des villes-centres ont voté très massivement pour la candidate du Parti Socialiste. Les zones périurbaines ont voté majoritairement Nicolas Sarkozy. Cela pose un problème stratégique qui découle d’une évidence : la classe sociale n’est pas le seul déterminant du vote. Un jeune ouvrier de Montreuil et un jeune ouvrier de La Clayette (Saône-et-Loire) ne votent pas pour le même candidat. Il y a un important déterminant spatial qui est aussi corrélé à des difficultés propres à l’espace périurbain et rural. Il y a aussi le fruit de représentations inversées de l’autre France, celle des banlieues.


Conclusion

Que peut faire la gauche ? D’abord, elle doit cesser de penser en fonction de l’opinion de la sociologie minoritaire des villes-centres. C’est une sociologie dont est issue, nous le savons, l’essentiel de l’encadrement politique du pays, au PS comme dans la « gauche de la gauche ».

La dimension spatiale, la précarisation croissante des ouvriers et des employés, la situation de l’espace périurbain et rural implique de redéfinir un message. Cela suppose d’élargir le débat : il y a en France des discriminations spatiales indifférentes à la couleur de peau mais qui sont le fruit des inégalités territoriales, scolaires entre autres, qui frappent notre pays.

Renouer avec le peuple, penser les mutations des classes sociales, penser leurs priorités, ce n’est pas céder à la démagogie. Je soulignerai que ce que la dernière note de la Fondation Jean-Jaurès nous révèle à propos des préférences sociétales des ouvriers nous permet de rompre avec une certaine « prolophobie ». Les ouvriers ne sont pas plus racistes ou homophobes que la moyenne des Français.

Penser une coalition sociale majoritaire, ce n’est pas penser un catalogue de bonnes intentions visant des catégories de populations. L’aspiration majoritaire de nos concitoyens relève de l’exigence d’égalité et c’est à cet aune qu’ils jugeront les candidats de gauche en 2012.

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Mercredi 15 Septembre 2010 à 22:32 | Permalien | Commentaires (1)
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(Au delà de l'européisme), paru sur Marianne2 le 11 septembre 2010


Longtemps source de désunion, la question de l'Europe pourrait connaître un retour en grâce au sein de la gauche française. Mais attention à ne pas demeurer dans le débat entre une Europe fédérale et une Europe confédérale, qui n'en résoudra pas les contradictions, selon Gaël Brustier, docteur en Science politique.


EUROPE FEDERALE OU EUROPE CONFEDERALE, PEU IMPORTE !
En adoptant, ce mercredi 8 septembre, la première version du volet international et européen de son projet, le Parti Socialiste peut se donner la chance de dépasser ce qui fut longtemps une source de dissensions en son sein : l’Europe. On se souvient évidemment de la fracture interne de 2004-2005 mais on feint d’ignorer que, plus généralement, l’Europe a longtemps été une pomme de discorde au sein de la Gauche française et européenne. Les socialistes français furent longtemps divisés (un certain nombre d’entre eux votèrent, dès l’origine, « non » à la CED puis d’autres furent influencés par le rejet du traité de Rome par Pierre Mendès-France) et que les communistes français maintinrent une défiance constante envers l’Europe communautaire. Les autres gauches européennes ont adopté, chacune en fonction de leurs contingences nationales, diverses attitudes à l’égard du projet communautaire européen. L’Europe était la voie de la normalisation pour le PSOE de Gonzalez et le PSP de Soares. Elle était objet de consensus en Italie où le PCI inventa l’eurocommunisme visant à distiller dans l’Europe une petite dose d’idées progressistes sans changer les structures de l’Europe, les socialistes autrichiens de Kreisky se défièrent d’une entrée trop rapide et non maîtrisée dans la CEE réclamée par les pangermanistes tandis que la social-démocratie allemande projetait sur le projet européen la volonté pacifique propre à la RFA… Pour des raisons diverses, les gauches européennes trouvaient, à quelques exceptions près, de bonnes raisons d’adhérer au projet communautaire européen. Pour le PS, après 1983, il s’est surtout agi de trouver un projet de substitution au socialisme.

Une récente tribune, parue dans Libération, fixe de nouveau comme « horizon » des progressistes « l’Europe politique ». Olivier Ferrand, Président de la Fondation Terra Nova, et ses cosignataires y décrivent une Commission « « gouvernement » européen », un « déficit démocratique » devenu tarte à la crème du débat et nourrissant le fantasme relatif à « l’Europe technocratique », aussi erroné sur le fond que dangereux politiquement. D’après nos « progressistes », les droites européennes envisageraient donc comme solution une « Europe intergouvernementale » ou « confédérale » avec une reprise en main par les Etats de l’Europe (ce qui a toujours été le cas même quand ils ont décidé de laisser la Commission agir comme sous l’ère Delors) et qui serait « l’aboutissement » (sic) du Plan Fouchet ! Evidemment, devant les audaces des fédéralistes, « les gouvernements résistent » et « les citoyens hésitent ». On connait ce type de saynète - mille fois jouée - du volontarisme visionnaire fédéraliste contre les « égoïsmes nationaux » que réédite la tribune de Terra Nova. Le problème c’est que cette vision de l’Europe ne tient pas et qu’elle pèche par manque de sérieux. Elle a, en effet, été maintes fois contredite tant par les faits que par leur analyse méticuleuse. Andrew Moravcsik, l’un des spécialistes américains de la construction européenne, a, dans ses écrits, éclairé sur la réalité du processus d’intégration communautaire. Les gouvernements n’ont jamais cessé d’être aux commandes et l’Acte Unique (février 1986) ou le traité de Maëstricht (1991) ont été, comme le traité de Rome (1957) après la Conférence de Messine et le compromis de Taormina (1955), le produit d’un accord entre eux. Autre fausse idée : la « paralysie » de l’Union. La vérité – et Olivier Costa autant que Paul Magnette l’avaient démontré en 2005- c’est que le système actuel n’empêche en rien la prise de décision. Là n’est pas le problème de l’Europe. Disserter sur la nature fédérale de l’Europe est une vaine querelle byzantine à laquelle on peut consacrer autant de conclaves universitaires que l’on voudra sans aucune chance de la résoudre. Ce n’est, au fond, ni le problème intellectuel ni l’urgence politique que de rejouer cette querelle confédération-fédération, l’Europe empruntant à ces deux formes politiques traditionnelles et constituant une sorte de tiers modèle… Il est en effet sans doute dommage que les socialistes français et européens ne se reportent pas plus aux travaux de deux de leurs camarades : le politiste Paul Magnette, universitaire, spécialiste internationalement reconnu de l’intégration européenne, puis Ministre socialiste belge et Hubert Védrine. Je n’oserai leur suggérer, en outre, de se reporter également à quelques analyses du CERES et de Jean-Pierre Chevènement qui, loin d’être « souverainistes » opèrent très tôt une critique assez juste de l’Europe communautaire. Une chose est sûre : si l’idée des « progressistes » est de relancer la machine à rédiger de grands textes institutionnels, l’échec sera vite au rendez-vous. Il faut mettre fin à ce qu’Hubert Védrine appelle justement l’Irrealpolitik !

Essayons d’abord d’y voir clair et de comprendre ce que l’Europe est et ce qu’elle n’est pas. Qu’est ce fondamentalement que l’Europe actuelle ? Est-ce le léviathan fantasmé par les souverainistes ? Est-ce l’embryon d’un Etat fédéral européen rêvé par les « progressistes » d’Olivier Ferrand ? Ni l’un ni l’autre. « Des Etats qui coordonnent leur action, poussés par des interdépendances économiques et militaires croissantes, voilà l’Europe » écrit Magnette qui ajoute d’ailleurs : « Sans doute faut-il se débarrasser plus brutalement d’une mythologie qui fut utile aux commencements, mais qui ne l’est plus ». Paul Magnette, que l’on peut difficilement taxer d’euroscepticisme pointe en vérité qui, pour le coup, dérange vraiment car elle bouscule le ronron lancinant d’un débat européen marqué par le faux dilemme fédération-confédération, par l’opposition « nonistes de gauche » forcément défenseurs d’une Europe « juste » contre « Ouiouistes » gardiens des tables de la loi des « Pères Fondateurs ». Ce débat-là fait perdre du temps, beaucoup de temps à la Gauche, à notre pays et à l’Europe. « Non, l’Europe n’est pas issue d’un élan de réconciliation entre les peuples, guidés par des élites visionnaires et mus par le sens de leurs propres horreurs » ajoute Paul Magnette. A raison, il trouve dans Munich l’un des clés pour comprendre cette nouvelle forme de gestion des relations inter-étatiques en Europe. La faiblesse de la volonté politique des gouvernements est évidente mais ce n’est pas la fuite en avant institutionnelle qui palliera une carence politique dont on voit bien qu’elle est assez commune à tous les gouvernements (sociaux démocrates, conservateurs ou de droite radicale) en Europe. L’avenir de l’Europe restera entre les mains des gouvernements élus dans le cadre des Etats-nations. Ce qui se fera de sérieux se fera sans doute d’abord sur la base d’accords entre France et Allemagne.

La réalité de l’Europe est pourtant soumise à une puissante contradiction. Elle est, sur le plan européen, le théâtre d’une « gouvernance » par consensus entre élites des différents Etats-nations. Le théâtre politique européen, consensuel, élitaire, produit et instrument de la pacification des relations inter-étatiques est confronté au fait qu’en dernier ressort la souveraineté appartient au peuple dans chacun des Etats et non à un peuple européen. Existe-t-il un politiste sérieux pour affirmer que nous nous orientons vers l’édification d’un « peuple européen » ? Norbert Elias avait, dans un texte visionnaire, pointé les contradictions de l’Europe communautaire. Il déclarait que l’Europe pâtit du fait que, pour un individu, « le lien à son propre Etat national est vif et puissant » et qu’il « est en revanche comparativement effacé voire inexistant avec les premières esquisses de confédération européenne » . En sera-t-il autrement ? Cette question européenne appelle une réponse de Normand : Peut-être mais peut-être pas. Nous ne savons pas ! On ne crée par des allégeances par la force et on ne peut pas savoir si les individus transféreront leur allégeance de la nation à l’Europe aussi facilement et rapidement que le pensent certains. Hubert Védrine vise juste lorsqu’il écrit : « Ni les rituels slogans nunuches (l’Europe c’est la paix, la jeunesse, l’avenir, etc.), ni les objectifs leurres (Europe politique, Europe sociale, Europe puissance), ni la démagogie inutile (les lamentations sur le prétendu déficit démocratique) ne comportaient de réponse aux nouvelles questions des peuples face au nouveau jeu mondial » . « L’Europe » est à la fois le produit du resserrement des interdépendances étatiques, le produit de leur pacification et le moyen d’organiser celle-ci. Il ne faut pas y voir ce qu’elle n’est pas. Mais en tant que système de pouvoir, elle cherche à se légitimer. Elle fait vivre des mythes et une symbolique propre.

Or la Gauche a un problème avec la symbolique. Elle en opère trop peu l’analyse et la critique. Elle a vu, trop longtemps, dans l’Europe un projet de substitution au socialisme. Cela a été le cas à partir de 1983 et s’est vérifié chaque fois au moment du traité de Maëstricht comme d’Amsterdam ou de Nice... Les élites qui, au jour le jour, font l’Europe, règlent le hiatus entre leur gouvernance consensuelle et les opinions publiques nationales par l’usage de la symbolique et pas l’usage des mythes. Dans ce contexte, incontestablement, plus que l’hymne de Beethoven ou le Drapeau au splendide bleu marial, c’est Jean Monnet qui a été le plus utilisé en France. En vain semble-t-il. On le fait parler, on fait l’exégèse de sa pensée, au besoin on détourne habilement ce qu’il a dit et fait et parfois on lui attribue ce qu’il n’a pas fait (comme la pseudo « méthode Monnet »). Jean Monnet fut érigé, à dessein, en figure tutélaire de la construction communautaire. Le « Mythe Jean Monnet », comme l’a excellemment souligné Marc Joly, a eu une fonction politique mais n’a jamais été présent dans les catégories populaires : c’est un mythe élitaire. On a tout fait dire à Monnet qui, d’ailleurs, n’a pas écrit ses Mémoires… Pour paraphraser un ancien Premier Ministre, on serait tenté d’adresser aux européistes une supplique assez simple : « Laissez Monnet en paix ! ». Car Monnet avait quelques idées, qu’a posteri, on ne peut juger antipathiques même si elles sont aujourd’hui assez désuètes. Restera de lui cette passion organisatrice qu’il a appliquée au Plan puis en imaginant l’Euratom. Entre les tenants d’une critique rationnelle de la Construction européenne et le vrai Monnet, la réconciliation est possible.

En vérité, nous ne reviendrons pas à l’état antérieur. Doit-on sérieusement regretter l’ère de la souveraineté absolue des Etats ? Peut-on, ne serait-ce qu’une minute, éprouver quelque nostalgie pour un système de confrontation des Etats où la violence inter-étatique n’était pas dominée ? A tout prendre, n’est il pas préférable d’avoir un Jean-Pierre Jouyet ou un Michel Barnier qu’un Pierre-Etienne Flandin ou un Georges Bonnet ? Cette réalité-là n’empêche pas ou ne doit pas empêcher les gouvernements d’agir : ceux-ci, s’ils ont des relations pacifiées, doivent savoir – et savent – s’affranchir des textes juridiques. Que peut, in fine, la Cour de Luxembourg face à la volonté politique et la puissance du suffrage universel ? La crise a montré comment l’Europe, devant l’urgence, savait s’affranchir de certaines de ses règles pourtant présentées comme « intangibles ». Même Jean-Claude Trichet a du assouplir ses positions. Dans un cadre pacifié par la géopolitique et l’histoire, la politique et la démocratie doivent reprendre leurs droits. Revenons enfin à la réalité ! L’Europe reste et restera vraisemblablement ce système hybride, qui n’est ni une fédération ni une confédération et dont on doit cesser de rêver qu’elle devienne une « nation européenne ». Que reste-t-il, aujourd’hui, de l’Europe communautaire ? Une monnaie unique, qui pose un problème de cohésion, dont la Grèce nous a donné un aperçu (le réveil d’une conscience nationale allemande aigue en a été un révélateur puissant). Une politique commerciale dont il faudra discuter avec l’Allemagne et dont on sait qu’elle contribue puissamment à la désindustrialisation de l’Europe. Une politique de la concurrence, dont on s’étonne qu’en dernier ressort, sa définition relève des juges alors qu’un appel devant le Conseil européen semblerait plus qu’utile. Il reste ensuite ce « forum de négociation » qui est loin d’être inutile, qui pacifie et qui contribue, sur ce continent, à faire dialoguer les pays entre eux.

L’Europe vivant sur un mythe, les élites européennes (qui ne sont jamais que les élites nationales transposées à Bruxelles) ont engagé une partie de cache-cache avec les citoyens de leurs pays. En France, le cache-cache s’est terminé le 29 mai 2005 : c’était le seul but, fondamentalement du référendum mais il était essentiel et le non revêtait un caractère salutaire. Puisqu’il n’y avait « pas de Plan B » (selon les tenants du « oui ») et donc pas de choix alternatif possible (ce qui en démocratie pose un problème), les citoyens ont appliqué un principe de précaution démocratique. Mais le « mythe Europe » a la vie dure. Il est assez drôle de voir quelques « nonistes » de gauche pratiquer l’exégèse du traité de Lisbonne et opérer une critique de la réalité de l’Union Européenne en adhérant pourtant à la représentation idéalisée de l’Europe : « l’Europe sociale », « l’Europe de gauche » , la « Fédération européenne » etc… Les « nonistes », pour l’essentiel, ne s’émancipent pas du « mythe » Europe… Assez curieusement, les quelques personnalités de Terra Nova reprennent quant à elle un argument déjà utilisé en 1992 au moment du traité de Maëstricht : « «Pour faire la République sociale, il faut faire la République». Ce que Jaurès défendait en France il y a plus de cent ans vaut aujourd’hui pour l’Union: l’Europe sociale passe par l’Europe politique. ». Une fois de plus, on ne peut qu’inciter les « progressistes » à comparer ce qui est comparable. Le régime politique d’organisation des relations entre Etats n’est en rien le régime politique républicain qu’a connu la France à la fin du XIXème siècle. Faut-il que l’on continue de construire des châteaux de carte idéologiques ?

La social-démocratie européenne doit donc évoluer. Les socialistes français peuvent montrer le chemin. Il y a évidemment un risque, c’est le retour de flamme fédéraliste (pris au sens de la croyance, de la foi) qui ranimerait la fausse conscience européiste pour éteindre la volonté politique. Ce risque là devrait être écarté par l’urgence politique. Ce n’est pas l’élection sur des listes transnationales des Parlementaires européens qui règlera quoi que ce soit ! Quant à l’idée d’un noyau dur, elle se heurte au fait qu’elle fait l’unanimité : tous les pays sont d’accords pour qu’il y ait un noyau dur à condition d’en faire partie ! L’affaire étant entendue, il faut revenir sur terre. Il faut que la Gauche cesse de se projeter dans un mythe européiste pour faire prendre conscience des interdépendances du monde aux citoyens, faire entrer l’Europe et le monde dans la conscience politique de chaque citoyen. Dans le même temps, comme le dit Hubert Védrine, il faut que la France parle à l’Europe et pas qu’elle parle de l’Europe ou qu’elle parle au nom de l’Europe. L’européisme, idéologie de la sortie des idéologies, a vécu. Il faut lui substituer autre chose. C’est peut-être à Romain Gary qu’il faut laisser le mot de la fin : « Les marionnettes de « l’Europe puissance » peuvent continuer à s’agiter : elle ne font pas l’Histoire, elle font des histoires ». Et s’il était temps de refaire de la politique ?



(1) Archives du CERES

(2) Norbert Elias, La société des individus, p 285

(3) Hubert Védrine, Le temps des chimères, 2003-2009, Paris, Fayard, 2009, pp 17-18

(4) En poste au moment du réarmement de la Rhénanie et des Accords de Munich

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Samedi 11 Septembre 2010 à 12:35 | Permalien | Commentaires (0)
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Rédigé par Gaël BRUSTIER le Lundi 6 Septembre 2010 à 22:55 | Permalien | Commentaires (0)
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