Gaël BRUSTIER, 31 ans, est docteur en sciences politiques et responsable du PS en Saône-et-Loire. Avec Jean-Philippe Huelin, il s’apprête à publier à la rentrée « Recherche le peuple désespérément » (Editions François Bourin), un petit livre qui va faire grincer les dents des dirigeants socialistes.


Le PS a gardé ses lunettes des années 1970
Pourquoi la gauche et le PS ont-ils, selon vous, délaissé les couches populaires ?

Gaël Brustier. La gauche est victime d’un effet de « persistance rétinienne » : elle lit encore le pays avec les lunettes des années 1970.

Quand elle emporte des victoires majeures à Paris, Lyon ou dans de grandes métropoles, elle hurle de joie, mais elle ne s’aperçoit pas que la France dans laquelle elle est politiquement majoritaire est une France sociologiquement minoritaire. Avant, les villes comportaient des quartiers populaires et bourgeois, des zones industrielles et des ateliers. Puis les anciens quartiers populaires se sont « gentrifiés », c’est-à-dire embourgeoisés. Ouvriers et classes moyennes ont été éjectés loin des centres-villes, vers les zones périurbaines. Or, c’est dans ces zones, où la population est composée surtout d’ouvriers et d’employés, que la gauche est minoritaire. Pourquoi ? Simplement parce qu’elle était beaucoup moins bien préparée que la droite à cette mutation.

La faute aux élites qui dirigent le PS depuis plus de deux décennies ?


Oui. Le PS est dirigé par des élites très branchées sur la mondialisation, la globalisation financière, et donc coupées du petit salariat du secteur privé. Résultat : il n’a pas été capable de comprendre les mutations des années 1980-1990. Aujourd’hui il le paye au prix fort.

Il faut changer les têtes dirigeantes ?



Il y a un besoin de changement générationnel et sociologique. Le PS, qui veut s’inspirer du Parti démocrate américain, n’est pas capable de faire de la politique comme on en fait, dans le bon sens du terme, aux Etats-Unis. Il ne parle que d’arithmétique électorale, c’est-à-dire de la possibilité d’additionner les voix du PS, des Verts, du PC, etc. Il n’est pas capable de concevoir ce que nous appelons une coalition sociale majoritaire. Pour asseoir un pouvoir et une majorité stable, il faut, comme l’a fait Barack Obama, procéder de manière sociologique en associant ouvriers, employés, professions indépendantes, jeunes déclassés, etc.

Vous considérez aussi que l’on se focalise trop sur la banlieue ?


On nous explique que tous les problèmes sont concentrés dans les zones proches des centres-villes. Or ce n’est pas exact : 80 % des ménages pauvres n’habitent pas la banlieue. Si elle connaît effectivement des difficultés, elle est aussi une zone de forte mobilité sociale, ce qui n’est pas le cas des zones périurbaines et rurales où il y a une sorte de relégation sociale. Nous ne sommes absolument pas contre la banlieue, qui fait, à nos yeux, partie de la coalition majoritaire à construire, mais il y a un ordre de priorité qui oblige aujourd’hui à s’occuper très sérieusement des zones périurbaines et rurales.

Propos recueillis par Philippe Martinat
Le Parisien, 28 août 2009, p 4

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Les militants sont lassés par le PS, la déprime a envahi la rue de Solferino, l'espoir de reconquérir le pays par la gauche semble illusoire... Pour Gael Brustier et Jean-Philippe Huelin, militants PS, un débat peut réveiller la gauche, toute la gauche: celui des primaires. Avec, en tête, Arnaud Montebourg et Olivier Ferrand, qui souhaitent s'adresser non seulement au PS, mais à tous les partis de gauche.


Primaires: il faut sauver le soldat Montebourg!
En cet été 2009, on a bien du mal à imaginer les partis de gauche engager la reconquête électorale du pays. La preuve bien sûr par les élections européennes et son taux d’abstention record. La preuve aussi par toutes les élections partielles (dont les exemples médiatisés de Perpignan ou Aix) qui ne révèlent aucune faiblesse de la droite. Certes, le problème de la gauche est triple : c’est un problème d’analyse (de la mondialisation, de la société française) de projet et évidemment de leadership. L’habitude à gauche veut que l’on prenne les problèmes dans cet ordre ce qui ne nous sort pas de l’état de déprime puisque les questions idéologiques semblent lasser jusqu’aux militants les plus aguerris. Et si, dans ce contexte plus que morose, le débat sur les primaires n’était pas finalement le plus stimulant et le seul salvateur ?

Parce que le naufrage électoral menace et que, plus encore, c’est à une défaite historique que l’on peut s’attendre, aucune des familles de la gauche n’a intérêt à se désintéresser de cette question des primaires. Les socialistes peuvent y trouver un moyen de renouer avec les classes populaires, les communistes le moyen de reconvertir une tradition politique estimable, les amis de Jean-Pierre Chevènement celui de faire peser de nouveau l’exigence républicaine, les altermondialistes celui de promouvoir des idées innovantes, les écologistes celui d’irriguer l’ensemble de la gauche de leurs vues. Toutes ont intérêt à engager une forme de « compétition coopérative » par laquelle les citoyens progressistes contribueraient à forger l’outil commun d’une victoire électorale, la désignation d’un leader et la mise en avant des idées qui pourraient permettre à la gauche française de gouverner dans la durée.

Si la question des primaires concerne toute la gauche, faire basculer le Parti Socialiste est pour nous une priorité. Pour cela, il faut enfin faire rendre gorge à la fausse idée récemment apparue dans les esprits socialistes que le leader est l’ennemi du projet. On se souvient pourtant que la prise à la hussarde du PS en 1971 avait réglé pour longtemps cette question permettant au cours des années 1970 de parler surtout du « Projet Socialiste » fondateur de la victoire du peuple de gauche en 1981 ! En réalité, si les réticences face aux primaires restent importantes dans l’appareil du PS, c’est essentiellement à cause des primaires internes de 2006 qui ont désavoué (définitivement ?) les faux ennemis mais vrais jumeaux produits au cours des années 1980-1990 par l’appareil du PS : Fabius et Strauss-Kahn ! Avec les primaires, la possibilité de voir émerger un « homme nouveau », comme le fut Ségolène Royal, est un risque que la nomenklatura de Solferino ne souhaite pas rééditer. Elle craint de ne pas tenir le candidat, voilà tout !

Le mode opératoire retenu par Arnaud Montebourg et Olivier Ferrand est loin d’être inintéressant puisqu’il tend à dépasser le strict cadre du PS en s’adressant à tous les partis de gauche pour s’adresser in fine à des millions de citoyens français. Notons que la rupture avec les classes populaires ne concerne pas uniquement le Parti Socialiste mais tous ceux qui ont, pendant quelques décennies, incarné les attentes et les espoirs d’une large majorité des ouvriers et des employés français. Les primaires sont le seul moyen dont nous disposons à court terme pour leur redonner la parole. Il y a en effet nécessité à dépasser cette réalité organique quelque peu étriquée que sont les partis de gauche. Loin d’être le produit d’appareils jugés désuets, les primaires peuvent être le début d’une régénération intellectuelle et civique de la gauche française, la première pierre posée à l’édification d’un parti de toutes les gauches, enfin conscient des enjeux nés de la globalisation. Ce grand moment de citoyenneté que seraient les primaires de la gauche française peut y contribuer…

Il y a donc urgence à imposer ces primaires ! Pour les citoyens attachés aux valeurs progressistes, il est temps d’exercer un droit d’ingérence dans les affaires du Parti Socialiste et de ses partenaires.


Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin sont militants socialistes et auteurs d’un essai à paraître à la rentrée sur les mutations sociales et politiques des couches populaires en France intitulé Recherche le peuple désespérément (Bourin éditeur).


Mercredi 12 Août 2009
G. Brustier et J-P. Huelin - Militants socialistes

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Lundi 14 Septembre 2009 à 16:02 | Permalien | Commentaires (0)
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