Voici un voyage à entreprendre au plus vite ! Didier Motchane vient de nous livrer, avec son « Voyage imaginaire à travers les mots du siècle » (Editions Fayard, mars 2010), quelques intéressantes clés pour comprendre notre époque et son fonctionnement. C’est un livre de passion et de pudeur qui nous ouvre les chemins d’une plus grande intelligence du monde en nous libérant de l’air du temps... Abécédaire vivant et libre donc, qui emmène son lecteur survoler les mots de notre temps pour mieux les observer, les détailler et s’en libérer… Une libération, voilà ce que ce voyage immobile peut représenter pour l’esprit de ses lecteurs…
Pour ceux qui s’intéressent le plus à la politique, il est sans doute opportun de rappeler que Didier Motchane fut le rédacteur de la motion de synthèse du Congrès d’Epinay, qui se résumait en fait largement à la motion déposée par le CERES, légèrement amendée par Pierre Joxe. Stratégie d’union de la Gauche, programme commun de gouvernement, « « importation » de François Mitterrand », les apports du CERES à la gauche français sont nombreux et l’on comprend d’autant mieux le léger rictus, marque d’un remord par rapport à eux même plus que par rapport aux fondateurs du CERES, qui saisit les responsables socialistes lorsqu’on leur parle de ce courant du PS, fondé justement par Didier Motchane, Jean-Pierre Chevènement, Pierre Guidoni et Alain Gomez en 1966. Evidemment, on ne saurait que conseiller aux militants (et à fortiori aux dirigeants) socialistes la lecture de l’entrée « Poing et la Rose » (sinon de l’ensemble du livre) qui leur révélera l’histoire méconnue de l’emblème du Parti Socialiste, inventé par Didier Motchane, et leur permettra ainsi de prendre la véritable mesure de ce que le PS en a fait…
En une époque où le poids du prêt à penser se fait plus pesant que jamais, où la censure devient une hypothèse « évidente » dans l’esprit de certains, où le débat politique disparaît ou bien est souvent ramené à des querelles de postures égotistes et d’exhibitions narcissiques, la description des « quatre cavaliers de l’Apocalypse de la liberté » que sont « la bien-pensance, le conformisme, la pensée unique et le politiquement correct » instruiront sur la nécessité de tenter, tous les jours, une émancipation par rapport aux idées reçues et aux fausses évidences.
Une évasion, ce Voyage imaginaire en est une. Une évasion qui permet de franchir les brumeuses murailles de l’air du temps, de reconquérir le temps long aussi et de se libérer des chaînes qui empêchent l’esprit de progresser. Un livre passionnant donc, à lire, relire, consulter, compulser quand le besoin ou l’envie saisit le lecteur…
Pour ceux qui s’intéressent le plus à la politique, il est sans doute opportun de rappeler que Didier Motchane fut le rédacteur de la motion de synthèse du Congrès d’Epinay, qui se résumait en fait largement à la motion déposée par le CERES, légèrement amendée par Pierre Joxe. Stratégie d’union de la Gauche, programme commun de gouvernement, « « importation » de François Mitterrand », les apports du CERES à la gauche français sont nombreux et l’on comprend d’autant mieux le léger rictus, marque d’un remord par rapport à eux même plus que par rapport aux fondateurs du CERES, qui saisit les responsables socialistes lorsqu’on leur parle de ce courant du PS, fondé justement par Didier Motchane, Jean-Pierre Chevènement, Pierre Guidoni et Alain Gomez en 1966. Evidemment, on ne saurait que conseiller aux militants (et à fortiori aux dirigeants) socialistes la lecture de l’entrée « Poing et la Rose » (sinon de l’ensemble du livre) qui leur révélera l’histoire méconnue de l’emblème du Parti Socialiste, inventé par Didier Motchane, et leur permettra ainsi de prendre la véritable mesure de ce que le PS en a fait…
En une époque où le poids du prêt à penser se fait plus pesant que jamais, où la censure devient une hypothèse « évidente » dans l’esprit de certains, où le débat politique disparaît ou bien est souvent ramené à des querelles de postures égotistes et d’exhibitions narcissiques, la description des « quatre cavaliers de l’Apocalypse de la liberté » que sont « la bien-pensance, le conformisme, la pensée unique et le politiquement correct » instruiront sur la nécessité de tenter, tous les jours, une émancipation par rapport aux idées reçues et aux fausses évidences.
Une évasion, ce Voyage imaginaire en est une. Une évasion qui permet de franchir les brumeuses murailles de l’air du temps, de reconquérir le temps long aussi et de se libérer des chaînes qui empêchent l’esprit de progresser. Un livre passionnant donc, à lire, relire, consulter, compulser quand le besoin ou l’envie saisit le lecteur…
Paru sur Marianne2 le 18 décembre
Les ouvriers sont-ils de retour ? Une note récente de la Fondation Jean Jaurès intitulée « Les ouvriers français, valeurs, opinions et attentes » laisse entrevoir une réhabilitation de la classe ouvrière dans les discours politiques et, plus largement, un retour en force des thématiques des classes populaires. Ce n’est pas aussi flamboyant qu’un « Lip dub » mais, pour les socialistes et la gauche, c’est peut-être l’ébauche d’un nouveau rapport avec les classes populaires.
La gauche s’était progressivement mais sûrement éloignée de son électorat populaire après 1983. L’offensive du FN sur l’électorat populaire de droite à partir de 1983 puis de gauche au cours des années 1990 avait contribué à couper peu à peu la gauche des ouvriers et des employés. Rappelons les faits : en 2002, 1% des ouvriers ont voté pour le PCF, 11% ont voté pour le PS ! Et si Ségolène Royal a redressé la situation en 2007, il ne faut pas mésestimer le retard pris par la gauche dans l’électorat ouvrier et en particulier chez… les ouvrières ! Ces dernières, plus fragiles socialement que les ouvriers, ont massivement soutenu Nicolas Sarkozy au premier tour.
L’analyse de Jérôme Fourquet démontre que les ouvriers ne sont ni plus racistes ni plus homophobes que la moyenne des Français. C’est peut-être la fin d’un mythe, celle d’un peuple réduit à la figure de «Dupont-Lajoie ». Cela ferait le plus grand bien à la gauche de sortir enfin d’un certain racisme social et de la figure du « beauf » véhiculée par Charlie Hebdo, organe officiel de la prolophobie. Jérôme Fourquet décrit une France ouvrière manifestement beaucoup moins rétive au « libéralisme culturel » et sociétal qu’il n’y paraissait si l’on se référait aux discours élitaires. Il semble ainsi que 72% des ouvriers français acceptent l’homosexualité comme « une façon acceptable de vivre sa sexualité » contre 77% pour l’ensemble des Français. Ainsi également, sur la question de l’immigration ou des sans-papiers, il semble bien que les ouvriers, du moins les plus jeunes, n’en fassent pas une priorité puisqu’ils parlent moins des sujets qui lui sont reliés que la moyenne des Français.
Cette mise au point qui règle son compte à nombre d’idées reçues révèle ainsi la fin de la priorité donnée au sociétal sur le social. Les ouvriers sont, depuis plus de deux décennies, les principales victimes de la profonde mutation sociale que connaît notre pays sous le choc de la globalisation. Ce dernier point est le plus problématique… Quand l’auteur pointe le fait que les séquestrations de patrons sont beaucoup plus acceptées par les ouvriers que par l’ensemble des Français, ne faut-il pas voir enfin que la « lutte des classes » est, comme le disait François Mitterrand, un « fait » qu’il s’agit simplement de constater. Il est donc logique qu’en conclusion, Jérôme Fourquet fasse l’hypothèse « que c’est d’abord sur l’équité fiscale et la juste répartition des richesses que devraient aujourd’hui se déterminer électoralement les catégories populaires. »
Cependant, il est une réalité que l’auteur n’aborde qu’à moitié : celle de la géographie sociale des classes populaires. Certes, il y a une France ouvrière du Nord-ouest plus ouverte sociétalement que la France ouvrière du Nord-est. Mais l’essentiel n’est pas là, il réside dans la fracture béante entre une France des centres-villes et une France périphérique (périurbaine et rurale), entre une France connectée à la mondialisation néolibérale et devenue partie intégrante du « village global » et une France qui paye au quotidien le prix de la globalisation financière. Son potentiel déflagrateur est-il analysé ? En faisant de la seule « banlieue », des « quartiers », l’incarnation exclusive de la France populaire, les dirigeants de gauche ont souvent oublié de parler à la France des dominés. En remplaçant le prolétariat par les exclus, ils ont aussi acquis un rôle : celui de confesseur du système néolibéral, lui donnant l’absolution pour peu qu’il pratique charité et compassion humanitaire.
Il importe donc, en l’absence de parti tribunicien, de définir un projet républicain qui rassemble les Français; pas un catalogue de « bonnes intentions » mais une vision de la France qui répondrait à cette grande passion française, celle de l’égalité, hélas mise à mal par le cyclone du déclassement qui frappe notre pays. Il y a en France environ 60% d’ouvriers et d’employés et la situation de ces derniers est loin de correspondre au mythe de la « classe moyenne » qu’on lui faisait miroiter voici trente ans. Les stratèges de Nicolas Sarkozy ont d’ailleurs raison sur un point essentiel : ce sont les classes populaires, les ouvriers et les employés, le salariat des zones périphériques qui feront l’élection de 2012. Il est peut-être enfin temps d’en prendre conscience et de bâtir la coalition sociale majoritaire qui peut permettre de gagner en 2012 et de gouverner dans la durée.
Gaël BRUSTIER et Jean-Philippe HUELIN sont les auteurs de « Recherche le peuple désespérément », Bourin Editeur, octobre 2009
La gauche s’était progressivement mais sûrement éloignée de son électorat populaire après 1983. L’offensive du FN sur l’électorat populaire de droite à partir de 1983 puis de gauche au cours des années 1990 avait contribué à couper peu à peu la gauche des ouvriers et des employés. Rappelons les faits : en 2002, 1% des ouvriers ont voté pour le PCF, 11% ont voté pour le PS ! Et si Ségolène Royal a redressé la situation en 2007, il ne faut pas mésestimer le retard pris par la gauche dans l’électorat ouvrier et en particulier chez… les ouvrières ! Ces dernières, plus fragiles socialement que les ouvriers, ont massivement soutenu Nicolas Sarkozy au premier tour.
L’analyse de Jérôme Fourquet démontre que les ouvriers ne sont ni plus racistes ni plus homophobes que la moyenne des Français. C’est peut-être la fin d’un mythe, celle d’un peuple réduit à la figure de «Dupont-Lajoie ». Cela ferait le plus grand bien à la gauche de sortir enfin d’un certain racisme social et de la figure du « beauf » véhiculée par Charlie Hebdo, organe officiel de la prolophobie. Jérôme Fourquet décrit une France ouvrière manifestement beaucoup moins rétive au « libéralisme culturel » et sociétal qu’il n’y paraissait si l’on se référait aux discours élitaires. Il semble ainsi que 72% des ouvriers français acceptent l’homosexualité comme « une façon acceptable de vivre sa sexualité » contre 77% pour l’ensemble des Français. Ainsi également, sur la question de l’immigration ou des sans-papiers, il semble bien que les ouvriers, du moins les plus jeunes, n’en fassent pas une priorité puisqu’ils parlent moins des sujets qui lui sont reliés que la moyenne des Français.
Cette mise au point qui règle son compte à nombre d’idées reçues révèle ainsi la fin de la priorité donnée au sociétal sur le social. Les ouvriers sont, depuis plus de deux décennies, les principales victimes de la profonde mutation sociale que connaît notre pays sous le choc de la globalisation. Ce dernier point est le plus problématique… Quand l’auteur pointe le fait que les séquestrations de patrons sont beaucoup plus acceptées par les ouvriers que par l’ensemble des Français, ne faut-il pas voir enfin que la « lutte des classes » est, comme le disait François Mitterrand, un « fait » qu’il s’agit simplement de constater. Il est donc logique qu’en conclusion, Jérôme Fourquet fasse l’hypothèse « que c’est d’abord sur l’équité fiscale et la juste répartition des richesses que devraient aujourd’hui se déterminer électoralement les catégories populaires. »
Cependant, il est une réalité que l’auteur n’aborde qu’à moitié : celle de la géographie sociale des classes populaires. Certes, il y a une France ouvrière du Nord-ouest plus ouverte sociétalement que la France ouvrière du Nord-est. Mais l’essentiel n’est pas là, il réside dans la fracture béante entre une France des centres-villes et une France périphérique (périurbaine et rurale), entre une France connectée à la mondialisation néolibérale et devenue partie intégrante du « village global » et une France qui paye au quotidien le prix de la globalisation financière. Son potentiel déflagrateur est-il analysé ? En faisant de la seule « banlieue », des « quartiers », l’incarnation exclusive de la France populaire, les dirigeants de gauche ont souvent oublié de parler à la France des dominés. En remplaçant le prolétariat par les exclus, ils ont aussi acquis un rôle : celui de confesseur du système néolibéral, lui donnant l’absolution pour peu qu’il pratique charité et compassion humanitaire.
Il importe donc, en l’absence de parti tribunicien, de définir un projet républicain qui rassemble les Français; pas un catalogue de « bonnes intentions » mais une vision de la France qui répondrait à cette grande passion française, celle de l’égalité, hélas mise à mal par le cyclone du déclassement qui frappe notre pays. Il y a en France environ 60% d’ouvriers et d’employés et la situation de ces derniers est loin de correspondre au mythe de la « classe moyenne » qu’on lui faisait miroiter voici trente ans. Les stratèges de Nicolas Sarkozy ont d’ailleurs raison sur un point essentiel : ce sont les classes populaires, les ouvriers et les employés, le salariat des zones périphériques qui feront l’élection de 2012. Il est peut-être enfin temps d’en prendre conscience et de bâtir la coalition sociale majoritaire qui peut permettre de gagner en 2012 et de gouverner dans la durée.
Gaël BRUSTIER et Jean-Philippe HUELIN sont les auteurs de « Recherche le peuple désespérément », Bourin Editeur, octobre 2009
Tribune cosignée avec JP Huelin, parue le 13 novembre 2009
Déclassement ou peur du déclassement ? Le débat qui s'instaure depuis la sortie du dernier livre d'Eric Maurin pourrait permettre à nos élites de feindre d'ignorer plus longtemps la réalité du malaise qui touche la société française. Ce débat, qui ne manque d'intérêt ni intellectuel ni politique, fait pourtant l'impasse sur la dimension géographique de la crise sociale qui frappe notre société. A la lumière de l'analyse spatiale des classes sociales en France on peut sans peine établir que, nonobstant son talent, Eric Maurin livre une analyse partielle et partiale du « déclassement » et que ses thuriféraires, quant à eux bien moins innocents, y trouvent motif à nier la réalité sociale du pays.
Eric Maurin ignore les mutations géographiques
La principale faiblesse de l'analyse d'Eric Maurin réside dans l'ignorance délibérée des mutations géographiques que la France a connues depuis vingt ans. Faire parler les statistiques en ignorant le puissant déterminant géographique du destin des Français, c'est s'aveugler sur le maelström social qui s'est emparé de la France des zones périurbaines et rurales.
Derrière la nouvelle géographie sociale de notre pays il y a l'emprise de l'économie financiarisée sur la localisation de l'activité économique, autre phénomène ignoré par Eric Maurin. Les agglomérations ont en effet, depuis vingt ans, profondément muté. Elles ont expulsé de leur cœur ouvriers et employés (A Paris, la proportion d'ouvriers et d'employés a chuté de 65% à 35% depuis les années 1970). Ceux-ci ont été propulsés aux confins des aires urbaines dans les zones périphériques et dans le rural sous influence urbaine. Cette France-là accumule embûches et difficultés.
En déficit d'emplois, elle concentre des populations en quête d'un logement moins cher mais dont les temps de transports et distances pour aller au travail s'allongent. Cette France de petits pavillons et de petites communes qui se situent en bordure des aires urbaines concentre un nombre croissant d'ouvriers et d'employés et, à bien y voir, une majorité de Français. Cette France-là a exprimé électoralement son malaise et sa révolte en 2002, 2005 et, hélas, a accompagné l'ascension de Nicolas Sarkozy en 2007. Ces différents coups de semonce devraient avoir éveillé l'attention…
La classe moyenne n'est plus vouée à l'expansion
Nous assistons à la fin d'une représentation et d'une vision imposée de la société française. Ce qui était vu comme une grande « classe moyenne » (« deux Français sur trois ») s'engouffre dans les difficultés, la précarité et plonge consécutivement dans un certain malaise collectif. En fait, au contraire de l'idée dominante répandue dans les années 1970, 80 et 90, la « classe moyenne » n'est plus vouée à l'expansion.
Soumise à une forme croissante de ségrégation territoriale, elle est également en proie à un déclassement effectif. Pour preuve, selon Camille Peugny, un fils de cadres supérieurs sur quatre et une fille sur trois exercent, à l'âge de 40 ans, un emploi ouvrier. Ajoutons que, dans l'espace périurbain, la situation des employés est encore plus préoccupante : leur revenu moyen diminue et l'emploi se précarise davantage encore que ceux des ouvriers. Voilà la réalité d'une France qui souffre presque physiquement mais dont on voudrait réduire le malaise à une forme de névrose ou de fantasme collectif.
La précarisation croissante des surdiplômés
Le diplôme est, certes, un frein relatif au déclassement. Mais là encore cette affirmation ignore délibérément deux phénomènes. L'entre-soi des villes-centres et une ségrégation scolaire de moins en moins honteuse favorisent une reproduction sociale que quelques mesures de saupoudrage faites de « diversité » et de bons sentiments sont censées légitimer. L'autre fait tient à la précarisation croissante des surdiplômés. Le phénomène des « intellos précaires », eux bien ancrés géographiquement dans les centres, est-il lui-même marginal ou bien ne révèle-t-il pas le mal profond qui ronge une société qui récompense de moins en moins bien les diplômes ?
Que les Français ressentent une « peur » du déclassement serait, à lui seul et en soi, un fait social préoccupant. Mais on peut se demander si après le « sentiment d'insécurité », la « peur du déclassement » ne va pas servir à camoufler plus longtemps la rupture sociale et spatiale qui existe entre une majorité de Français et une minorité élitaire connectée à la mondialisation néolibérale.
La France dont rêvent les zélateurs du dernier opus d'Eric Maurin est une France de villages Potemkine, un France dans laquelle il fait bon camoufler aux puissants la difficulté à vivre d'une majorité de la population. L'enjeu de la décennie à venir est pourtant de répondre au malaise de cette France déclassée, périphérique et finalement majoritaire. Cela suppose d'abord de retrouver le peuple…
Eric Maurin ignore les mutations géographiques
La principale faiblesse de l'analyse d'Eric Maurin réside dans l'ignorance délibérée des mutations géographiques que la France a connues depuis vingt ans. Faire parler les statistiques en ignorant le puissant déterminant géographique du destin des Français, c'est s'aveugler sur le maelström social qui s'est emparé de la France des zones périurbaines et rurales.
Derrière la nouvelle géographie sociale de notre pays il y a l'emprise de l'économie financiarisée sur la localisation de l'activité économique, autre phénomène ignoré par Eric Maurin. Les agglomérations ont en effet, depuis vingt ans, profondément muté. Elles ont expulsé de leur cœur ouvriers et employés (A Paris, la proportion d'ouvriers et d'employés a chuté de 65% à 35% depuis les années 1970). Ceux-ci ont été propulsés aux confins des aires urbaines dans les zones périphériques et dans le rural sous influence urbaine. Cette France-là accumule embûches et difficultés.
En déficit d'emplois, elle concentre des populations en quête d'un logement moins cher mais dont les temps de transports et distances pour aller au travail s'allongent. Cette France de petits pavillons et de petites communes qui se situent en bordure des aires urbaines concentre un nombre croissant d'ouvriers et d'employés et, à bien y voir, une majorité de Français. Cette France-là a exprimé électoralement son malaise et sa révolte en 2002, 2005 et, hélas, a accompagné l'ascension de Nicolas Sarkozy en 2007. Ces différents coups de semonce devraient avoir éveillé l'attention…
La classe moyenne n'est plus vouée à l'expansion
Nous assistons à la fin d'une représentation et d'une vision imposée de la société française. Ce qui était vu comme une grande « classe moyenne » (« deux Français sur trois ») s'engouffre dans les difficultés, la précarité et plonge consécutivement dans un certain malaise collectif. En fait, au contraire de l'idée dominante répandue dans les années 1970, 80 et 90, la « classe moyenne » n'est plus vouée à l'expansion.
Soumise à une forme croissante de ségrégation territoriale, elle est également en proie à un déclassement effectif. Pour preuve, selon Camille Peugny, un fils de cadres supérieurs sur quatre et une fille sur trois exercent, à l'âge de 40 ans, un emploi ouvrier. Ajoutons que, dans l'espace périurbain, la situation des employés est encore plus préoccupante : leur revenu moyen diminue et l'emploi se précarise davantage encore que ceux des ouvriers. Voilà la réalité d'une France qui souffre presque physiquement mais dont on voudrait réduire le malaise à une forme de névrose ou de fantasme collectif.
La précarisation croissante des surdiplômés
Le diplôme est, certes, un frein relatif au déclassement. Mais là encore cette affirmation ignore délibérément deux phénomènes. L'entre-soi des villes-centres et une ségrégation scolaire de moins en moins honteuse favorisent une reproduction sociale que quelques mesures de saupoudrage faites de « diversité » et de bons sentiments sont censées légitimer. L'autre fait tient à la précarisation croissante des surdiplômés. Le phénomène des « intellos précaires », eux bien ancrés géographiquement dans les centres, est-il lui-même marginal ou bien ne révèle-t-il pas le mal profond qui ronge une société qui récompense de moins en moins bien les diplômes ?
Que les Français ressentent une « peur » du déclassement serait, à lui seul et en soi, un fait social préoccupant. Mais on peut se demander si après le « sentiment d'insécurité », la « peur du déclassement » ne va pas servir à camoufler plus longtemps la rupture sociale et spatiale qui existe entre une majorité de Français et une minorité élitaire connectée à la mondialisation néolibérale.
La France dont rêvent les zélateurs du dernier opus d'Eric Maurin est une France de villages Potemkine, un France dans laquelle il fait bon camoufler aux puissants la difficulté à vivre d'une majorité de la population. L'enjeu de la décennie à venir est pourtant de répondre au malaise de cette France déclassée, périphérique et finalement majoritaire. Cela suppose d'abord de retrouver le peuple…
Les militants sont lassés par le PS, la déprime a envahi la rue de Solferino, l'espoir de reconquérir le pays par la gauche semble illusoire... Pour Gael Brustier et Jean-Philippe Huelin, militants PS, un débat peut réveiller la gauche, toute la gauche: celui des primaires. Avec, en tête, Arnaud Montebourg et Olivier Ferrand, qui souhaitent s'adresser non seulement au PS, mais à tous les partis de gauche.
En cet été 2009, on a bien du mal à imaginer les partis de gauche engager la reconquête électorale du pays. La preuve bien sûr par les élections européennes et son taux d’abstention record. La preuve aussi par toutes les élections partielles (dont les exemples médiatisés de Perpignan ou Aix) qui ne révèlent aucune faiblesse de la droite. Certes, le problème de la gauche est triple : c’est un problème d’analyse (de la mondialisation, de la société française) de projet et évidemment de leadership. L’habitude à gauche veut que l’on prenne les problèmes dans cet ordre ce qui ne nous sort pas de l’état de déprime puisque les questions idéologiques semblent lasser jusqu’aux militants les plus aguerris. Et si, dans ce contexte plus que morose, le débat sur les primaires n’était pas finalement le plus stimulant et le seul salvateur ?
Parce que le naufrage électoral menace et que, plus encore, c’est à une défaite historique que l’on peut s’attendre, aucune des familles de la gauche n’a intérêt à se désintéresser de cette question des primaires. Les socialistes peuvent y trouver un moyen de renouer avec les classes populaires, les communistes le moyen de reconvertir une tradition politique estimable, les amis de Jean-Pierre Chevènement celui de faire peser de nouveau l’exigence républicaine, les altermondialistes celui de promouvoir des idées innovantes, les écologistes celui d’irriguer l’ensemble de la gauche de leurs vues. Toutes ont intérêt à engager une forme de « compétition coopérative » par laquelle les citoyens progressistes contribueraient à forger l’outil commun d’une victoire électorale, la désignation d’un leader et la mise en avant des idées qui pourraient permettre à la gauche française de gouverner dans la durée.
Si la question des primaires concerne toute la gauche, faire basculer le Parti Socialiste est pour nous une priorité. Pour cela, il faut enfin faire rendre gorge à la fausse idée récemment apparue dans les esprits socialistes que le leader est l’ennemi du projet. On se souvient pourtant que la prise à la hussarde du PS en 1971 avait réglé pour longtemps cette question permettant au cours des années 1970 de parler surtout du « Projet Socialiste » fondateur de la victoire du peuple de gauche en 1981 ! En réalité, si les réticences face aux primaires restent importantes dans l’appareil du PS, c’est essentiellement à cause des primaires internes de 2006 qui ont désavoué (définitivement ?) les faux ennemis mais vrais jumeaux produits au cours des années 1980-1990 par l’appareil du PS : Fabius et Strauss-Kahn ! Avec les primaires, la possibilité de voir émerger un « homme nouveau », comme le fut Ségolène Royal, est un risque que la nomenklatura de Solferino ne souhaite pas rééditer. Elle craint de ne pas tenir le candidat, voilà tout !
Le mode opératoire retenu par Arnaud Montebourg et Olivier Ferrand est loin d’être inintéressant puisqu’il tend à dépasser le strict cadre du PS en s’adressant à tous les partis de gauche pour s’adresser in fine à des millions de citoyens français. Notons que la rupture avec les classes populaires ne concerne pas uniquement le Parti Socialiste mais tous ceux qui ont, pendant quelques décennies, incarné les attentes et les espoirs d’une large majorité des ouvriers et des employés français. Les primaires sont le seul moyen dont nous disposons à court terme pour leur redonner la parole. Il y a en effet nécessité à dépasser cette réalité organique quelque peu étriquée que sont les partis de gauche. Loin d’être le produit d’appareils jugés désuets, les primaires peuvent être le début d’une régénération intellectuelle et civique de la gauche française, la première pierre posée à l’édification d’un parti de toutes les gauches, enfin conscient des enjeux nés de la globalisation. Ce grand moment de citoyenneté que seraient les primaires de la gauche française peut y contribuer…
Il y a donc urgence à imposer ces primaires ! Pour les citoyens attachés aux valeurs progressistes, il est temps d’exercer un droit d’ingérence dans les affaires du Parti Socialiste et de ses partenaires.
Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin sont militants socialistes et auteurs d’un essai à paraître à la rentrée sur les mutations sociales et politiques des couches populaires en France intitulé Recherche le peuple désespérément (Bourin éditeur).
Mercredi 12 Août 2009
G. Brustier et J-P. Huelin - Militants socialistes
Parce que le naufrage électoral menace et que, plus encore, c’est à une défaite historique que l’on peut s’attendre, aucune des familles de la gauche n’a intérêt à se désintéresser de cette question des primaires. Les socialistes peuvent y trouver un moyen de renouer avec les classes populaires, les communistes le moyen de reconvertir une tradition politique estimable, les amis de Jean-Pierre Chevènement celui de faire peser de nouveau l’exigence républicaine, les altermondialistes celui de promouvoir des idées innovantes, les écologistes celui d’irriguer l’ensemble de la gauche de leurs vues. Toutes ont intérêt à engager une forme de « compétition coopérative » par laquelle les citoyens progressistes contribueraient à forger l’outil commun d’une victoire électorale, la désignation d’un leader et la mise en avant des idées qui pourraient permettre à la gauche française de gouverner dans la durée.
Si la question des primaires concerne toute la gauche, faire basculer le Parti Socialiste est pour nous une priorité. Pour cela, il faut enfin faire rendre gorge à la fausse idée récemment apparue dans les esprits socialistes que le leader est l’ennemi du projet. On se souvient pourtant que la prise à la hussarde du PS en 1971 avait réglé pour longtemps cette question permettant au cours des années 1970 de parler surtout du « Projet Socialiste » fondateur de la victoire du peuple de gauche en 1981 ! En réalité, si les réticences face aux primaires restent importantes dans l’appareil du PS, c’est essentiellement à cause des primaires internes de 2006 qui ont désavoué (définitivement ?) les faux ennemis mais vrais jumeaux produits au cours des années 1980-1990 par l’appareil du PS : Fabius et Strauss-Kahn ! Avec les primaires, la possibilité de voir émerger un « homme nouveau », comme le fut Ségolène Royal, est un risque que la nomenklatura de Solferino ne souhaite pas rééditer. Elle craint de ne pas tenir le candidat, voilà tout !
Le mode opératoire retenu par Arnaud Montebourg et Olivier Ferrand est loin d’être inintéressant puisqu’il tend à dépasser le strict cadre du PS en s’adressant à tous les partis de gauche pour s’adresser in fine à des millions de citoyens français. Notons que la rupture avec les classes populaires ne concerne pas uniquement le Parti Socialiste mais tous ceux qui ont, pendant quelques décennies, incarné les attentes et les espoirs d’une large majorité des ouvriers et des employés français. Les primaires sont le seul moyen dont nous disposons à court terme pour leur redonner la parole. Il y a en effet nécessité à dépasser cette réalité organique quelque peu étriquée que sont les partis de gauche. Loin d’être le produit d’appareils jugés désuets, les primaires peuvent être le début d’une régénération intellectuelle et civique de la gauche française, la première pierre posée à l’édification d’un parti de toutes les gauches, enfin conscient des enjeux nés de la globalisation. Ce grand moment de citoyenneté que seraient les primaires de la gauche française peut y contribuer…
Il y a donc urgence à imposer ces primaires ! Pour les citoyens attachés aux valeurs progressistes, il est temps d’exercer un droit d’ingérence dans les affaires du Parti Socialiste et de ses partenaires.
Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin sont militants socialistes et auteurs d’un essai à paraître à la rentrée sur les mutations sociales et politiques des couches populaires en France intitulé Recherche le peuple désespérément (Bourin éditeur).
Mercredi 12 Août 2009
G. Brustier et J-P. Huelin - Militants socialistes
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Gaël BRUSTIER
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