PRIMAIRES : POUR EN FINIR AVEC LA PROLOPHOBIE
Les primaires ont une vertu fondamentale : s’adresser à l’ensemble du pays non seulement pour désigner un candidat, pour définir un projet mais également pour changer la stratégie électorale de la gauche. Au-delà des rebondissements de la campagne, la gauche a l’occasion d’opérer un réalignement électoral conforme à ses valeurs et aux attentes du pays.

Dès l’instant où les partis ont décidé de cesser d’être des consciences collectives, il fallait changer d’organisation. Les primaires sont un chemin vers la conscientisation d’un plus grand nombre de Français, elles ont représenté et représentent le meilleur moyen de faire se lever un imaginaire alternatif à celui des droites dans notre pays. Les critiques des primaires sont souvent inopérantes car elles se fondent sur une conception du parti qui précisément n’existe plus. Le vieux parti hérité de la section des piques de la Révolution, à la fois conscience collective et outil de cette conscience collective, a bien souvent sombré. Il n’existe plus qu’en apparence et rassemble souvent des supporters parfois moins politisés qu’une bonne part de la société (il suffit de contempler le lip-dub UMP paru l’an passé).

Reconnaissons à la dernière publication de la fondation Terra Nova le mérite d’avoir posé à la gauche une question stratégique déterminante pour l’élection présidentielle de 2012 comme pour sa capacité à gouverner dans la durée. Cette note stratégique assume – ou avalise – avec un fond d’honnêteté une stratégie pourtant perdante. Elle théorise les conséquences du tournant néolibéral opéré, mais jamais revendiqué, par le PS en 1983. Terra Nova a donc publié une sorte de « Bad Godesberg stratégique ».
Le refrain des sociaux-libéraux les plus assumés est simple : ne servant plus les intérêts des couches populaires, la gauche ne doit plus leur mentir et aller chercher ses voix chez les classes plus favorisées qui ont fait ses derniers succès électoraux… obtenus dans des contextes d’abstention massive.

Cette stratégie là fait l’impasse sur la réalité de la géographie sociale française, électoralement objectivée le 29 mai 2005 et dans laquelle la droite s’est fondue le 6 mai 2007. La ligne de front politique passe à la fois par le Nord-est et par les zones périurbaines. C’est là que c’est opéré un réalignement électoral qui a porté la droite au pouvoir. C’est aussi là que les conséquences de la mondialisation atteignent un point d’incandescence préoccupant.

Abandonner ouvriers et employés (qui sont majoritaires en France), concéder les seniors à la droite (dans un pays relativement vieillissant) a pour corollaire de miser sur l’abstention. C’est là le grand non-dit de la note de Terra Nova mais c’est aussi le pari d’une certaine gauche, qui ne se donne pas les moyens de la conquête du temps long. Ce non-dit se fonde néanmoins sur une réalité, maintes fois démontrée par le géographe Christophe Guilluy : la gauche ne gagne les élections que quand les classes populaires ne se déplacent pas. Pour autant, sommes-nous certains que la gauche va pouvoir répondre durablement aux attentes d’un électorat des villes-centres tenté par ce que nous définissons comme l’hédonisme sécuritaire, électorat qui lui se déplace certes pour voter, mais qui manifeste une volatilité certaine ?

Terra Nova théorise a posteriori une stratégie électorale subie plus que voulue par les social-démocraties européennes (et donc française) depuis vingt ans, structurellement perdante, conséquence de choix politiques par rapport à la mondialisation et qui ne permet l’accession au pouvoir que très provisoirement à une gauche incapable d’inverser la droitisation des sociétés occidentales. La preuve par Prodi.
Cette stratégie, appelée dans le cas de Terra Nova « France de demain » mais qui prend aussi l’apparence fantasmagorique des « classes moyennes », est perdante car minoritaire. Cette coalition sociale associant « les diplômés, les jeunes, les minorités, les quartiers populaires et les femmes », outre qu’elle additionne des pommes et des poires, ne permet aucunement d’avoir une coalition sociale majoritaire sur laquelle une gauche de transformation sociale puisse s’appuyer dans la durée. Terra Nova omet, dans sa référence à Obama, de dire que les stratèges démocrates ont parfaitement intégré que les Démocrates ne domineraient dans la durée que s’ils parvenaient à reconquérir la « majorité oubliée » : les cols bleus, la working class, délaissée depuis quarante ans par le Democratic Party. Avec la stratégie de Terra Nova, on abandonnerait d’ailleurs le moteur stratégique de la gauche qui est le « front de classe », variante du bloc historique théorisé par Gramsci, le combat pour l’hégémonie culturelle, condition à la prise du pouvoir, et la volonté transformatrice sur la société. Que resterait-il donc à une gauche qui oublierait ses électeurs, son histoire et plus encore sa mission historique ?

Le grand impensé de la gauche française qui lui permettrait de sortir de l’impasse apparente qu’elle connait est donc la géographie sociale née de la mondialisation néolibérale. Comment prétendre faire une note de stratégie électorale en oubliant que la gauche n’est majoritaire que dans les centres des villes et qu’elle perd du terrain à mesure que l’on s’en éloigne ? Il y a une France des perdants de la mondialisation à qui l’accès aux villes et devenu impossible et qui est reléguée de plus en plus loin des centres. N’est-ce pas à eux que la gauche doit s’adresser ? Est-ce un hasard si ce sont surtout des ouvriers et des employés (qui sont d’ailleurs souvent mariés et qui pèsent beaucoup plus qu’un quart de la population active !) ? Une certaine prolophobie empêche de voir que les solutions à apporter sont de deux ordres : économiques et sociales d’une part, culturelles et identitaires de l’autre. C’est la force de l’idée de démondialisation, portée par Arnaud Montebourg, que de répondre à l’un et à l’autre.

Une coalition sociale majoritaire existe pour la gauche ; elle se définit par le rapport à la mondialisation, mais aussi à la démocratie et à l’égalité, à l’autorité de l’Etat et à la volonté politique face aux marchés. C’était une bonne part de la recette victorieuse de 1981, occultée par les commémorations sirupeuses du 10 mai dernier... Elle rassemblerait les ouvriers et les employés, périurbains et ruraux, l’autre gauche des centres-villes (c'est-à-dire les jeunes diplômés précarisés et les banlieues) et tous ceux qui aspirent dans les couches plus favorisées à voir notre pays retrouver le chemin d’un vrai progrès. Nos concitoyens possèdent une partie de la solution. Ils pourront choisir, s’ils le souhaitent, lors des primaires d’octobre prochain un socialisme de transformation, fortement républicain. A nous, collectivement, de leur faire percevoir l’importance de leur choix.

Jean-Philippe Huelin, & Gaël Brustier, co-auteurs de « Recherche le peuple désespérément » (Bourin Editeur, 2009) et « Voyage au bout de la droite » (Mille et une nuits, 2011)


Rédigé par Gaël BRUSTIER le Samedi 23 Juillet 2011 à 21:57 | Permalien | Commentaires (0)
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Ni bonne conscience, ni inconscience

paru sur Causeur.fr


COMBATTRE MARINE LE PEN : OUI MAIS COMMENT?
Disons-le clairement : attaquer Marine Le Pen ne nécessite aucun courage. La critiquer ne fait pas de moi un antifasciste méritant à l’égal de Matteotti.

Mais Marine Le Pen pose tout de même problème : sa plasticité idéologique, le fait qu’elle ait préempté la contestation de l’ordre établi et que les sujets dont elle se saisit deviennent immédiatement illégitimes (libre-échange, euro etc…) soulèvent une question inquiétante sur le tour que prend « notre démocratie » – mot dont la fortune croissante coïncide avec le délitement de la chose qu’il désigne.

Examinons les choses telles qu’elles sont : le Front National réalise des scores autour de 20% (19,2% en moyenne dans les cantons où il était présent en mars dernier). Ce n’est pas rien mais c’est loin d’être tout. Marine Le Pen a au moins compris une chose : pour faire gagner l’extrême droite, elle doit se fondre dans la nouvelle géographie sociale de la France grâce à un récit national culturellement majoritaire. Par ce biais, elle adopte – consciemment ou non -les méthodes de certains conservateurs américains qui ont repris les vieilles recettes contestataires de l’extrême gauche.

L’extrême droite change : quelle découverte !

À l’image de ce qu’a toujours été l’extrême droite dans notre pays, le Front National s’appuie sur une idéologie composite. Aussi, pour consolider son virage stratégique, Marine Le Pen a demandé aux militants frontistes les plus « extrémistes » de se taire et/ou d’évoluer sans remettre en cause leur radicalité doctrinale. Toutefois, facile et prête à l’emploi, la thèse de la mutation « cosmétique » du FN écarte la possibilité d’une mutation réelle de la radicalité. En réalité, le monde change, l’extrême droite aussi : quelle découverte !

Marine Le Pen est astucieuse. Elle cherche à se légitimer. À cette fin, elle n’a pas recyclé les tactiques éculées d’un Bruno Mégret ou d’un Jean-Claude Martinez : point de « Conseil scientifique du Front National » ni de « Documents pour la France » vaguement bidonnés pour faire croire au développement d’une expertise propre au FN. Elle préfère adopter la technique du coucou en faisant couver ses œufs électoraux par les autres partis. Et ça marche !

Pour une bonne et simple raison : les partis « de gouvernement » n’absorbent que lentement les idées nouvelles alors que la candidate frontiste accompagne rapidement l’évolution de notre société. Ainsi s’approprie-t-elle les thèses économiques hétérodoxes de Jacques Sapir et Jean-Luc Gréau, tout en clamant sa proximité de vues avec Jean-Pierre Chevènement, Jean-Luc Mélenchon ou Arnaud Montebourg.

À ce sujet, certains médias contribuent à son entreprise de légitimation en observant un peu hâtivement que Marine Le Pen parle « elle aussi » de démondialisation. En fait, alors qu’Arnaud Montebourg s’est saisi du concept inventé par Walden Bello depuis de longs mois, Marine Le Pen ne l’a évoqué que fort tardivement, après la publication du livre éponyme de Jacques Sapir1 [1]. À croire que certains ont intérêt à disqualifier l’idée de démondialisation en la « lepénisant ». Mais refermons la parenthèse.

Comme tout parti politique, le Front National veut faire des voix. Historiquement, son premier électorat était une droite radicalisée née sur les décombres du vichysme et de l’Algérie Française. Vinrent ensuite des électeurs issus des classes populaires, de droite d’abord, de gauche ensuite. Aujourd’hui, Marine Le Pen s’adresse aux classes moyennes déclassées – fonctionnaires ou diplômés précarisés. Son nouveau cœur de cible est constitué de ces millions d’actifs qui, passé l’âge de vingt-cinq ans, se retrouvent confrontés à l’extrême violence du système économique. Pour continuer sa progression dans cette frange de la société, Madame Le Pen a besoin de carburant idéologique. Cherchant à conquérir des secteurs sociologiques traditionnellement réfractaires au FN, elle s’empare de tous les impensés de la gauche – le libre-échange, la domination de la finance, la laïcité – pour en faire son miel. La contestation du système étant passée à droite, la reconversion droitière de ces thématiques s’annonce riche en potentialités électorales.

L’extrême droite de gouvernement : le modèle Bossi

Reste à savoir si Marine Le Pen peut réaliser cette mutation stratégique en se « recentrant ». Ceux qui croient ou feignent de croire à sa volonté de normalisation rappellent le précédent de l’italien Gianfranco Fini, qui a transformé le mouvement néo-fasciste MSI en Alleanza Nazionale pour en faire un parti de droite libérale classique – rebaptisé Futuro e Liberta – et aspire désormais à gouverner avec le « centre-gauche » boboïsant de Francesco Rutelli.

Seulement, Marine Le Pen ne veut pas faire du FN un parti comme un autre. Elle n’y a pas intérêt. Pour garder le parallèle avec l’Italie, la présidente du Front prend plutôt modèle sur l’« extrême droite de gouvernement » qu’incarne Umberto Bossi. Le leader de la Ligue du Nord accumule les paradoxes : à la fois contestataire et gestionnaire de 400 communes de l’Italie septentrionale, co-inspirateur des lois Bossi-Fini sur l’immigration, meilleur soutien du gouvernement Berlusconi qui lui a confié le ministère de l’Intérieur, il n’a rien renié de son extrémisme. Au contraire, Bossi parvient à prendre en otage le Cavaliere par sa surenchère anti-immigrationniste qui lui a même permis de faire de la très méridionale Lampedusa la vitrine de son action municipale et nationale. Tout compte fait, se muer en « extrême droite de gouvernement » implique un pari assez peu risqué. Grâce à l’hégémonie idéologique de la droite, la Ligue du nord peut spéculer sur l’inertie de la « gauche » tout en restant aux avant-postes du pouvoir. Résultat des courses : « Dans le nord de l’Italie, plus aucun ouvrier ne vote à gauche ! », ainsi qu’Umberto Bossi le déclarait crânement en mars 2010.

Ses meilleurs alliés : la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite

Face aux nouvelles extrêmes droites incarnées par Bossi et Marine Le Pen, la « gauche Minc » fait une erreur d’analyse manifeste en se déportant vers le centre libéral sans fournir de réponse crédible aux questions économiques et sociales posées par la mondialisation. Mais le bruyant collectif de la Droite populaire n’est pas mieux armé pour contrer la percée du FN. Faute de critique de la mondialisation, ces députés UMP n’ont aucune chance d’enrayer la progression de la dame de Montretout. Ils répondent davantage au Le Pen de 1986 qu’à la Le Pen de 2011. Moralité : Marine et Umberto trouvent de solides renforts avec la bonne conscience de gauche et l’inconscience de droite !

Conséquence de ce choix stratégique, Madame Le Pen fuit un débat qui pourrait lui être fatal – politiquement. Elle surfe sur des impensés, ce qui la dispense de démontrer la justesse de son projet. En revanche, elle ne craint pas de passer devant le tribunal d’Inquisition antifasciste de Caroline Fourest et Laurent Joffrin. Par leurs imprécisions et une finesse d’analyse très relative, ces derniers lui rendent le service qu’elle attend : incarner l’unique opposition à l’« UMPS » !

Dans un univers fonctionnant à la posture ou à la petite phrase, Marine Le Pen n’affronte que les feux de Bengale d’un antiracisme incantatoire doublé d’un antifascisme d’opérette. Si elle refuse d’exposer ses lacunes aux regards des penseurs qu’elle cite (Todd, Sapir, Montebourg, Chevènement), c’est bien pour dissimuler l’insigne vacuité de la politicienne post-loftienne qu’elle est.

En conséquence, elle nous en dit plus sur la politique française, la gauche et la République que sur l’extrême droite.

1.Qui ne l’a du reste pas épargnée dans plusieurs textes parus sur Marianne2 ↩ [2]

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Samedi 23 Juillet 2011 à 21:40 | Permalien | Commentaires (2)
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INVITE DE GUILLAUME ERNER SUR FRANCE INTER A
J'étais l'invité de Guillaume Erner le 28 mars sur France Inter pour parler de "Voyage au bout de la droite"

souriez,_vous_etes_informes_28_03_20.mp3 SOURIEZ, VOUS ETES INFORMES 28.03.20.mp3  (11.9 Mo)


Rédigé par Gaël BRUSTIER le Samedi 28 Mai 2011 à 22:28 | Permalien | Commentaires (0)
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Tribune parue sur Marianne2 le 16 mai 2011


TERRA NOVA : LE RISQUE DE L'IMPASSE STRATEGIQUE POUR LA GAUCHE
Les prescriptions de Terra Nova ont permis d’engager une saine mise au point stratégique à gauche. Le rapport aux classes populaires est enfin au cœur du débat. Il n’en demeure pas moins que Terra Nova fait quelques solides erreurs d’analyses potentiellement lourdes de conséquences pour la gauche si, d’aventure, on prenait pour idée de les reprendre…

1. Il y a une erreur d’analyse fondamentale qui consiste à opposer insiders et outsiders, inclus et exclus, comme si l’on pouvait bâtir à partir de cette opposition des catégories sociales objectives. Les exclus ne forment pas une classe sociale et cela Stéphane Rozès s’est déjà maintes fois efforcé de le démontrer. En outre, la définition des « quartiers populaires » est, sous la plume de Terra Nova, extrêmement restrictive. Cette idée illustre l’impasse intellectuelle quant à la réalité des classes populaires en France, notamment de la France périphérique. On ne saurait trop conseiller à Terra Nova de s’intéresser davantage aux travaux de Christophe Guilluy ou de Nicolas Renahy et de considérer de manière un peu moins restrictive la France populaire.

2. Le Président de Terra Nova parle également des « milieux populaires intégrés, qui ont un emploi stable, en CDI, mais qui, travaillés par la crise, ont peur du déclassement et sont tentés par le repli identitaire ». Société ouverte et société fermée sont ainsi utilisées par Terra Nova (mais le sont aussi depuis longtemps par certains chercheurs comme Pascal Perrineau) pour expliquer la droitisation des classes populaires. L’utilisation un peu abusive de Popper (Karl) semble provoquer quelques effets de confusion chez nos analystes. Les milieux populaires ne sont pas refermés culturellement. Ils sont d’ailleurs souvent enclins au bilinguisme (franco-italien, franco-portugais, franco-espagnol, franco-arabe) et les enquêtes sérieuses démontrent que leur degré de libéralisme culturel n’est pas en retrait massif par rapport à la moyenne de la population. Postuler qu’ils forment une France « fermée » c’est donc se méprendre sur la réalité sociale du pays. Cette stratégie de délégitimation des classes populaires est d’ailleurs particulièrement délétère pour la gauche.

3. Autre point, le Président de Terra Nova écrit : « Une partie de ces travailleurs, qui il y a trente ans votait à gauche, singulièrement pour le parti communiste, a basculé vers le Front national. ». Aucun chercheur, aucun politiste sérieux ne peut valider cette thèse. Beaucoup d’électeurs actuels ne votaient pas il y a trente ans. La faiblesse du FN chez les plus âgés et sa percée chez les 35-50 ans démontre qu’il perce dans un électorat qui ne votait pas en 1981. Enfin, au cours des années 80, c’est d’abord l’électorat ouvrier de droite qui bascule au FN. Dreux date de septembre 83, quelques mois après le tournant libéral du PS mais surtout après le virage thatchérien du RPR. Pour la gauche la désertion des classes populaires date des années 90 et si sa responsabilité est importante, le basculement du vote PC au vote FN n’est pas majoritaire dans les classes populaires.


4. Il y a une confusion dans la perception que Terra Nova a des stratégies électorales des partis américains. S’il est vrai que la théorie des « 50 States » promue par Howard Dean a tendu à considérer que le Parti démocrate ne devait concéder aucun terrain aux Républicains, il faut constater que dans ce pays - et là Terra Nova n’a pas forcément tort - les coalitions sociales importent à chacun des partis. Malheureusement, un fait échappe à nos aimables « progressistes » : Les stratèges démocrates tentent d’achever un réalignement électoral exactement inverse à celui opéré sur les deux décennies séparant l’échec de Barry Goldwater en 1964 à la réélection de Reagan en 1984. Deux stratèges démocrates – Ruy Teixeira et Joel Rogers - s’attachent en effet, depuis une décennie, à envisager le meilleur moyen de conquérir la « white working class », la majorité oubliée des Etats-Unis. La « white working class » c’est l’électorat jadis qualifié de « Reagan Democrat », puis passé massivement chez Ross Perot (18% en 1992) puis, enfin, chez G. W. Bush. Les élections de novembre dernier ont démontré que ces cols bleus étaient encore enclins à voter pour le parti républicain…

5. Les prescriptions de Terra Nova semblent en fait corrélées à l’idée (voire au souhait) que l’abstention demeure dans l’avenir à des niveaux élevés. Si l’idée de Terra Nova est de s’appuyer sur les catégories qu’elle mentionne alors il faut être cohérent : œuvrons à faire exploser le taux d’abstention dans les milieux populaires de la France périphérique, en particulier de l’Est de la France… Ce n’est pas, dans ce cas, les Etats-Unis d’Obama que découvrira Terra Nova mais l’Argentine des années 1990 ou le Venezuela des années 1980, avec des taux d’abstention dépassant les 50% et une oligarchie toute puissante. On ne peut dégager un cœur de cible aussi restreint sociologiquement sans valider une forme de dépolitisation du pays.

6. Il y a enfin une erreur d’analyse relative à la composition du cœur de cible que veut donner Terra Nova à la gauche : considérer les populations des villes-centres comme irrémédiablement attachées à la gauche ou au camp « progressiste » c’est, d’une part faire l’impasse sur la volatilité de cet électorat-là, et sous estimer d’autre part le potentiel déflagrateur de « l’hédonisme sécuritaire ». Le hasard faisant bien les choses, on ne saurait trop conseiller au think-tank progressiste la lecture et la diffusion de la dernière édition du célèbre ouvrage de Stanley Cohen, Folk Devils et Moral Panics (qui vient de reparaître), qui instruira nos progressistes sur le risque qu’encourrait la gauche à suivre leurs prescriptions.

Faire des classes populaires, en particulier de la France périphérique, un électorat complémentaire de second tour, c’est se méprendre sur l’ampleur de la droitisation qui frappe notre pays. Une stratégie gagnante c’est une stratégie qui identifie la majorité politique à la majorité sociale du pays mais c’est aussi une stratégie qui tend à former une majorité stable à l’horizon d’une décennie (ce que font les Américains avec des élections nationales tous les deux ans). Qu’on l’appelle « coalition sociale majoritaire » ou « front de classe », cette France là cherche à être représentée mais appelle aussi à un imaginaire collectif renouvelé, capable de mobiliser encore plus largement, de donner une mission nouvelle à France, en rapport avec l’enjeu majeur de notre temps : la (dé)mondialisation.

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Samedi 28 Mai 2011 à 22:20 | Permalien | Commentaires (0)
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Paru dans Le Monde du 30 avril 2011, tribune cosignée avec Jean-Philippe HUELIN


LES DERAPAGES NEO-REACS, REFLETS DE LA PANIQUE MORALE
Depuis quelques mois, la montée du Front national met en évidence une nouvelle étape dans la droitisation de notre pays. Les élections cantonales ont marqué une évolution quantitative et qualitative du vote d'extrême droite. Dans un contexte de forte abstention, le FN a enregistré de fortes percées et obtenu une moyenne de 19,2 % là où il était présent le 20 mars. La force du FN, comme celle de Nicolas Sarkozy en 2007, a été d'articuler deux discours : un discours économique et social montrant l'unité de programme des blocs européens social-démocrate et conservateur, et une posture culturelle ou identitaire en phase avec la détresse des Français face à la mondialisation néolibérale. La réalité et la représentation de cette réalité sont un tout. Il faut déconstruire le bloc historique droitier et relativiser ainsi l'épiphénomène néoréactionnaire confiné à quelques chroniqueurs.


La situation française s'insère dans un contexte européen et occidental de droitisation accrue. Partout en Europe, les droites et les droites extrêmes progressent : FPÖ en Autriche, Ligue du Nord et Peuple des libertés en Italie, Démocrates de Suède, Vrais Finlandais, etc. Le phénomène est nourri de paniques morales, c'est-à-dire de réactions souvent disproportionnées de la majorité face à des conduites minoritaires jugées déviantes, auxquelles s'ajoute une peur déjà existante du déclassement personnel. Elles sont souvent liées à l'immigration et accentuent la crise morale des sociétés occidentales. Il est d'ailleurs symptomatique que la gauche, prise entre deux feux, n'ait pas réagi plus énergiquement, se contentant de molles protestations de principe.

Le problème de la droitisation vient néanmoins de plus loin. Historiquement, il puise ses racines dans les débats intellectuels de la fin des années 1970. La droitisation intellectuelle est liée à l'importation en Europe du modèle néoconservateur né une décennie plus tôt aux Etats-Unis. Rappelons d'ailleurs que deux des principaux agents européens de la droitisation idéologique sont Giulio Tremonti, ministre berlusconien et ancien du Parti socialiste italien (PSI) et Thilo Sarrazin, le très islamophobe auteur en 2010 du livre Deutschland schafft sich ab ("L'Allemagne court à sa perte"), vendu à plus d'un million d'exemplaires, et membre du SPD. A n'en pas douter, le coeur du réacteur de la droitisation se situe à gauche.

Un imaginaire droitier s'est très tôt forgé dans nos élites, en particulier grâce aux "nouveaux philosophes", qui ont porté deux idées-forces dans le débat public : l'invalidation intellectuelle du projet d'union de la gauche (portant la transition au socialisme) au nom de l'"antitotalitarisme", et l'invention de la "gauche Reagan", mise en scène en 1984 lors de l'émission "Vive la crise !" présentée par Yves Montand, accompagnée d'un supplément du quotidien Libération et porteuse d'une politique de désinflation compétitive dans les années 1990 qui a cassé le lien avec les classes populaires.

Après 2003, la structuration intellectuelle de la droitisation a été assurée par Le Meilleur des mondes. Cette revue s'est chargée de définir un "ennemi" caricaturé sous le vocable d'"islamo-gauchiste" et s'est efforcée de donner cohérence à une vision "dextriste" du monde. Focalisation sur le concept de terrorisme, auquel on déclare la guerre, et dénonciation des impasses théoriques de la gauche sont les clés de la pensée de ceux que l'on peut qualifier à bon droit de néoconservateurs français, vu leur proximité revendiquée avec les néoconservateurs américains.

L'hégémonie culturelle dextriste ne serait pas ce qu'elle est si elle n'était pas d'abord partie de gauche et si le processus qui la porte n'était pas déjà ancien, remontant à une période allant de 1977 à 1984. Est-ce fondamentalement un hasard si André Glucksmann se trouvait au meeting de Bercy du candidat Sarkozy en avril 2007 ? C'est donc là qu'il faut chercher les prémices de la droitisation française.

Dans ce contexte intellectuel, la machine médiatique recycle ce qu'elle peut, comme cet acteur qui clame que "depuis Pétain la France est toujours capable de basculer". Or, l'antiracisme incantatoire fonctionne à plein, tout en restant d'une inefficacité totale. La référence aux années 1930 et la "reductio ad Hitlerum" (réduction à l'hitlérisme) ne convainquent plus personne. Le concept de "cordon sanitaire" n'est pas opérant non plus parce qu'il fait l'impasse sur la capacité du FN à se légitimer par des idées venues de tout le champ politique.

Aux paniques morales répond, dans le champ médiatique, le "dérapage". Constatons que le dérapage est rentable : plus d'auditeurs, de téléspectateurs, de lecteurs... Face à ce déluge de "petites phrases dérapantes", il faut raison garder, relativiser l'impact d'un animal médiatique comme Robert Ménard, et surtout se défier de penser que celui-ci, avec Elisabeth Lévy, Eric Zemmour et quelques autres, forme un tout cohérent et un collectif solidaire.

On peut certes émettre bien des critiques au numéro du magazine Causeur, dirigé par Elisabeth Lévy, et consacré à "La peste blonde" (Marine Le Pen) en janvier. On peut objecter une carence d'analyse sociologique manifeste et nourrir une critique intellectuelle sévère, mais pas instruire un procès politique, parce que celui-ci, en plus d'être erroné, serait inefficace.

Ce ne sont pas ces "serials chroniqueurs" qui orientent les voix des électeurs. Leurs dérapages sont plus le reflet des paniques morales qui agitent le pays que des actes politiques structurant la base idéologique de celui-ci.

Les actes politiques structurant l'imaginaire collectif français sont venus bien avant et sont liés à l'histoire de la gauche depuis une trentaine d'années : les néo-réacs ne sont que les pauvres, au sens mitterrandien du terme, des néoconservateurs.

L'hégémonie culturelle des droites peut-elle être défaite ? Oui, à condition de bâtir une alternative à cet imaginaire collectif aussi puissant, ce qui nécessite certes d'apporter des solutions économiques et sociales, mais également de comprendre qu'une victoire politique et électorale exige la prise en compte des dimensions culturelles et identitaires.

Il reste à accomplir une petite révolution copernicienne à la gauche...

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Samedi 28 Mai 2011 à 22:16 | Permalien | Commentaires (0)
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Rédigé par Gaël BRUSTIER le Mercredi 20 Avril 2011 à 00:00 | Permalien | Commentaires (1)
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LE FN : UN PARTI EN VOIE DE NORMALISATION ?
POLITIQUE - Marine Le Pen le fait «muter»...


Dans les sondages et pas seulement ceux d’Harris Interactive, Marine Le Pen passe la barre des 20% d’intention de votes. Sa côte de popularité bat des records pour une personnalité de l’extrême droite, à 27%. Tous les clignotants sont au vert pour la fille de Jean-Marie Le Pen dont la stratégie de dédiabolisation du FN semble payer. «Pour les Français, il est évident que le parti est en voie de normalisation», explique Sylvain Crépion, sociologue spécialiste du FN*. «Elle a fait muter le FN», abonde dans son sens Gaël Brustier, docteur en sciences politique et co-auteur de Voyage au bout de la droite. «Elle l’a adapté à la société française», ajoute-t-il. 20minutes.fr fait le point sur le FN new look.

Du social, du social, du social
Les thèmes de prédilection de Marine Le Pen, c’est la laïcité, certes, en fer de lance de son combat contre l’Islam mais aussi le social. «Elle a fait évoluer les thématiques en gauchisant le discours du FN», note Gaël Brustier. Et même si le virage avait déjà été pris par son père, c’est bien Marine qui est la garante de l’image sociale du FN. La mondialisation, la désindustrialisation, la précarité, les services publics, sont devenus ses thèmes. Elle parle au prolétariat, à «la France qui gagne entre 700 et 1.200 euros» et «évoque les questions économiques en articulant la mondialisation avec la peur diffuse du déclassement», ajoute-t-il, parlant «d’assaut sur l’électorat ouvrier». D’autant que «la réalité de la France, c’est les classes populaires, ignorées par tous les partis, notamment la gauche».

Evolution sur le sociétal
La frange la plus traditionaliste du FN en a fait le reproche à Marine Le Pen avant son élection, elle est plus ouverte que son père sur les questions sociétales comme le droit à l’avortement ou les droits des homosexuels. «C’est une femme de son temps, divorcée, avec trois enfants, qui a les mêmes problèmes que les autres», note Gaël Brustier. «Elle a bénéficié de la scission des mégrétistes, qui a fait partir les plus traditionalistes», ajoute-t-il. Reste qu’elle est inflexible sur la peine de mort, même si elle le dit moins fort.

Les provocs, c’est fini, place à la respectabilité
Comme nombre de militants FN, elle est une des «traumatisées du 21 avril 2002», explique Sylvain Crépion. C’est-à-dire qu’à ce moment, nombre de militants FN ont compris dans la douleur qu’ils n’accéderaient jamais au pouvoir en raison du «cordon sanitaire» mis en place contre Jean-Marie Le Pen. Elle essaye donc de «donner une respectabilité au FN, de le rendre acceptable en prenant ses distances avec le FN à papa, avec les provocations sur la Shoah, l’inégalité des races, la guerre d’Algérie», analyse le sociologue.

Le FN bénéficie d’une droitisation des débats
«Il y a une droitisation à l’œuvre» dans les débats, juge Gaël Brustier, et «la droite en porte la responsabilité avec la casse de l’appareil gaulliste au niveau idéologique et organisationnel», qui servait traditionnellement à faire barrage à l’extrême droite. Islam et insécurité, elle n’a presque plus besoin d’en parler – le FN est déjà identifié sur ces thèmes - tant l’UMP en parle à sa place. «Si elle reprend les thèmes républicains et laïcs, il ne faut pas perdre de vue qu’elle a une vision ethnique de l’identité et qu’elle est dans une logique xénophobe», insiste Sylvain Crépion.

Une base électorale plus large
Avec tous ces ajustements, Marine Le Pen élargit sa base électorale potentielle. «Elle surperforme au sein des catégories traditionnelles du FN, les artisans, les employés, les ouvriers», note Frédéric Dabi, de l’Ifop. Mais «à partir du moment où elle passe la barre des 20%, elle devient ‘attrape-tout’. Elle est notamment très forte chez les 50-65 ans qui votent plutôt UMP, ajoute-t-il. C’est là où il y a une aspiration des voix UMP». Marine Le Pen s’est transformée en défenseur de la République, «contrairement à son père qui parlait de Ripouxblique, note Gaël Brustier, pour passer de 15% à 30% dans les sondages». Et elle ne peut le faire qu’en s’adressant à la «sociologie majoritaire du pays», ajoute le spécialiste selon lequel Marine Le Pen «travaille beaucoup sur la sociologie et la démographie du pays».

Maud Pierron, 20minutes.fr 8 mars 2011


Rédigé par Gaël BRUSTIER le Dimanche 10 Avril 2011 à 17:55 | Permalien | Commentaires (0)
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Après le putsch manqué contre Rafael Correa, un point s'impose sur les évolutions de la gauche en Amérique latine et ce que Correa en révèle.... Une tribune parue sur Marianne2.fr


29 juin 73 : un putsch manqué... un journaliste assassiné...
29 juin 73 : un putsch manqué... un journaliste assassiné...
Si la réussite des Forums sociaux mondiaux devait porter un nom, ce serait sans aucun doute celui de Rafaël Correa. Universitaire équatorien, ancien étudiant en Belgique et dans l’Illinois, coutumier du Vieux Continent et défenseur du Nouveau Monde, Correa est emblématique de la génération de cadres politiques de gauche latino-américains qui a marqué les années 2000. Familier des forums sociaux de son continent, il a compris en même temps que d’autres hommes de sa génération politique (Chavez, Morales, Lugos, etc…) la nécessité de donner un débouché politique aux mouvements sociaux ou indigènes. Devenu Président de son pays, il a insufflé à celui-ci nombre de réformes démocratiques, a renforcé les droits de l’homme, les droits civiques et les droits économiques et sociaux. La tentative de coup d’État qui vient d’avoir lieu à Quito - et dont le déroulement exact nous échappe – traduit à la fois la lutte interne à l’Équateur, rappelle d’autres précédents qui, aujourd’hui encore, hantent l’Amérique latine et révèle une réalité latino-américaine beaucoup plus complexe que ne nous le laissent penser les analyses des médias du Nord (Adler a encore qualifié de « grotesque » Rafaël Correa, justifiant ainsi le putsch d’hier).

Souvenons nous que le 11 septembre 1973 au Chili fut précédé, le 29 juin de la même année, par le tanquetazo, déjoué par les Généraux Prats ou Bachelet et nombre d’officiers qui, par la suite, devaient être purement et simplement éliminés par la junte de Pinochet. Ce tanquetazo trahissait la cristallisation des forces golpistas… C’est en ce sens que les événements de l'Équateur sont particulièrement inquiétants pour l’avenir politique immédiat de ce pays. Mais l’Équateur nous révèle d’autres choses…



L'unité latino-américaine : et si Correa en était le nouveau héraut ?
L'unité latino-américaine : et si Correa en était le nouveau héraut ?
Le 11 avril 2002, lorsque Chavez fut déposé pendant moins de quarante-huit heures par Pedro Carmona, patron de la Fedecamara (le MEDEF local) avec l’appui des télévisions privées (Globovision, RCTV), on savait que le pétrole vénézuelien était en jeu et que, quelques mois après le 11 septembre 2001, l’activisme d’Otto Reich et des plus extrémistes des « faucons » de Washington jouait à plein contre Chavez… En Équateur, malgré la présence d’hydrocarbures et sans nier les enjeux géopolitiques régionaux, le problème est différent. Pour qui ne prend pas ses renseignements dans les écrits de Paulo Paranagua, de Libération ou dans les brillantes analyses d’Alexandre Adler, il apparaît que Correa est de manière croissante, en Amérique latine, le leader charismatique d’un continent. A Cuba, par exemple, du peuple des campagnes aux milieux intellectuels et artistiques de La Havane, la popularité de Correa est immense et dépasse de très loin celle de Chavez. Chez les Habaneros, on a deux idoles : Correa et Juanes (aussi connu là bas que Michael Jackson)…


Teodoro Petkoff... ancien guérilléro devenu porte parole du candidat de droite au Venezuela
Teodoro Petkoff... ancien guérilléro devenu porte parole du candidat de droite au Venezuela
Mais Correa dérange surtout par son pragmatisme. Socialiste, réformiste au sens fort, respectueux de l’économie de marché mais refusant de faire de celle-ci le déterminant des choix démocratiques de son peuple, il est l’antithèse parfaite de la théorie des « deux gauches » en Amérique latine. Cette théorie, d’essence néo-conservatrice vénézuelienne, vise en fait à délégitimer les mouvements « radicaux » tels que peuvent les représenter, chacun à leur manière, Chavez ou Morales, en opposant un prétendu « réformisme » de centre-gauche à une voie « populiste » de gauche radicale. Correa est la preuve que cette théorie est fausse. La cérémonie d’investiture de Correa à son second mandat, retransmise par beaucoup de chaînes en Amérique latine au mois d’août 2009, a été par exemple spontanément suivie, avec passion et ferveur, par les Cubains qui ont vu dans l’action de Correa un débouché politique possible après cinquante ans de castrisme. Bref avec Correa, c’est les décennies à venir et pas celles du passé que les latinos regardent… La théorie des « deux gauches », instrument politique au service d’une cause est le produit d’un homme : Teodoro Petkoff. Petkoff, ancien guérilléro, puis ministre des Infrastructures du gouvernement de droite de Caldera dans les années 1990, est un peu le Kouchner vénézuelien : ancien marxiste reconverti dans le néo-conservatisme. Directeur de l’hebdomadaire Tal Cual, il a écrit un ouvrage intitulé « Las Dos Izquierdas » dans lequel il oppose Lula à Chavez, Michele Bachelet à Evo Morales… Succès garanti auprès des élites européennes qui ne savent jamais trouver, vis-à-vis du Sud, une troisième voie entre mépris et repentance… Teodoro Petkoff est complaisamment interviewé par tous les médias du Nord. Il n’effraie pas : il parle bien l’anglais et le français et en plus il est … blanc. L’identification de nos élites est immédiate (un peu comme pour Ingrid Bétancourt) et flatte leur bonne conscience. Le drame de l’Amérique latine, c’est qu’on ne veut la connaître qu’à travers des représentations déformées et européocentrées…

Le cas des récentes élections vénézueliennes est symptomatique. Le PSUV de Chavez a obtenu dimanche dernier 48% des voix, l’opposition a obtenu 47%. Le mouvement autogestionnaire Patria Para Todos – chaviste jusqu’à il y a quelques mois et brouillé avec lui pour des raisons plus boutiquières que métapolitiques – a obtenu 5%. Qui, en Europe, a expliqué que l’opposition est éclatée en vingt partis et que le premier d’entre eux – Primero Justicia - est un parti de droite extrême allié pour la circonstance à une myriade d’intérêts locaux ? Personne. Ceux qui auront la curiosité de lire dans le détail les résultats de cette élection constateront que le seul parti représenté nationalement est le PSUV et que chaque parti d’opposition a un fief local exclusif (Miranda pour Primero Justicia, Zulia pour Un Nuevo Tiempo etc…).




Le Capitole de La Havane...
Le Capitole de La Havane...
Ce qui se déroule à Quito devrait donner à nos augustes commentateurs l’occasion de faire preuve d’un peu d’empathie pour les peuples latino-américains et de faire preuve d’un minimum de sens critique par rapport à leurs propres analyses passées. Cessons de voir les pays d’Amérique latine comme devant nécessairement correspondre en tous points à nos codes, à notre histoire, comme si un homme né il y a cinquante ans dans un état des Andes devait voir le monde avec les yeux d’un germanopratin né à Paris…Correa peut contribuer au dialogue entre le Sud et le Nord : c’est là la raison fondamentale de s’intéresser à ce qui se passe à Quito en délaissant enfin les clichés…

EQUATEUR : CORREA, L'ANTITHESE DES DEUX GAUCHES

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Dimanche 10 Octobre 2010 à 12:24 | Permalien | Commentaires (0)
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Voici un échange à distance avec Caroline FOUREST, chroniqueuse de France Culture, à propos de son intervention sur les FARC, Chavez, Castro, l'Iran...

Vous pourrez donc retrouver à la fois la chronique en question, mon texte (qui n'a rien d'un texte de "fan de Hugo Chavez" puis la réponse de Caroline Fourest à ce "fan de Hugo Chavez" que je serais, selon elle...


CAROLINE FOUREST : CASTRO, CHAVEZ, LES FARC, C'EST TOUT PAREIL !
Dans une étonnante chronique consacrée aux « guérilléros », Caroline Fourest a multiplié les clichés, les imprécisions et les contrevérités. Si on écoute attentivement la chroniqueuse des lundis matins de France Culture, on peine à comprendre de quoi il est question mais Chavez, Castro et de mystérieux amis des FARC semblent visés... Quatre jours après une tentative de putsch contre le Président socialiste Rafaël Correa (accusé sur les mêmes ondes par Alexandre Adler de collusion avec les FARC), il est étonnant de voir une chroniqueuse « de gauche » mener pareille offensive radiophonique avec autant d'accumulations d'imprécisions.

Derrière son micro, Caroline Fourest dénonce les groupes qui, en France, font preuve de mansuétude à l'égard des FARC au nom du « romantisme révolutionnaire ». On a beau suivre l'actualité latino-américaine, on est en peine de trouver des soutiens aux FARC en Europe. On comprend mal comment Marulanda et ses bottes en caoutchouc serait parvenu à créer une connivence « romantique » et comment le fiasco historique colombien, cette guerre civile sans fin, de l'extermination des militants de gauche par les paramilitaires à la dérive totale des groupes épars des guérillas, pourrait susciter un quelconque rêve...

Caroline Fourest dénonce l'asile donné par Chavez aux FARC. Une fois de plus, elle manifeste là son ignorance de l'histoire du Venezuela, de sa géographie, comme de celle de la Colombie. Dans tous les gouvernements vénézueliens (de Carlos Andrés Pérez, Rafaël Caldera puis Hugo Chavez), il y a eu un « Ministre de la Frontière » pour une bonne et simple raison : compte tenu de la guerre civile colombienne et de la nature inextricable de la frontière (forêt dense etc...), il est nécessaire pour la Casa Amarilla (le Quai d'Orsay de Caracas) de dialoguer à la fois avec le gouvernement et les factions « révolutionnaires » présentes (FARC et ELN). Mais Caroline Fourest n'a pas imaginé que la continuité de la politique vénézuelienne en la matière puisse être plus importante qu'elle ne le pensait. Cette ignorance est d'ailleurs partagée par Alexandre Adler qui affirme qu'il « ne pleut pas beaucoup au Vénézuela » (sic). S'ils entendent y passer leurs vacances, que l'un et l'autre s'attendent donc à y trouver autre chose qu'un climat sec et tempéré... Chroniquer depuis le XVIème arrondissement devrait avoir une contrepartie : s'intéresser à l'avance à ses sujets, vérifier, confronter... La méconnaissance de la géographie de ce pays n'a d'égale que celle qui est la leur de l'histoire de l'Amérique latine...

Chavez révulse Fourest. Chacun a des bêtes noires. Chavez est né dans l'Etat de Barinas au Vénézuela, il est métis, dans une société longtemps marquée par la ségrégation. Ses adversaires des beaux quartiers l'appellent le « singe » parce qu'il est « zambo », métis d'Indiens et d'esclaves noirs... Chavez a une vision du monde qu'on peut juger contestable. Victime d'un putsch en 2002, fomenté à la télévision en direct, par le patronat ou le clergé proche de l'Opus Dei (Caroline Fourest pourra, si elle souhaite, passer ses vacances tropicales à rencontrer Monseigneur Baltazar Porras, proche des ultraconservateurs du Vatican), Chavez a quelque peu de mal à émanciper sa lecture géopolitique du monde d'une vision ami-ennemi qui lui fait préférer la fréquentation de quelques spécimens douteux (comme Loukachenko par exemple). On mettra de coté l'Iran avec lequel le Vénézuela a, de tout temps (OPEP oblige) eu des échanges... A propos de Chavez, rappelons à Caroline Fourest une autre vérité indéniable. C'est Hugo Chavez qui a promu une réforme de la « Constitution bolivarienne du Venezuela » incluant la possibilité d'unions pour des couples du même sexe. Ce que Caroline Fourest ignore par la même occasion, c'est l'utilisation par Primero Justicia et ses alliés « sociaux-démocrates » ou « démocrates-chrétiens » de l'article de la réforme pour mener une campagne sur la prétendue homosexualité du Président et lancer une lancinante campagne homophobe aussi subtile que celle qui visait à faire croire au peuple vénézuelien que les Cubains allaient enlever leurs enfants. On connaît l'histoire : Chavez a perdu le référendum et reconnu sa défaite. Les réformes sociétales chères à Caroline Fourest attendront !

Chavez, accusé d'abriter le « trafic de drogue » est coupable de « soutien aux FARC », fait aussi oublier à Caroline Fourest que l'ancien Maire de Medellín (Alvaro Uribe, ex-Président colombien), ancien directeur de l'aviation civile, détient le record de délivrance de licences de pilotage (mais à quoi donc peut-il servir à tant de colombiens de savoir piloter?). Le même soutien est imputé à Cuba. Or la vérité historique est que seule l'ELN s'est directement inspirée ou a été inspirée par Guevara... Je succombe sans doute là moins au « parfum d'attraction ambigu qui flotte parfois autour du guérilléro latino-américain » qu'à la connaissance (certes relative) de ces pays qui m'inspire surtout le souhait d'affiner sans cesse l'analyse et de prendre en compte une complexité que le goût des hommes politiques locaux pour le ton définitif et les envolées lyriques camoufle trop souvent...

Ce qui est gênant dans la chronique de Caroline Fourest ce n'est pas le fait qu'elle critique les FARC. Qui peut soutenir avec sérieux qu'après quarante ans de guerre civile les FARC, l'Armée colombienne, l'ELN et a fortiori les paramilitaires d'extrême droite (qui eux n'enlèvent pas puisqu'ils découpent leurs victimes à la tronçonneuse) ont les mains propres? Qui soutiendra qu'un gosse (ou un adulte) armé d'un fusil est incapable, quelque soit l'idéologie qu'on lui inculque, de violer ou tuer... On ne peut reprocher à Caroline Fourest ses élans humanitaires... Qu'Ingrid Betancourt apparaisse antipathique ne justifie nullement ses six années de calvaire même infligées par une guérilléra d'origine marxiste. On peut reprocher en revanche deux choses à Caroline Fourest. D'une part, reproche peut lui être fait d'ignorer l'histoire et l'actualité des pays dont elle parle : ses erreurs manifestes ne sont pas à l'honneur de quelqu'un qui s'exprime sur France Culture. D'autre part, on ne saurait passer sous silence sa vision « systémiste » qui inquiète (et rappelle le livre de Victor Farias consacré aux pseudo-connivences de Salvador Allende avec... l'eugénisme et le national-socialisme). Elle inquiète parce qu'elle marque une fracture dans le camp laïque dont Caroline Fourest prétend devenir l'égérie sinon l'incarnation. Ceux qui font preuve, comme elle, d'un universalisme abstrait semblent irrésistiblement attirés par le néoconservatisme, c'est à dire par une vision du monde qui fonctionne exactement comme ceux qu'elle dénonce : selon un mode ami-ennemi exclusif. Face à cette dérive il restera aux autres militants laïques à éviter l'européocentrisme tout en refusant le différentialisme et la complaisance envers l'islamisme. Il s'agira de nouer un dialogue avec le Sud qui tienne compte de quelques réalités : les contingences nationales de chaque pays et une temporalité qui, hélas, n'est pas calquée sur Saint Germain des Prés...

voici la réponse de Caroline FOUREST, suivie de sa chronique :

A l’intention du club de fans d’Hugo Chàvez
octobre 7, 2010 par Caroline Fourest
Un admirateur d’Hugo Chàvez écrivant sur Marianne2.fr sous-entend que je mets sur le même plan Hugo Chavez et les FARC. Ce qui serait le signe de ma mauvaise foi néo-conservatrice (et oui, c’est bien connu, tous ceux qui critiquent Chavez sont forcément d’abominables bushistes vendus à l’impérialisme américain…) Voire pire, selon notre auteur, à Alexandre Adler ! (et oui, c’est bien connu, une femme ne peut penser par elle-même, c’est donc qu’un homme l’influence… )

En réalité, cette chronique porte bien sur les FARC et sur la complaisance d’une certaine extrême gauche envers les complicités qui peuvent exister entre les FARC et Chàvez. Que je ne confonds pas, bien entendu, avec des mouvements militaires armés, mais à qui je reproche une vraie passivité envers le trafic de drogue (et ce qu’il génère), une vraie tendresse pour le Hezbollah et plus globalement une politique mégalomane, messianique et clientéliste qui n’a rien de socialiste. Même si elle a le mérite, c’est vrai, d’être anti-impérialiste. Suffit-il de se proclamer anti-impérialiste pour être à l’abri des critiques ? C’est ce que semblent penser les chiens de garde du chavisme.

Caroline Fourest


Rédigé par Gaël BRUSTIER le Samedi 9 Octobre 2010 à 15:26 | Permalien | Commentaires (2)
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CLASSES SOCIALES ET NOUVELLE GEOGRAPHIE POLITIQUE
« Qu’est ce que c’est que cette Gauche qui n’ose plus prononcer les mots classe ouvrière ? » disait André Malraux en décembre 1965. Vieux débat donc. Pour essayer d’objectiver les choses, revenons d’abord à ce que sont les classes sociales dans l’histoire collective du socialisme français dans ses variétés. Penchons-nous sur la mutation géographique de ces classes sociales pour comprendre ce qu’est la France d’aujourd’hui. Essayons, enfin, d’appréhender au mieux la réalité de la géographie électorale française.

Classes sociales, lutte des classes et socialisme

Longtemps la lutte des classes a été au centre de la vision et de la pratique de l’histoire des socialistes. C’est d’abord, rappelons-le, la situation d’un groupe dans le procès de production qui définit une classe sociale. Schématiquement, on distinguait à l’origine : bourgeoisie, prolétariat et propriétaires terriens. Le volume III du Capital introduisait déjà une autre dimension à la notion de classe sociale : celle du type de moyen de productions utilisé. Par ailleurs, les critères économico-politiques, hautement dépendants de la psychologie collective d’un groupe, laissent apparaître encore une distinction entre la classe conscientisée, la classe pour soi, et la classe « en soi ». Cette analyse marxienne est évidemment fondamentale mais on aurait tort d’en rester là.

Norbert Elias l’a démontré en son temps : il existe une dimension éminemment spatiale des rapports sociaux, de la représentation que l’on se fait de la société et de l’idée que l’on se fait de la place que l’on occupe en son sein. Une même cité ouvrière comportait une hiérarchie implicite fondée, notamment, sur ce qu’Elias définissait comme le capital d’autochtonie. Elias introduisait donc l’idée qu’un groupe ne se définit pas seulement par sa position dans le procès de production mais aussi par la nature des interdépendances entre les hommes dans l’espace.

Les classes sociales ont donc des critères de définition complexes mais en combinant un peu de sociologie marxienne et un zest d’analyse éliassienne, on commence à y voir plus clair. Si l’on y ajoute, une analyse faisant une large place à la géographie sociale, les choses paraissent encore plus évidentes. C’est cette dimension géographique qui semble aujourd’hui déterminante pour redonner du sens à la notion de classe sociale en France.

La nouvelle géographie sociale du pays : un élément essentiel de la mutation des classes sociales

Il y a actuellement en France presque autant d’ouvriers et d’employés que dans les années 1950, pourtant notre pays a changé. La mutation de l’économie mondiale a influencé la localisation de l’activité économique et donc la géographie sociale du pays comme elle a influencé la répartition des revenus. La France est divisée entre des villes-centres et des zones périphériques, c'est-à-dire périurbaines ou rurales . La France des villes-centres, et en particulier Paris, est fortement intégrée à l’économie mondialisée, celle du virtuel, de la finance et des métiers à haute teneur intellectuelle. La France des périphéries est plus industrielle, celle des employés et des ouvriers, la France qui pâtit le plus du libre-échange et de la globalisation financière. Indiquons qu’entre 1995 et 2005, le coefficient de Gini qui mesure le degré d'inégalité et la distribution des revenus dans une société est passé de 0,28 à 0,32, ce qui, d’après les économistes, est loin d’être marginal, la France passant du 15ème au 34ème rang mondial. Double effet donc : géographique et inégalitaire. Les deux sont voués à se cumuler, à se compléter.

Quand on observe les cartes, il est intéressant de constater que les zones dynamiques démographiquement sont les zones périurbaines qui se situent aux marges des aires urbaines et donc hors des agglomérations. Il est intéressant de constater que ce sont celles qui accueillent de manière croissante les ouvriers et les employés. Cela peut surprendre mais c’est une réalité importante de notre société. Il y a en effet un décalage entre la réalité de la géographie sociale française et la construction médiatique de la société française. Un chiffre, souvent cité par le géographe Christophe Guilluy, éclaire une réalité qui échappe trop souvent aux commentateurs : 80% des ménages pauvres n’habitent pas les quartiers d’habitat social de banlieue.

Nous vivons encore à l’heure de « Paris et le désert français » alors que la réalité est tout autre. Plus d’exode rural mais un exode urbain. Quand on regarde les chiffres, la réalité n’est pas si simple : 81% des salaires sont versés dans les pôles urbains qui ne sont pas majoritaires en termes de population. Le fait urbain dense est minoritaire aujourd’hui. Le phénomène d’étalement urbain et d’expansion du phénomène périurbain pèse sur la psychologie collective des Français. Les seules zones périurbaines offrent seulement 12% des emplois mais concentrent à elles seules 22% des salariés. 90% des salariés périurbains quittent leur commune pour aller travailler contre 73% en moyenne nationale. La moyenne parcourue travaillée par un habitant périurbain d’Ile de France est de 29,9km. La moyenne du temps de transport est de 45 minutes. Il y a 10 ans, 14 930 communes périurbaines étaient recensées par l’INSEE. Leur taille moyenne était de…820 habitants. C’est cette France périurbaine qui, avec la France rurale, subit l’essentiel des difficultés sociales dans notre pays. C’est une France souvent de petits propriétaires endettés par l’achat de leur pavillon, c’est une France à la fois de la relégation sociale et de la mobilité imposée. Distances entre lieux de résidence, de travail, d’achalandage et éventuellement de loisirs ne cessent de s’allonger.

La vision commune de la société est le fruit d’une domination intellectuelle et sociale des élites hyper-urbaines concentrées dans ces villes-centres prescriptrices que Jacques Lévy définit comme la « ville-monde ». Ses valeurs sont différentes de celles de la France périphérique mais elles s’imposent à elle. La mobilité y est consentie et valorisante tandis que, dans les zones périurbaines et rurales, elle est subie. L’entre-soi permet ou favorise une reproduction sociale qui bénéficie déjà de la transmission du capital économique, social et culturel. On peut évidemment regarder de près la façon dont la ville a muté. L’apparition du phénomène de gentrification des anciens quartiers populaires a été popularisée par la figure du « bobo ». La ville concentre aujourd’hui bourgeoisie traditionnelle, bourgeois bohèmes et « intellectuels précaires » et… les exclus. A Paris, la proportion d’ouvriers et d’employés était, il y a 40 ans, de 65%. Elle est aujourd’hui de 35% !

C’est la France des villes-centres qui contribue aussi à définir la représentation médiatique de la réalité sociale française. On résume ainsi la question des « quartiers populaires » aux banlieues situées dans l’immédiate proximité des villes-centres. Pour l’imaginaire centre-urbain, le peuple s’est réincarné dans l’habitant des banlieues ou dans l’exclu, non dans l’ouvrier ou l’employé périurbain et rural. Le vocabulaire ne trompe pas : on parle de « quartiers populaires » non pour parler des zones périurbaines mais pour parler exclusivement des cités d’habitat social aux marges immédiates des villes-centres. Soulignons par exemple que « le jeune » ne peut plus être que « de banlieue » or on néglige qu’un tiers de la jeunesse française est rurale. Cette jeunesse a ses problèmes, subit des formes de violence, et est la première victime de cette première cause de mort chez les jeunes et qui est une mort violente : les accidents de la route . Les processus sociaux qui l’expliquent laissent, quand ils sont objectivés, tout de même planer un doute : et si ces attitudes suicidaires nous révélaient plus sur notre propre société que bien des sifflets dans des stades ou des voitures brûlées ?

On le voit, à la question de la place que l’on occupe dans le procès de production s’ajoute une dimension spatiale évidente. On le sait depuis les années 80 et certains travaux sociologiques nord-américains qui l’on pointé : la dimension géographique influe sur la psychologie collective et, nous le verrons, sur le vote. Le développement des suburbs américains a été le moteur de la droitisation des Etats-Unis et de la victoire de Reagan en 1980. De la même façon, la France périphérique vit une mobilité imposée qui fait voler en éclats le capital d’autochtonie et en même temps une part du lien social. Cette réalité semble parfois ignorée, elle est pourtant déterminante. C’est là que se concentre à la fois l’angoisse économique, l’angoisse sociale et que les citoyens ressentent le plus durement une crise du lien social. Il nous faut donc nous pencher sur les conséquences électorales pour voir si l’on peut établir une corrélation entre cette nouvelle géographie sociale et la géographie électorale française.

Les classes sociales et le vote : le poids de la France périphérique

Avant tout, rappelons qu’en 2002, le candidat du PS a obtenu 11% des voix des ouvriers et 13% des voix des employés. En 2007, la candidate du PS perd parce que la France périurbaine et la France périphérique industrielle ont préféré voter pour le candidat Sarkozy. Le PCF avait, quant à lui, obtenu 1% des voix ouvrières en 2002.

En 2005, la carte des résultats du référendum sur le TCE laisse apparaître deux France qui recoupent parfaitement la nouvelle géographie sociale française. Les études le mettent en évidence : le vote au référendum est d’abord une question de rapport à la mondialisation. Evidemment, on peut émettre l’hypothèse d’un « vote de classe » mais il faut encore ajouter une dimension spatiale aux déterminants du vote. Les plus fortes hausses du « oui » en 1992 et 2005 se situent à Neuilly-sur-Seine, Paris 16ème, Paris 7ème. Lorsqu’une commune comporte en son sein moins de 25% d’ouvriers, elle vote à environ 46% pour le « non ». Lorsqu’elle compte entre 50 et 55% d’ouvriers, elle vote à 63% « non ». Si la commune comporte moins de 500 habitants, elle vote à près de 60% pour le « non ». Si elle comporte entre 501 et 1000 habitants, elle vote à près de 58,77% pour le « non ». Seules les communes de plus de 100 000 donnent le « oui » majoritaire avec 44,05%. Il faut rappeler que les communes périurbaines sont celles qui accueillent ouvriers et employés de manière croissante et qui sont, en moyenne, des communes de moins de 900 habitants. Les ouvriers ont voté, selon les études, entre 70% et 80% pour le « non ». Les employés, entre 60% et 70%. La France qui gagne entre 1000 et 2000 € a voté à 65% « non », celle qui gagne plus de 3000 € a voté à 37% « non ».

A la lumière de ces résultats qui dessinent une France périphérique, d’ouvriers et d’employés, très favorable au « non », on peut émettre l’affirmation que l’espace est politique et qu’il détermine actuellement l’imaginaire autant que les votes. Le « non » est majoritaire parce qu’il est majoritaire de manière écrasante dans cette France majoritaire. Il ne s’agit pas d’émettre un jugement normatif sur le scrutin de 2005. Il s’agit simplement de voir comment il traduit de manière objective sur une question, une géographie sociale.

Que s’est-il passé alors en 2007 ? On le sait, à l’origine, le discours de Nicolas Sarkozy fait de néolibéralisme et néoconservatisme, de dénigrement de l’Etat, du service public et de notre système social ainsi que d’un pro-américanisme et de velléités d’intervention en Irak ne permettait pas à l’UMP de gagner. Il a permis de souder une droite radicalisée. Mais c’est le deuxième Sarkozy, celui inventé par Henri Guaino, celui qui parle dans les usines et pas celui qui rie dans les friches industrielles, qui a remporté l’élection. Il faut savoir se défaire d’un certain manichéisme électoral qui ferait de l’adversaire un diable. A bien des égards, le confort intellectuel a substitué l’antisarkozysme à l’antilepénisme. Chassons les discours moralisateurs et regardons cet électorat qui a quitté Jean-Marie Le Pen pour Nicolas Sarkozy : on a en effet beaucoup parlé de l’électorat sarko-lepéniste. C’est un électorat plus répartiteur, plus égalitaire que l’électorat UMP classique et…plus jeune et plus masculin. Pour preuve, l’électorat UMP a une opinion plus négative du mot « privatisation » en 2007 qu’en 2002.

Mais c’est, une fois de plus, la dimension géographique qui détermine les ressorts du succès de Nicolas Sarkozy. Là où la candidature socialiste marque le pas, c’est essentiellement dans les zones périurbaines au premier tour et dans la France industrielle du Nord-est au second. Le sud-est et le rivage languedocien basculant dans l’escarcelle UMP par le jeu des transferts FN-UMP. Nicolas Sarkozy réussit à s’emparer du vote des employés et des ouvriers. S’il fait la différence avec le PS c’est essentiellement parce qu’il séduire un électorat populaire féminin. Au premier tour, les ouvrières votent Sarkozy à environ 32% contre 24% pour Ségolène Royal. La France qui donne sa préférence aux candidats contestataires préfère également parmi les grands candidats… Nicolas Sarkozy.

Les banlieues proches des villes-centres ont voté très massivement pour la candidate du Parti Socialiste. Les zones périurbaines ont voté majoritairement Nicolas Sarkozy. Cela pose un problème stratégique qui découle d’une évidence : la classe sociale n’est pas le seul déterminant du vote. Un jeune ouvrier de Montreuil et un jeune ouvrier de La Clayette (Saône-et-Loire) ne votent pas pour le même candidat. Il y a un important déterminant spatial qui est aussi corrélé à des difficultés propres à l’espace périurbain et rural. Il y a aussi le fruit de représentations inversées de l’autre France, celle des banlieues.


Conclusion

Que peut faire la gauche ? D’abord, elle doit cesser de penser en fonction de l’opinion de la sociologie minoritaire des villes-centres. C’est une sociologie dont est issue, nous le savons, l’essentiel de l’encadrement politique du pays, au PS comme dans la « gauche de la gauche ».

La dimension spatiale, la précarisation croissante des ouvriers et des employés, la situation de l’espace périurbain et rural implique de redéfinir un message. Cela suppose d’élargir le débat : il y a en France des discriminations spatiales indifférentes à la couleur de peau mais qui sont le fruit des inégalités territoriales, scolaires entre autres, qui frappent notre pays.

Renouer avec le peuple, penser les mutations des classes sociales, penser leurs priorités, ce n’est pas céder à la démagogie. Je soulignerai que ce que la dernière note de la Fondation Jean-Jaurès nous révèle à propos des préférences sociétales des ouvriers nous permet de rompre avec une certaine « prolophobie ». Les ouvriers ne sont pas plus racistes ou homophobes que la moyenne des Français.

Penser une coalition sociale majoritaire, ce n’est pas penser un catalogue de bonnes intentions visant des catégories de populations. L’aspiration majoritaire de nos concitoyens relève de l’exigence d’égalité et c’est à cet aune qu’ils jugeront les candidats de gauche en 2012.

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Mercredi 15 Septembre 2010 à 22:32 | Permalien | Commentaires (1)
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