"Je déteste par-dessus tout être pris pour un imbécile par un politicien", Claude Chabrol
Pourquoi le FN fait-il une telle percée -15% des voix- au 1er tour des cantonales ? Comment le contrer ? Pour Gaël Brustier, co-auteur de "Voyage au bout de la droite" paru ce mois-ci, il est "vain" de diaboliser le Front national. Il s'agit désormais pour la gauche de "rompre avec la prolophobie" et de proposer un nouvel "imaginaire collectif" qui sache concurrencer celui, dominant, d'une droite de plus en plus à droite. Interview de ce docteur en sciences politiques, qui se dit proche du député socialiste Arnaud Montebourg.
Que pensez-vous du succès du Front national aux cantonales de dimanche, avec 15% des voix ?Marine Le Pen, qui apparaît débarrassée des fantômes de l'OAS et de la collaboration, est la dépositaire d'une marque et l'héritière d'un nom incarnant le vote protestataire.
Elle est désormais le porte-voix de ceux qui votent contre les élites. Car le vote FN est fortement motivé par la peur de ne pas exister. A partir du moment où vous êtes disqualifiés, où votre voix n'est pas entendue, vous cherchez un moyen d’expression. Marine Le Pen est la seule à représenter les illégitimes sociaux.
Mais la vraie question est de savoir pourquoi il y a dans les sociétés occidentales un imaginaire droitier qui se développe. Cet imaginaire a bénéficié à Nicolas Sarkozy lors de la présidentielle de 2007. Et au Front National lors du premier tour des cantonales ce dimanche.
Sur quoi se fonde cet "imaginaire droitier" ?Sur la peur du déclassement de l'Occident. Ce thème du déclin de l'Occident, qui est un thème de droite, touche toutes les classes sociales, y compris les élites.
Pourquoi blâmer un ouvrier qui vote Marine Le Pen pour obtenir une meilleure protection économique, et approuver un discours des élites, parfois de gauche, qui fait du contre-terrorisme l’alpha et l’oméga de la politique étrangère, alors que nous sommes davantage menacés par l'expansion de l'Inde ou de la Chine que par le monde musulman ?
Vous imputez à la droite chiraquienne des responsabilités dans la montée du FN ?Oui, parce que c'est Jacques Chirac qui a dissous la droite gaulliste traditionnelle, autoritaire et égalitaire. Dissolution qui s’est produite dans la deuxième moitié des années 80, quand Jacques Chirac dirigeait le RPR et qu'Edouard Balladur a forgé une nouvelle ligne idéologique néo-libérale, inspirée des politiques de Ronald Reagan ou Margaret Thatcher. Ce tournant libéral date d'avant Nicolas Sarkozy.
Une évolution à la GianFranco Fini (aujourd'hui président de la Chambre des députés en Italie, hier d'extrême-droite) est-elle envisageable, avec une "normalisation" de Marine Le Pen et du Front national ?Gianfranco Fini vient du MSI (Mouvement Social Italien) post-fasciste, il croit en l’Etat. Il s'est recentré parce qu'il était opposé à la Ligue du Nord. Celle-ci rassemble à la fois les néo-libéraux, sur le moins d'Etat, et les ouvriers, sur des thématiques racistes.
Marine Le Pen, elle, représente ces deux extrêmes-droites : elle joue à la fois sur un volontarisme à la Fini et sur un différentialisme à la Bossi – le syndrome de Lampedusa.
Son recentrage n’est pas pour demain, même si elle a choisi d'adopter pour cette campagne une rhétorique -je dis bien une rhétorique - purement égalitaire.
Vous croyez à une convergence UMP-FN ?La fusion des électorats a eu lieu. Il y a un électoral volatil qui était passé en 2007 du FN à l'UMP, et qui est repassé au FN. Même si l’électorat de Marine Le Pen est plus jeune, plus masculin, plus ouvrier que celui de l’UMP.
Quelle peut être la réponse de la gauche à cet imaginaire de plus en plus droitier?Il faut proposer un imaginaire collectif concurrent à celui de la droite. Il y a une détresse à laquelle des réponses purement sociales ou économiques ne suffisent pas.
La question, c’est celle de la nation civique. Qu’est ce qui fait lien entre les citoyens ? Il faut aussi s’intéresser à ce que j’appelle "les paniques morales" : en France, la surreprésentation des questions liées à l’islam, à l’immigration, tout ce qui fait l’objet de débats sans fin.
La gauche devrait les prendre en compte, délaisser la vision déformée du pays. Il faut rompre avec la "prolophobie", arrêter de traiter tout le monde en Dupont-Lajoie ou Lacombe Lucien, éviter de sortir le mot populisme à tout bout de champ. S’adresser à la majorité sociale de ce pays, aux ouvriers et employés mis en danger par la concurrence internationale et la précarité.
Il faut rompre avec le "boboïsme" des centre-villes ?Oui. Il faut réhabiliter les mondes ouvriers et ruraux, défendre les tissus industriels, instaurer le "bouclier rural". Prendre en compte les zones péri-urbaines, derniers refuges d’une classe ouvrière qui a été expulsée des centre-ville et n’est plus encadrée, comme elle l’était autrefois, par le PC ou la CGT. S'intéresser aussi à l’Est de la France, où les mondes ouvriers ont été purement et simplement abandonnés.
Faut-il diaboliser le Front national ?La diabolisation est inefficace. Ca ne marche pas et ça ne sert à rien.
Par Anne BRIGAUDEAU
Que pensez-vous du succès du Front national aux cantonales de dimanche, avec 15% des voix ?Marine Le Pen, qui apparaît débarrassée des fantômes de l'OAS et de la collaboration, est la dépositaire d'une marque et l'héritière d'un nom incarnant le vote protestataire.
Elle est désormais le porte-voix de ceux qui votent contre les élites. Car le vote FN est fortement motivé par la peur de ne pas exister. A partir du moment où vous êtes disqualifiés, où votre voix n'est pas entendue, vous cherchez un moyen d’expression. Marine Le Pen est la seule à représenter les illégitimes sociaux.
Mais la vraie question est de savoir pourquoi il y a dans les sociétés occidentales un imaginaire droitier qui se développe. Cet imaginaire a bénéficié à Nicolas Sarkozy lors de la présidentielle de 2007. Et au Front National lors du premier tour des cantonales ce dimanche.
Sur quoi se fonde cet "imaginaire droitier" ?Sur la peur du déclassement de l'Occident. Ce thème du déclin de l'Occident, qui est un thème de droite, touche toutes les classes sociales, y compris les élites.
Pourquoi blâmer un ouvrier qui vote Marine Le Pen pour obtenir une meilleure protection économique, et approuver un discours des élites, parfois de gauche, qui fait du contre-terrorisme l’alpha et l’oméga de la politique étrangère, alors que nous sommes davantage menacés par l'expansion de l'Inde ou de la Chine que par le monde musulman ?
Vous imputez à la droite chiraquienne des responsabilités dans la montée du FN ?Oui, parce que c'est Jacques Chirac qui a dissous la droite gaulliste traditionnelle, autoritaire et égalitaire. Dissolution qui s’est produite dans la deuxième moitié des années 80, quand Jacques Chirac dirigeait le RPR et qu'Edouard Balladur a forgé une nouvelle ligne idéologique néo-libérale, inspirée des politiques de Ronald Reagan ou Margaret Thatcher. Ce tournant libéral date d'avant Nicolas Sarkozy.
Une évolution à la GianFranco Fini (aujourd'hui président de la Chambre des députés en Italie, hier d'extrême-droite) est-elle envisageable, avec une "normalisation" de Marine Le Pen et du Front national ?Gianfranco Fini vient du MSI (Mouvement Social Italien) post-fasciste, il croit en l’Etat. Il s'est recentré parce qu'il était opposé à la Ligue du Nord. Celle-ci rassemble à la fois les néo-libéraux, sur le moins d'Etat, et les ouvriers, sur des thématiques racistes.
Marine Le Pen, elle, représente ces deux extrêmes-droites : elle joue à la fois sur un volontarisme à la Fini et sur un différentialisme à la Bossi – le syndrome de Lampedusa.
Son recentrage n’est pas pour demain, même si elle a choisi d'adopter pour cette campagne une rhétorique -je dis bien une rhétorique - purement égalitaire.
Vous croyez à une convergence UMP-FN ?La fusion des électorats a eu lieu. Il y a un électoral volatil qui était passé en 2007 du FN à l'UMP, et qui est repassé au FN. Même si l’électorat de Marine Le Pen est plus jeune, plus masculin, plus ouvrier que celui de l’UMP.
Quelle peut être la réponse de la gauche à cet imaginaire de plus en plus droitier?Il faut proposer un imaginaire collectif concurrent à celui de la droite. Il y a une détresse à laquelle des réponses purement sociales ou économiques ne suffisent pas.
La question, c’est celle de la nation civique. Qu’est ce qui fait lien entre les citoyens ? Il faut aussi s’intéresser à ce que j’appelle "les paniques morales" : en France, la surreprésentation des questions liées à l’islam, à l’immigration, tout ce qui fait l’objet de débats sans fin.
La gauche devrait les prendre en compte, délaisser la vision déformée du pays. Il faut rompre avec la "prolophobie", arrêter de traiter tout le monde en Dupont-Lajoie ou Lacombe Lucien, éviter de sortir le mot populisme à tout bout de champ. S’adresser à la majorité sociale de ce pays, aux ouvriers et employés mis en danger par la concurrence internationale et la précarité.
Il faut rompre avec le "boboïsme" des centre-villes ?Oui. Il faut réhabiliter les mondes ouvriers et ruraux, défendre les tissus industriels, instaurer le "bouclier rural". Prendre en compte les zones péri-urbaines, derniers refuges d’une classe ouvrière qui a été expulsée des centre-ville et n’est plus encadrée, comme elle l’était autrefois, par le PC ou la CGT. S'intéresser aussi à l’Est de la France, où les mondes ouvriers ont été purement et simplement abandonnés.
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