(Au delà de l'européisme), paru sur Marianne2 le 11 septembre 2010


Longtemps source de désunion, la question de l'Europe pourrait connaître un retour en grâce au sein de la gauche française. Mais attention à ne pas demeurer dans le débat entre une Europe fédérale et une Europe confédérale, qui n'en résoudra pas les contradictions, selon Gaël Brustier, docteur en Science politique.


EUROPE FEDERALE OU EUROPE CONFEDERALE, PEU IMPORTE !
En adoptant, ce mercredi 8 septembre, la première version du volet international et européen de son projet, le Parti Socialiste peut se donner la chance de dépasser ce qui fut longtemps une source de dissensions en son sein : l’Europe. On se souvient évidemment de la fracture interne de 2004-2005 mais on feint d’ignorer que, plus généralement, l’Europe a longtemps été une pomme de discorde au sein de la Gauche française et européenne. Les socialistes français furent longtemps divisés (un certain nombre d’entre eux votèrent, dès l’origine, « non » à la CED puis d’autres furent influencés par le rejet du traité de Rome par Pierre Mendès-France) et que les communistes français maintinrent une défiance constante envers l’Europe communautaire. Les autres gauches européennes ont adopté, chacune en fonction de leurs contingences nationales, diverses attitudes à l’égard du projet communautaire européen. L’Europe était la voie de la normalisation pour le PSOE de Gonzalez et le PSP de Soares. Elle était objet de consensus en Italie où le PCI inventa l’eurocommunisme visant à distiller dans l’Europe une petite dose d’idées progressistes sans changer les structures de l’Europe, les socialistes autrichiens de Kreisky se défièrent d’une entrée trop rapide et non maîtrisée dans la CEE réclamée par les pangermanistes tandis que la social-démocratie allemande projetait sur le projet européen la volonté pacifique propre à la RFA… Pour des raisons diverses, les gauches européennes trouvaient, à quelques exceptions près, de bonnes raisons d’adhérer au projet communautaire européen. Pour le PS, après 1983, il s’est surtout agi de trouver un projet de substitution au socialisme.

Une récente tribune, parue dans Libération, fixe de nouveau comme « horizon » des progressistes « l’Europe politique ». Olivier Ferrand, Président de la Fondation Terra Nova, et ses cosignataires y décrivent une Commission « « gouvernement » européen », un « déficit démocratique » devenu tarte à la crème du débat et nourrissant le fantasme relatif à « l’Europe technocratique », aussi erroné sur le fond que dangereux politiquement. D’après nos « progressistes », les droites européennes envisageraient donc comme solution une « Europe intergouvernementale » ou « confédérale » avec une reprise en main par les Etats de l’Europe (ce qui a toujours été le cas même quand ils ont décidé de laisser la Commission agir comme sous l’ère Delors) et qui serait « l’aboutissement » (sic) du Plan Fouchet ! Evidemment, devant les audaces des fédéralistes, « les gouvernements résistent » et « les citoyens hésitent ». On connait ce type de saynète - mille fois jouée - du volontarisme visionnaire fédéraliste contre les « égoïsmes nationaux » que réédite la tribune de Terra Nova. Le problème c’est que cette vision de l’Europe ne tient pas et qu’elle pèche par manque de sérieux. Elle a, en effet, été maintes fois contredite tant par les faits que par leur analyse méticuleuse. Andrew Moravcsik, l’un des spécialistes américains de la construction européenne, a, dans ses écrits, éclairé sur la réalité du processus d’intégration communautaire. Les gouvernements n’ont jamais cessé d’être aux commandes et l’Acte Unique (février 1986) ou le traité de Maëstricht (1991) ont été, comme le traité de Rome (1957) après la Conférence de Messine et le compromis de Taormina (1955), le produit d’un accord entre eux. Autre fausse idée : la « paralysie » de l’Union. La vérité – et Olivier Costa autant que Paul Magnette l’avaient démontré en 2005- c’est que le système actuel n’empêche en rien la prise de décision. Là n’est pas le problème de l’Europe. Disserter sur la nature fédérale de l’Europe est une vaine querelle byzantine à laquelle on peut consacrer autant de conclaves universitaires que l’on voudra sans aucune chance de la résoudre. Ce n’est, au fond, ni le problème intellectuel ni l’urgence politique que de rejouer cette querelle confédération-fédération, l’Europe empruntant à ces deux formes politiques traditionnelles et constituant une sorte de tiers modèle… Il est en effet sans doute dommage que les socialistes français et européens ne se reportent pas plus aux travaux de deux de leurs camarades : le politiste Paul Magnette, universitaire, spécialiste internationalement reconnu de l’intégration européenne, puis Ministre socialiste belge et Hubert Védrine. Je n’oserai leur suggérer, en outre, de se reporter également à quelques analyses du CERES et de Jean-Pierre Chevènement qui, loin d’être « souverainistes » opèrent très tôt une critique assez juste de l’Europe communautaire. Une chose est sûre : si l’idée des « progressistes » est de relancer la machine à rédiger de grands textes institutionnels, l’échec sera vite au rendez-vous. Il faut mettre fin à ce qu’Hubert Védrine appelle justement l’Irrealpolitik !

Essayons d’abord d’y voir clair et de comprendre ce que l’Europe est et ce qu’elle n’est pas. Qu’est ce fondamentalement que l’Europe actuelle ? Est-ce le léviathan fantasmé par les souverainistes ? Est-ce l’embryon d’un Etat fédéral européen rêvé par les « progressistes » d’Olivier Ferrand ? Ni l’un ni l’autre. « Des Etats qui coordonnent leur action, poussés par des interdépendances économiques et militaires croissantes, voilà l’Europe » écrit Magnette qui ajoute d’ailleurs : « Sans doute faut-il se débarrasser plus brutalement d’une mythologie qui fut utile aux commencements, mais qui ne l’est plus ». Paul Magnette, que l’on peut difficilement taxer d’euroscepticisme pointe en vérité qui, pour le coup, dérange vraiment car elle bouscule le ronron lancinant d’un débat européen marqué par le faux dilemme fédération-confédération, par l’opposition « nonistes de gauche » forcément défenseurs d’une Europe « juste » contre « Ouiouistes » gardiens des tables de la loi des « Pères Fondateurs ». Ce débat-là fait perdre du temps, beaucoup de temps à la Gauche, à notre pays et à l’Europe. « Non, l’Europe n’est pas issue d’un élan de réconciliation entre les peuples, guidés par des élites visionnaires et mus par le sens de leurs propres horreurs » ajoute Paul Magnette. A raison, il trouve dans Munich l’un des clés pour comprendre cette nouvelle forme de gestion des relations inter-étatiques en Europe. La faiblesse de la volonté politique des gouvernements est évidente mais ce n’est pas la fuite en avant institutionnelle qui palliera une carence politique dont on voit bien qu’elle est assez commune à tous les gouvernements (sociaux démocrates, conservateurs ou de droite radicale) en Europe. L’avenir de l’Europe restera entre les mains des gouvernements élus dans le cadre des Etats-nations. Ce qui se fera de sérieux se fera sans doute d’abord sur la base d’accords entre France et Allemagne.

La réalité de l’Europe est pourtant soumise à une puissante contradiction. Elle est, sur le plan européen, le théâtre d’une « gouvernance » par consensus entre élites des différents Etats-nations. Le théâtre politique européen, consensuel, élitaire, produit et instrument de la pacification des relations inter-étatiques est confronté au fait qu’en dernier ressort la souveraineté appartient au peuple dans chacun des Etats et non à un peuple européen. Existe-t-il un politiste sérieux pour affirmer que nous nous orientons vers l’édification d’un « peuple européen » ? Norbert Elias avait, dans un texte visionnaire, pointé les contradictions de l’Europe communautaire. Il déclarait que l’Europe pâtit du fait que, pour un individu, « le lien à son propre Etat national est vif et puissant » et qu’il « est en revanche comparativement effacé voire inexistant avec les premières esquisses de confédération européenne » . En sera-t-il autrement ? Cette question européenne appelle une réponse de Normand : Peut-être mais peut-être pas. Nous ne savons pas ! On ne crée par des allégeances par la force et on ne peut pas savoir si les individus transféreront leur allégeance de la nation à l’Europe aussi facilement et rapidement que le pensent certains. Hubert Védrine vise juste lorsqu’il écrit : « Ni les rituels slogans nunuches (l’Europe c’est la paix, la jeunesse, l’avenir, etc.), ni les objectifs leurres (Europe politique, Europe sociale, Europe puissance), ni la démagogie inutile (les lamentations sur le prétendu déficit démocratique) ne comportaient de réponse aux nouvelles questions des peuples face au nouveau jeu mondial » . « L’Europe » est à la fois le produit du resserrement des interdépendances étatiques, le produit de leur pacification et le moyen d’organiser celle-ci. Il ne faut pas y voir ce qu’elle n’est pas. Mais en tant que système de pouvoir, elle cherche à se légitimer. Elle fait vivre des mythes et une symbolique propre.

Or la Gauche a un problème avec la symbolique. Elle en opère trop peu l’analyse et la critique. Elle a vu, trop longtemps, dans l’Europe un projet de substitution au socialisme. Cela a été le cas à partir de 1983 et s’est vérifié chaque fois au moment du traité de Maëstricht comme d’Amsterdam ou de Nice... Les élites qui, au jour le jour, font l’Europe, règlent le hiatus entre leur gouvernance consensuelle et les opinions publiques nationales par l’usage de la symbolique et pas l’usage des mythes. Dans ce contexte, incontestablement, plus que l’hymne de Beethoven ou le Drapeau au splendide bleu marial, c’est Jean Monnet qui a été le plus utilisé en France. En vain semble-t-il. On le fait parler, on fait l’exégèse de sa pensée, au besoin on détourne habilement ce qu’il a dit et fait et parfois on lui attribue ce qu’il n’a pas fait (comme la pseudo « méthode Monnet »). Jean Monnet fut érigé, à dessein, en figure tutélaire de la construction communautaire. Le « Mythe Jean Monnet », comme l’a excellemment souligné Marc Joly, a eu une fonction politique mais n’a jamais été présent dans les catégories populaires : c’est un mythe élitaire. On a tout fait dire à Monnet qui, d’ailleurs, n’a pas écrit ses Mémoires… Pour paraphraser un ancien Premier Ministre, on serait tenté d’adresser aux européistes une supplique assez simple : « Laissez Monnet en paix ! ». Car Monnet avait quelques idées, qu’a posteri, on ne peut juger antipathiques même si elles sont aujourd’hui assez désuètes. Restera de lui cette passion organisatrice qu’il a appliquée au Plan puis en imaginant l’Euratom. Entre les tenants d’une critique rationnelle de la Construction européenne et le vrai Monnet, la réconciliation est possible.

En vérité, nous ne reviendrons pas à l’état antérieur. Doit-on sérieusement regretter l’ère de la souveraineté absolue des Etats ? Peut-on, ne serait-ce qu’une minute, éprouver quelque nostalgie pour un système de confrontation des Etats où la violence inter-étatique n’était pas dominée ? A tout prendre, n’est il pas préférable d’avoir un Jean-Pierre Jouyet ou un Michel Barnier qu’un Pierre-Etienne Flandin ou un Georges Bonnet ? Cette réalité-là n’empêche pas ou ne doit pas empêcher les gouvernements d’agir : ceux-ci, s’ils ont des relations pacifiées, doivent savoir – et savent – s’affranchir des textes juridiques. Que peut, in fine, la Cour de Luxembourg face à la volonté politique et la puissance du suffrage universel ? La crise a montré comment l’Europe, devant l’urgence, savait s’affranchir de certaines de ses règles pourtant présentées comme « intangibles ». Même Jean-Claude Trichet a du assouplir ses positions. Dans un cadre pacifié par la géopolitique et l’histoire, la politique et la démocratie doivent reprendre leurs droits. Revenons enfin à la réalité ! L’Europe reste et restera vraisemblablement ce système hybride, qui n’est ni une fédération ni une confédération et dont on doit cesser de rêver qu’elle devienne une « nation européenne ». Que reste-t-il, aujourd’hui, de l’Europe communautaire ? Une monnaie unique, qui pose un problème de cohésion, dont la Grèce nous a donné un aperçu (le réveil d’une conscience nationale allemande aigue en a été un révélateur puissant). Une politique commerciale dont il faudra discuter avec l’Allemagne et dont on sait qu’elle contribue puissamment à la désindustrialisation de l’Europe. Une politique de la concurrence, dont on s’étonne qu’en dernier ressort, sa définition relève des juges alors qu’un appel devant le Conseil européen semblerait plus qu’utile. Il reste ensuite ce « forum de négociation » qui est loin d’être inutile, qui pacifie et qui contribue, sur ce continent, à faire dialoguer les pays entre eux.

L’Europe vivant sur un mythe, les élites européennes (qui ne sont jamais que les élites nationales transposées à Bruxelles) ont engagé une partie de cache-cache avec les citoyens de leurs pays. En France, le cache-cache s’est terminé le 29 mai 2005 : c’était le seul but, fondamentalement du référendum mais il était essentiel et le non revêtait un caractère salutaire. Puisqu’il n’y avait « pas de Plan B » (selon les tenants du « oui ») et donc pas de choix alternatif possible (ce qui en démocratie pose un problème), les citoyens ont appliqué un principe de précaution démocratique. Mais le « mythe Europe » a la vie dure. Il est assez drôle de voir quelques « nonistes » de gauche pratiquer l’exégèse du traité de Lisbonne et opérer une critique de la réalité de l’Union Européenne en adhérant pourtant à la représentation idéalisée de l’Europe : « l’Europe sociale », « l’Europe de gauche » , la « Fédération européenne » etc… Les « nonistes », pour l’essentiel, ne s’émancipent pas du « mythe » Europe… Assez curieusement, les quelques personnalités de Terra Nova reprennent quant à elle un argument déjà utilisé en 1992 au moment du traité de Maëstricht : « «Pour faire la République sociale, il faut faire la République». Ce que Jaurès défendait en France il y a plus de cent ans vaut aujourd’hui pour l’Union: l’Europe sociale passe par l’Europe politique. ». Une fois de plus, on ne peut qu’inciter les « progressistes » à comparer ce qui est comparable. Le régime politique d’organisation des relations entre Etats n’est en rien le régime politique républicain qu’a connu la France à la fin du XIXème siècle. Faut-il que l’on continue de construire des châteaux de carte idéologiques ?

La social-démocratie européenne doit donc évoluer. Les socialistes français peuvent montrer le chemin. Il y a évidemment un risque, c’est le retour de flamme fédéraliste (pris au sens de la croyance, de la foi) qui ranimerait la fausse conscience européiste pour éteindre la volonté politique. Ce risque là devrait être écarté par l’urgence politique. Ce n’est pas l’élection sur des listes transnationales des Parlementaires européens qui règlera quoi que ce soit ! Quant à l’idée d’un noyau dur, elle se heurte au fait qu’elle fait l’unanimité : tous les pays sont d’accords pour qu’il y ait un noyau dur à condition d’en faire partie ! L’affaire étant entendue, il faut revenir sur terre. Il faut que la Gauche cesse de se projeter dans un mythe européiste pour faire prendre conscience des interdépendances du monde aux citoyens, faire entrer l’Europe et le monde dans la conscience politique de chaque citoyen. Dans le même temps, comme le dit Hubert Védrine, il faut que la France parle à l’Europe et pas qu’elle parle de l’Europe ou qu’elle parle au nom de l’Europe. L’européisme, idéologie de la sortie des idéologies, a vécu. Il faut lui substituer autre chose. C’est peut-être à Romain Gary qu’il faut laisser le mot de la fin : « Les marionnettes de « l’Europe puissance » peuvent continuer à s’agiter : elle ne font pas l’Histoire, elle font des histoires ». Et s’il était temps de refaire de la politique ?



(1) Archives du CERES

(2) Norbert Elias, La société des individus, p 285

(3) Hubert Védrine, Le temps des chimères, 2003-2009, Paris, Fayard, 2009, pp 17-18

(4) En poste au moment du réarmement de la Rhénanie et des Accords de Munich

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Samedi 11 Septembre 2010 à 12:35 | Permalien | Commentaires (0)
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