Pourquoi ce livre aujourd’hui?
« Recherche le peuple désespérément » vient baliser une première étape de notre engagement politique. Nous avons découvert la politique auprès d’hommes talentueux qui plaçaient toujours le débat d’idées au cœur de leur combat. C’est un sain principe. Et puis maintenant, nous volons de nos propres ailes, en électrons libres au sein d’un Parti Socialiste qui a besoin de revenir à quelques solides repères républicains, à l’idéal socialiste et à une analyse de la société la plus cohérente qui puisse être. Raison de plus pour mener un combat culturel en interne, les militants sont, pour l’heure, plus touchés par nos idées que les dirigeants. C’est un bon début !
Le principal objectif de notre livre est de traduire en termes politiques une somme impressionnante d’études sociologiques, géographiques, démographiques qui permettent de mieux comprendre notre société. Au confluent des discours savants et militants, notre livre donne quelques clés stratégiques.
Vous êtes très critiques vis-à-vis de la gauche politique? Qui aime bien châtie bien? Qu’espérez-vous ?
Nous espérons faire comprendre à la gauche qu’elle ne pourra battre Sarkozy qu’en se dotant d’une vision de la sociologie de notre pays autant qu’en développant un projet alternatif. Il y a chez Sarkozy et ses conseillers une véritable connaissance de la société française mise au service d’une droite radicalisée, presque berlusconnisée. A nous de retrouver un électorat qui nous a fait défaut depuis vingt-cinq ans : les couches populaires. Elles n’ont pas disparu et ce sont elles qui ont fait la décision politique en 2005 comme en 2007 !
Vous remettez au centre du débat, les travaux de nombreux intellectuels lumineux mais méconnus du grand public et des dirigeants politiques. Vous relancez l’idée d’un lien dialectique entre la pensée et l’action. C’est un ressourcement ?
Certains sont bien connus mais marginalisés par les élites : pensons au talentueux Emmanuel Todd. D’autres, dans l’ombre, poursuivent un travail intellectuel de première importance, on doit citer ici Christophe Guilluy et les nouvelles fractures sociales et territoriales ou encore Nicolas Renahy, un chercheur en sociologie qui travaille sur la jeunesse ouvrière et rurale. Il y a, parmi les chercheurs français, quantité de femmes et d’hommes dont les écrits ne semblent pas intéresser les responsables politiques… Il faut retisser des liens entre ceux qui contribuent à l’intelligence de la société et ceux qui s’attachent à imaginer une alternative politique.
Parlons aussi de chercheurs en science politique étasuniens comme Thomas Franck dont les travaux sont essentiels. A fortiori, remarquons qu’aux Etats-Unis, il existe des « professionnels de la politique », comme Joe Trippi, qui s’efforcent de penser la société américaine et les méthodes pour bâtir des alliances électorales durables.
N’oublions pas non plus que les chiffres les plus alarmants sur l’état de la société française se lisent très facilement dans les publications de l’INSEE. Au-delà des titres, censés rassurer les ministres, le contenu de leurs études est édifiant !
Votre étude de ce que l’on pourrait appeler une nouvelle géosociologie des territoires est lumineuse notamment sur l’implantation des couches populaires (ouvriers, employés) dans notre pays. Vous appelez la gauche à s’intéresser aux couches populaires des zones périurbaines et rurales largement oublié par la gauche politique. Pouvez-vous en dire plus?
Cette France invisible, celles des périphéries (périurbaines et rurales) est tout simplement la France majoritaire ! Pour nous, il s’agit d’inviter la gauche française, dans sa diversité, à s’intéresser à cette France là, à la comprendre, à lui parler. C’est un travail d’autant plus difficile que, dans certains milieux de gauche, le peuple est déprécié, considéré assez négativement. La percée du FN chez les ouvriers, le vote « Non » en mai 2005 ou même le vote pour Nicolas Sarkozy de la « France qui se lève tôt » ne sont analysés que sous un angle moral, pour ne pas dire moralisateur.
Il s’agit, selon nous, de bâtir, une coalition sociale majoritaire avec des classes sociales qui, d’une part existent encore et, d’autre part, adhèrent encore aux principes et aux idéaux républicains. L’état de l’opinion publique après l’affaire de l’EPAD laisse entendre que notre peuple adhère très majoritairement à un idéal d’égalité…
Vous appelez la gauche à tenir compte du vote du 29 mai 2005 où les couches populaires ont largement contribué à la victoire du non. N’est-ce pas être à contre-courant de l’histoire ?
Le 29 mai est un fait. C’est un fait électoral révélateur de nombreux faits sociaux. On peut interpréter le vote du 29 mai de nombreuses façons. Nous retenons, pour notre part, une interprétations sociale et spatiale en lien avec la mondialisation. Nous y voyons, quoi que l’on pense par ailleurs de l’actuel traité de Lisbonne, la manifestation d’un « principe de précaution démocratique » qui a sanctionné la politique du choix unique des élites et la manipulation des symboles démocratiques. Oui, la Gauche doit appréhender les craintes des classes populaires. Oui, elle doit s’adresser à cette France du « non » qui n’est pas une France nationaliste, xénophobe ou repliée mais une France qui souffre et qui appelle ses dirigeants à remettre en avant des principes et des idéaux républicains.
Vous estimez nécessaire que la gauche fasse une critique radicale du libre-échange largement véhiculé par la gauche française. Pensez-vous être entendus ?
C’est un débat, pour l’instant interdit par le conformisme ambiant, qu’il va falloir mener. Le PS devra bien choisir entre d’un côté Pascal Lamy et Dominique Strauss-Kahn, idiots utiles du néolibéralisme, et les analyses d’Emmanuel Todd ou Jacques Sapir de l’autre qui avancent des propositions sur le protectionnisme européen. Comment expliquer à l’électorat populaire qu’il est acceptable de contempler béat et les bras ballants la désindustrialisation de notre continent !
Vous semblez lier la possible victoire politique de la gauche au ressourcement du lien de la gauche avec les couches populaires. Alors que de nombreux dirigeants de la gauche se lamentent d’avoir perdu le soutien des couches populaires et appellent à une meilleure communication, vous dîtes que c’est à la gauche de changer de ligne stratégique. Vous leur demandez un travail de titan !
Les pleureuses sont les bienvenues dans les enterrements siciliens. Il est à souhaiter que la gauche française n’est soit pas encore là ! Rien n’est définitivement perdu pour la gauche, ni le peuple, ni les élections à venir. Il est pour autant certain que les couches populaires n’accepteront de faire à nouveau confiance à la gauche que si elle présente à la fois un nouveau visage et un autre programme que l’accompagnement social du néolibéralisme. Travail de Titan ? Pour qui a un peu de sens du bien commun et d’ambition pour son pays, il semble que ce ne soit pas une mission impossible.
Dans l’état actuel des choses, bien que vous soyez membres du PS, vous ne semblez ni être suivi par la direction du PS, ni par les dirigeants du Front de gauche et du NPA. Vous vous préparez à une longue marche ?
Yan’an est en vue ! Au moins avons-nous un cap et une stratégie ! C’est déjà beaucoup et, de plus, nous ne comptons que sur nos propres forces ! Si l’on est raisonnable, il convient de constater qu’il y a dans notre pays, au-delà des clans, des écuries présidentielles et des groupuscules, des ressorts intellectuels et moraux qui peuvent nous permettre de bâtir ce socle sociologique et majoritaire stable qui seul pourrait engager une politique de redressement républicain. A nous de nous rassembler pour ce faire.
Propos recueillis auprès des auteurs du livre Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin par Bernard Teper
http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/recherche-le-peuple-desesperement-entretien-avec-les-auteurs/1150
« Recherche le peuple désespérément » vient baliser une première étape de notre engagement politique. Nous avons découvert la politique auprès d’hommes talentueux qui plaçaient toujours le débat d’idées au cœur de leur combat. C’est un sain principe. Et puis maintenant, nous volons de nos propres ailes, en électrons libres au sein d’un Parti Socialiste qui a besoin de revenir à quelques solides repères républicains, à l’idéal socialiste et à une analyse de la société la plus cohérente qui puisse être. Raison de plus pour mener un combat culturel en interne, les militants sont, pour l’heure, plus touchés par nos idées que les dirigeants. C’est un bon début !
Le principal objectif de notre livre est de traduire en termes politiques une somme impressionnante d’études sociologiques, géographiques, démographiques qui permettent de mieux comprendre notre société. Au confluent des discours savants et militants, notre livre donne quelques clés stratégiques.
Vous êtes très critiques vis-à-vis de la gauche politique? Qui aime bien châtie bien? Qu’espérez-vous ?
Nous espérons faire comprendre à la gauche qu’elle ne pourra battre Sarkozy qu’en se dotant d’une vision de la sociologie de notre pays autant qu’en développant un projet alternatif. Il y a chez Sarkozy et ses conseillers une véritable connaissance de la société française mise au service d’une droite radicalisée, presque berlusconnisée. A nous de retrouver un électorat qui nous a fait défaut depuis vingt-cinq ans : les couches populaires. Elles n’ont pas disparu et ce sont elles qui ont fait la décision politique en 2005 comme en 2007 !
Vous remettez au centre du débat, les travaux de nombreux intellectuels lumineux mais méconnus du grand public et des dirigeants politiques. Vous relancez l’idée d’un lien dialectique entre la pensée et l’action. C’est un ressourcement ?
Certains sont bien connus mais marginalisés par les élites : pensons au talentueux Emmanuel Todd. D’autres, dans l’ombre, poursuivent un travail intellectuel de première importance, on doit citer ici Christophe Guilluy et les nouvelles fractures sociales et territoriales ou encore Nicolas Renahy, un chercheur en sociologie qui travaille sur la jeunesse ouvrière et rurale. Il y a, parmi les chercheurs français, quantité de femmes et d’hommes dont les écrits ne semblent pas intéresser les responsables politiques… Il faut retisser des liens entre ceux qui contribuent à l’intelligence de la société et ceux qui s’attachent à imaginer une alternative politique.
Parlons aussi de chercheurs en science politique étasuniens comme Thomas Franck dont les travaux sont essentiels. A fortiori, remarquons qu’aux Etats-Unis, il existe des « professionnels de la politique », comme Joe Trippi, qui s’efforcent de penser la société américaine et les méthodes pour bâtir des alliances électorales durables.
N’oublions pas non plus que les chiffres les plus alarmants sur l’état de la société française se lisent très facilement dans les publications de l’INSEE. Au-delà des titres, censés rassurer les ministres, le contenu de leurs études est édifiant !
Votre étude de ce que l’on pourrait appeler une nouvelle géosociologie des territoires est lumineuse notamment sur l’implantation des couches populaires (ouvriers, employés) dans notre pays. Vous appelez la gauche à s’intéresser aux couches populaires des zones périurbaines et rurales largement oublié par la gauche politique. Pouvez-vous en dire plus?
Cette France invisible, celles des périphéries (périurbaines et rurales) est tout simplement la France majoritaire ! Pour nous, il s’agit d’inviter la gauche française, dans sa diversité, à s’intéresser à cette France là, à la comprendre, à lui parler. C’est un travail d’autant plus difficile que, dans certains milieux de gauche, le peuple est déprécié, considéré assez négativement. La percée du FN chez les ouvriers, le vote « Non » en mai 2005 ou même le vote pour Nicolas Sarkozy de la « France qui se lève tôt » ne sont analysés que sous un angle moral, pour ne pas dire moralisateur.
Il s’agit, selon nous, de bâtir, une coalition sociale majoritaire avec des classes sociales qui, d’une part existent encore et, d’autre part, adhèrent encore aux principes et aux idéaux républicains. L’état de l’opinion publique après l’affaire de l’EPAD laisse entendre que notre peuple adhère très majoritairement à un idéal d’égalité…
Vous appelez la gauche à tenir compte du vote du 29 mai 2005 où les couches populaires ont largement contribué à la victoire du non. N’est-ce pas être à contre-courant de l’histoire ?
Le 29 mai est un fait. C’est un fait électoral révélateur de nombreux faits sociaux. On peut interpréter le vote du 29 mai de nombreuses façons. Nous retenons, pour notre part, une interprétations sociale et spatiale en lien avec la mondialisation. Nous y voyons, quoi que l’on pense par ailleurs de l’actuel traité de Lisbonne, la manifestation d’un « principe de précaution démocratique » qui a sanctionné la politique du choix unique des élites et la manipulation des symboles démocratiques. Oui, la Gauche doit appréhender les craintes des classes populaires. Oui, elle doit s’adresser à cette France du « non » qui n’est pas une France nationaliste, xénophobe ou repliée mais une France qui souffre et qui appelle ses dirigeants à remettre en avant des principes et des idéaux républicains.
Vous estimez nécessaire que la gauche fasse une critique radicale du libre-échange largement véhiculé par la gauche française. Pensez-vous être entendus ?
C’est un débat, pour l’instant interdit par le conformisme ambiant, qu’il va falloir mener. Le PS devra bien choisir entre d’un côté Pascal Lamy et Dominique Strauss-Kahn, idiots utiles du néolibéralisme, et les analyses d’Emmanuel Todd ou Jacques Sapir de l’autre qui avancent des propositions sur le protectionnisme européen. Comment expliquer à l’électorat populaire qu’il est acceptable de contempler béat et les bras ballants la désindustrialisation de notre continent !
Vous semblez lier la possible victoire politique de la gauche au ressourcement du lien de la gauche avec les couches populaires. Alors que de nombreux dirigeants de la gauche se lamentent d’avoir perdu le soutien des couches populaires et appellent à une meilleure communication, vous dîtes que c’est à la gauche de changer de ligne stratégique. Vous leur demandez un travail de titan !
Les pleureuses sont les bienvenues dans les enterrements siciliens. Il est à souhaiter que la gauche française n’est soit pas encore là ! Rien n’est définitivement perdu pour la gauche, ni le peuple, ni les élections à venir. Il est pour autant certain que les couches populaires n’accepteront de faire à nouveau confiance à la gauche que si elle présente à la fois un nouveau visage et un autre programme que l’accompagnement social du néolibéralisme. Travail de Titan ? Pour qui a un peu de sens du bien commun et d’ambition pour son pays, il semble que ce ne soit pas une mission impossible.
Dans l’état actuel des choses, bien que vous soyez membres du PS, vous ne semblez ni être suivi par la direction du PS, ni par les dirigeants du Front de gauche et du NPA. Vous vous préparez à une longue marche ?
Yan’an est en vue ! Au moins avons-nous un cap et une stratégie ! C’est déjà beaucoup et, de plus, nous ne comptons que sur nos propres forces ! Si l’on est raisonnable, il convient de constater qu’il y a dans notre pays, au-delà des clans, des écuries présidentielles et des groupuscules, des ressorts intellectuels et moraux qui peuvent nous permettre de bâtir ce socle sociologique et majoritaire stable qui seul pourrait engager une politique de redressement républicain. A nous de nous rassembler pour ce faire.
Propos recueillis auprès des auteurs du livre Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin par Bernard Teper
http://www.gaucherepublicaine.org/respublica/recherche-le-peuple-desesperement-entretien-avec-les-auteurs/1150
Encore un livre qui va provoquer bien des remous au sein du PS. Et qui va heurter de plein fouet les tenants archéos-néos de la gauche morale.
De quoi s'agit-il?
Le livre s'intitule « Recherche le peuple désespérément » et il entreprend l'examen sans concession du divorce de la gauche (surtout le PS) avec le peuple. Le constat de Brustier et Huelin est en effet accablant. Les classes populaires, ouvrières, précaires, la jeunesse, les exclus, les chômeurs, toutes ces couches qui devraient voter PS ne votent plus pour l'ancien parti de Jaurès, Blum et Mitterrand. Comment le pourraient-elles d'ailleurs, dans la mesure où les ouvriers représentent aujourd'hui 5% des adhérents du PS contre 10% en 1985?
L'intérêt du livre est de s'attaquer aux causes de ce divorce en délivrant une grille de lecture originale qui n'est pas sans rapport, du reste, avec l'identité française. Les auteurs se livrent donc à un examen tout simple: la géographie sociologique du pays. Ils démontrent brillamment comment la France s'est coupée en deux depuis trente ans. Il existerait une France urbaine, « boboïsée », cool, aisée, élitaire. Et au delà de ces centres urbains, à la périphérie, dans les banlieues, dans les campagnes, s'est développée une autre France, abandonnée, précarisée, exploitée, délaissée. Une autre France, méprisée, moquée, vilipendée. Une France d'en bas qui ne montera jamais, sans espoir, sans perspectives. Une France qui travaille plus pour gagner de moins en moins. Une France de vieux et de jeunes que le système laisse sur le bas côté, à commencer par le PS.
Exemple: les auteurs expliquent ainsi (entre autres) le phénomène du CNPT. La chasse, activité ludique est victime de tous les clichés du politiquement correct. Pour les prototypes comme le Hamon ou le Valls, coupés des vraies gens par 25 ans passés à hanter les officines du PS, le chasseur est un con rural, raciste et bas de plafond. Le vote chasseur est ainsi devenu le vote identitaire et réactif d'une bonne partie des oubliés ruraux de la gauche. Et les chasseurs ne sont pas les seuls à se replier sur des votes anti-PS, qui mènent au FN ou au sarkozysme.
Cela étant, les auteurs offrent au PS sur un plateau les clés politiques de la reconquête populaire, car cette France oubliée, méconnue, niée est aujourd'hui socialement majoritaire.
D'abord, ils déconseillent le recours à la simili gauche ultra, de Besancenot à Autain, les idiots utiles du sarkozysme, occupés à défendre dans les cafés branchés du centre de Paris des causes médiatiquement majoritaires mais populairement minoritaires.
Le PS doit aussi retrouver l'équation qui fit les grands succès de la gauche sous Mitterrand. Le PS doit renouer le fil qui permet d'identifier une majorité sociale et la muer en majorité politique. Au début des années 80, le PS avait théorisé cet objectif autour de la notion de Front de classe. Aujourd'hui, les auteurs proposent la constitution d'une « coalition sociale majoritaire » appuyée sur un « projet républicain ». C'est à peu près la même chose. Et ça peut donner les mêmes résultats. Mais pour y parvenir, il ne faut pas avoir peur d'être socialiste, de sortir de Paris, de parler avec des vraies gens, de prononcer des mots comme « ouvrier », « peuple », « classe sociale »... Tout un programme...
La conclusion s'impose d'elle même. Si le PS veut regagner la confiance des classes sociales abandonnées à la bordure des grandes villes, il doit absolument renoncer à la posture morale et boboïsée surfant sur la vague de l'émotion médiatique, falsificatrice et manipulée qui règne sans partage sur les centres villes devenus des ghettos élitaires. S'en prendre aux moeurs de Frédéric Mitterrand ne suffit pas à faire peuple, car cela ne règle pas les problèmes de ce même peuple et ça l'incite à voter pour l'original incarnant l'ordre moral. Simple non?
De quoi s'agit-il?
Le livre s'intitule « Recherche le peuple désespérément » et il entreprend l'examen sans concession du divorce de la gauche (surtout le PS) avec le peuple. Le constat de Brustier et Huelin est en effet accablant. Les classes populaires, ouvrières, précaires, la jeunesse, les exclus, les chômeurs, toutes ces couches qui devraient voter PS ne votent plus pour l'ancien parti de Jaurès, Blum et Mitterrand. Comment le pourraient-elles d'ailleurs, dans la mesure où les ouvriers représentent aujourd'hui 5% des adhérents du PS contre 10% en 1985?
L'intérêt du livre est de s'attaquer aux causes de ce divorce en délivrant une grille de lecture originale qui n'est pas sans rapport, du reste, avec l'identité française. Les auteurs se livrent donc à un examen tout simple: la géographie sociologique du pays. Ils démontrent brillamment comment la France s'est coupée en deux depuis trente ans. Il existerait une France urbaine, « boboïsée », cool, aisée, élitaire. Et au delà de ces centres urbains, à la périphérie, dans les banlieues, dans les campagnes, s'est développée une autre France, abandonnée, précarisée, exploitée, délaissée. Une autre France, méprisée, moquée, vilipendée. Une France d'en bas qui ne montera jamais, sans espoir, sans perspectives. Une France qui travaille plus pour gagner de moins en moins. Une France de vieux et de jeunes que le système laisse sur le bas côté, à commencer par le PS.
Exemple: les auteurs expliquent ainsi (entre autres) le phénomène du CNPT. La chasse, activité ludique est victime de tous les clichés du politiquement correct. Pour les prototypes comme le Hamon ou le Valls, coupés des vraies gens par 25 ans passés à hanter les officines du PS, le chasseur est un con rural, raciste et bas de plafond. Le vote chasseur est ainsi devenu le vote identitaire et réactif d'une bonne partie des oubliés ruraux de la gauche. Et les chasseurs ne sont pas les seuls à se replier sur des votes anti-PS, qui mènent au FN ou au sarkozysme.
Cela étant, les auteurs offrent au PS sur un plateau les clés politiques de la reconquête populaire, car cette France oubliée, méconnue, niée est aujourd'hui socialement majoritaire.
D'abord, ils déconseillent le recours à la simili gauche ultra, de Besancenot à Autain, les idiots utiles du sarkozysme, occupés à défendre dans les cafés branchés du centre de Paris des causes médiatiquement majoritaires mais populairement minoritaires.
Le PS doit aussi retrouver l'équation qui fit les grands succès de la gauche sous Mitterrand. Le PS doit renouer le fil qui permet d'identifier une majorité sociale et la muer en majorité politique. Au début des années 80, le PS avait théorisé cet objectif autour de la notion de Front de classe. Aujourd'hui, les auteurs proposent la constitution d'une « coalition sociale majoritaire » appuyée sur un « projet républicain ». C'est à peu près la même chose. Et ça peut donner les mêmes résultats. Mais pour y parvenir, il ne faut pas avoir peur d'être socialiste, de sortir de Paris, de parler avec des vraies gens, de prononcer des mots comme « ouvrier », « peuple », « classe sociale »... Tout un programme...
La conclusion s'impose d'elle même. Si le PS veut regagner la confiance des classes sociales abandonnées à la bordure des grandes villes, il doit absolument renoncer à la posture morale et boboïsée surfant sur la vague de l'émotion médiatique, falsificatrice et manipulée qui règne sans partage sur les centres villes devenus des ghettos élitaires. S'en prendre aux moeurs de Frédéric Mitterrand ne suffit pas à faire peuple, car cela ne règle pas les problèmes de ce même peuple et ça l'incite à voter pour l'original incarnant l'ordre moral. Simple non?
Recherche (le) peuple désespérement
Par Bernard Teper
Vendredi 30 octobre 2009
Nous vous le disons d’emblée, c’est le livre politique de l’automne pour tous les militants et citoyens éclairés. Vous arrêtez de suite le livre que vous êtes en train de lire, il attendra bien les longues nuits d’hiver. Vous pensiez en acheter un autre ? Retardez cet achat et précipitez-vous pour acquérir, avant qu’il ne soit épuisé, le livre qui a le même titre que cet article. Il est édité aux éditions Bourin. Que dites-vous ? Un autre journal vous en conseille un autre ? Changez de journal ! Vous avez un emploi du temps qui ne vous permet pas de lire ? Supprimer vos prochaines réunions familiales et galantes, repoussez au lendemain les activités militantes à l’efficacité douteuse, sachant que beaucoup de lignes stratégiques organisationnelles sont à “l’ouest” comme disent les “djeuns”!
Vous souhaitez connaître les auteurs? Sachez d’abord que la somme de leurs âges est inférieure au mien ! Sachez ensuite que j’écris cette recension car j’en ai un peu marre de tous ces ” jeunes cons” qui ressemblent tellement par mimétisme aux “vieux cons” de ma génération. Je ne suis pas sensible au jeunisme. Mais lorsque certains d’entre eux montrent une voie de reconstruction, écoutons-les ! Pourquoi ? Pour redresser les lignes stratégiques obsolètes de la gauche tout entière, gauche de la gauche comprise. Ce n’est pas encore fait avec ce livre, mais les trois premiers chapitres en donnent les prémisses sans nul doute. Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin en ont fixé les bases sociologiques nécessaires. Car c’est bien là que toutes les lignes stratégiques de gauche ou d’extrême gauche font défaut. Après ce que d’aucuns appellent improprement “les trente glorieuses”, puis la mondialisation néolibérale et enfin le turbocapitalisme, phase actuelle du capitalisme, énormément de choses ont évolué, y compris la sociologie des classes sociales et surtout leur enracinement spatial.
En lisant ce livre, on comprend pourquoi ceux qui n’ont comme univers que les villes-centres et les lieux de vacances pour bobos, qui ne voient plus de couches populaires dans leur vie courante, qui estiment que les couches populaires (ouvriers, employés) n’existent que dans les quartiers des communes de banlieues appelés pour la circonstance “quartiers populaires”, ont en fait une vue déformée de la réalité, et donc reproduisent des schémas obsolètes, produits par des médias aux ordres du néolibéralisme et repris par les organisations de gauche dans leurs lignes stratégiques.
Ce livre concentre, en quelques dizaines de pages, les résultats des travaux de nombreux chercheurs bien répertoriés dans une bibliographie impressionnante mais directement connectée au texte lui-même. Cela est pour les militants et les citoyens éclairés de première importance ! On peut donc lire le texte lui-même ou on peut aller chercher des développements dans la bibliographie et je peux vous dire que vous en ressortez plus intelligent qu’avant.
Nous comprenons enfin pourquoi le PS de François Mitterrand a gagné en 1981 et pourquoi le PS de Jospin, Hollande et Royal a perdu par la suite. La messe est dite quand on sait que Lionel Jospin, lors du premier tour de la présidentielle de 2002, perd près des trois-quarts des couches populaires qui ont voté François Mitterrand au premier tour de la présidentielle de 1981 et que Ségolène Royal ne fait qu’un peu plus du double de Jospin et perd donc environ 40 % des voix qui s’étaient reportés sur François Mitterrand au premier tour de 1981. Elle y est même devancée dans les couches populaires par… Nicolas Sarkozy lui-même ! Un comble ! Ségolène Royal est donc qualifiée au second tour, mais ne rassemble alors que la moitié des voix des couches populaires alors que François Mitterrand a eu au deuxième tour les trois-quarts de ces voix.
Le premier enseignement du livre est donc : qui veut gagner le droit d’administrer la France doit reconquérir d’abord les couches populaires, puis l’ensemble de la gauche.
Mais cela ne suffit pas. Il faut comprendre les modifications de la réalité depuis lors.
Nous voyons, directement en lisant ce livre, comment la mondialisation néolibérale a profondément modifié la sociologie française. Nous voyons que, contrairement à ceux qui ont cru à la fin de la classe ouvrière et des couches populaires, ces dernières sont majoritaires dans le pays et donc que les couches moyennes dont on parle tant sont toujours minoritaires dans le pays. Nous voyons la recomposition sociologique s’effectuer dans quatre types de territoires : villes-centres, banlieues, zones périurbaines et zones rurales. Nous y voyons que les deux derniers espaces sont méconnus, oubliés, voire méprisés par tous les partis de la gauche, gauche de la gauche comprise. Nous comprenons mieux pourquoi le Front national a pu un temps s’y engouffrer. Qui sait que dans les zones rurales les couches populaires sont 5 fois plus nombreuses que les paysans pris au sens large ! Voilà qui va surprendre des militants et des citoyens éclairés !
C’est le deuxième enseignement de ce livre : la gauche ne peut gagner que si elle parle aussi aux couches populaires des zones périurbaines et rurales !
Mais cela ne suffit pas. Il faut comprendre comment se déterminent les couches populaires. Le non au traité constitutionnel européen a gagné principalement grâce à une mobilisation sans précédent des couches populaires des banlieues, des zones périurbaines et des zones rurales.
C’est le troisième enseignement de ce livre : si la gauche veut gagner, elle doit reconstituer le bloc sociologique majoritaire réalisé le 29 mai. Car les villes-centres concentrent principalement les gagnants de la mondialisation néolibérale. Et les banlieues, les zones périurbaines et les zones rurales, principalement les perdants. Voilà donc l’alliance majoritaire potentielle pour la gauche.
C’est le quatrième enseignement de ce livre : la bataille pour l’hégémonie idéologique de la gauche dans les banlieues, dans les zones périurbaines et dans les zones rurales devient donc centrale. Ceux qui ont organisé ou pris la parole dans les zones périurbaines et rurales pendant la bataille du non au TCE ont-ils remarqué qu’il y avait plus de monde pour participer aux réunions d’éducation populaire dans les zones rurales et périurbaines que dans les villes-centres ? De ce point de vue, les organisations qui ont répondu à l’appel de l’UFAL pour mener dans tout le pays une campagne d’éducation populaire tournée vers l’action ont vu juste. Comment expliquer autrement que lors de cette campagne d’éducation populaire tournée vers l’action, il y ait fréquemment un public beaucoup plus important sur une ligne de classe dans les zones rurales et périurbaines que dans les villes-centres !
Mais ce n’est pas tout. Pour retisser le lien avec les couches populaires, il convient de comprendre qu’ils ont compris où se situent leurs intérêts.
C’est le cinquième enseignement du livre : si la gauche veut gagner, elle doit reprendre le chemin des discours sur l’émancipation humaine, de la lutte pour la démocratie y compris au sein des organisations, elle doit comprendre que la lutte contre le libre-échange est une nécessité, que l’aspiration à l’égalité des couches populaires ne sera pas satisfaite par l’ersatz de l’équité ! L’aspiration à la république égalitaire ne sera pas détournée vers l’acceptation de l’apartheid social organisé par un communautarisme de quotas de visibilité !
Trois regrets : il manque une réflexion profonde sur la laïcité (pourtant sous-jacente dans les propos du livre) et un approfondissement des alternatives au libre-échange. Sur ce dernier point, il est dommage que le néo-protectionnisme altruiste, écologique et social ne soit pas présenté comme une alternative au libre-échange et au vieux protectionnisme de la droite. Enfin, on pourrait ajouter au livre que les sujets qui intéressent les couches populaires (emploi, précarité, protection sociale, logement, services publics, école, vivre ensemble et laïcité) sont ceux qui ne sont pas ou peu représentés dans les universités d’été des « grandes organisations », le PS à la Rochelle, le PC au Vieux-Boucau, le NPA à Port-Leucate ou le PG à Clermont-Ferrand ou ATTAC à Arles.
Mais ne ménageons pas notre satisfaction à la lecture de ce livre. Et comme nous sommes favorables à votre satisfaction, il est impératif que vous lisiez ce livre et que nous vous nous en fassiez à votre tour une recension. Nous attendons vos avis. Car c’est sur les sujets de ce livre que doivent se déterminer les débats politiques de la période. En tout cas pour ceux, militants et citoyens éclairés, qui veulent oeuvrer à la transformation sociale avec une coalition sociale majoritaire. Les autres peuvent continuer à lire leurs autres médias favoris…
par Bernard Teper
Par Bernard Teper
Vendredi 30 octobre 2009
Nous vous le disons d’emblée, c’est le livre politique de l’automne pour tous les militants et citoyens éclairés. Vous arrêtez de suite le livre que vous êtes en train de lire, il attendra bien les longues nuits d’hiver. Vous pensiez en acheter un autre ? Retardez cet achat et précipitez-vous pour acquérir, avant qu’il ne soit épuisé, le livre qui a le même titre que cet article. Il est édité aux éditions Bourin. Que dites-vous ? Un autre journal vous en conseille un autre ? Changez de journal ! Vous avez un emploi du temps qui ne vous permet pas de lire ? Supprimer vos prochaines réunions familiales et galantes, repoussez au lendemain les activités militantes à l’efficacité douteuse, sachant que beaucoup de lignes stratégiques organisationnelles sont à “l’ouest” comme disent les “djeuns”!
Vous souhaitez connaître les auteurs? Sachez d’abord que la somme de leurs âges est inférieure au mien ! Sachez ensuite que j’écris cette recension car j’en ai un peu marre de tous ces ” jeunes cons” qui ressemblent tellement par mimétisme aux “vieux cons” de ma génération. Je ne suis pas sensible au jeunisme. Mais lorsque certains d’entre eux montrent une voie de reconstruction, écoutons-les ! Pourquoi ? Pour redresser les lignes stratégiques obsolètes de la gauche tout entière, gauche de la gauche comprise. Ce n’est pas encore fait avec ce livre, mais les trois premiers chapitres en donnent les prémisses sans nul doute. Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin en ont fixé les bases sociologiques nécessaires. Car c’est bien là que toutes les lignes stratégiques de gauche ou d’extrême gauche font défaut. Après ce que d’aucuns appellent improprement “les trente glorieuses”, puis la mondialisation néolibérale et enfin le turbocapitalisme, phase actuelle du capitalisme, énormément de choses ont évolué, y compris la sociologie des classes sociales et surtout leur enracinement spatial.
En lisant ce livre, on comprend pourquoi ceux qui n’ont comme univers que les villes-centres et les lieux de vacances pour bobos, qui ne voient plus de couches populaires dans leur vie courante, qui estiment que les couches populaires (ouvriers, employés) n’existent que dans les quartiers des communes de banlieues appelés pour la circonstance “quartiers populaires”, ont en fait une vue déformée de la réalité, et donc reproduisent des schémas obsolètes, produits par des médias aux ordres du néolibéralisme et repris par les organisations de gauche dans leurs lignes stratégiques.
Ce livre concentre, en quelques dizaines de pages, les résultats des travaux de nombreux chercheurs bien répertoriés dans une bibliographie impressionnante mais directement connectée au texte lui-même. Cela est pour les militants et les citoyens éclairés de première importance ! On peut donc lire le texte lui-même ou on peut aller chercher des développements dans la bibliographie et je peux vous dire que vous en ressortez plus intelligent qu’avant.
Nous comprenons enfin pourquoi le PS de François Mitterrand a gagné en 1981 et pourquoi le PS de Jospin, Hollande et Royal a perdu par la suite. La messe est dite quand on sait que Lionel Jospin, lors du premier tour de la présidentielle de 2002, perd près des trois-quarts des couches populaires qui ont voté François Mitterrand au premier tour de la présidentielle de 1981 et que Ségolène Royal ne fait qu’un peu plus du double de Jospin et perd donc environ 40 % des voix qui s’étaient reportés sur François Mitterrand au premier tour de 1981. Elle y est même devancée dans les couches populaires par… Nicolas Sarkozy lui-même ! Un comble ! Ségolène Royal est donc qualifiée au second tour, mais ne rassemble alors que la moitié des voix des couches populaires alors que François Mitterrand a eu au deuxième tour les trois-quarts de ces voix.
Le premier enseignement du livre est donc : qui veut gagner le droit d’administrer la France doit reconquérir d’abord les couches populaires, puis l’ensemble de la gauche.
Mais cela ne suffit pas. Il faut comprendre les modifications de la réalité depuis lors.
Nous voyons, directement en lisant ce livre, comment la mondialisation néolibérale a profondément modifié la sociologie française. Nous voyons que, contrairement à ceux qui ont cru à la fin de la classe ouvrière et des couches populaires, ces dernières sont majoritaires dans le pays et donc que les couches moyennes dont on parle tant sont toujours minoritaires dans le pays. Nous voyons la recomposition sociologique s’effectuer dans quatre types de territoires : villes-centres, banlieues, zones périurbaines et zones rurales. Nous y voyons que les deux derniers espaces sont méconnus, oubliés, voire méprisés par tous les partis de la gauche, gauche de la gauche comprise. Nous comprenons mieux pourquoi le Front national a pu un temps s’y engouffrer. Qui sait que dans les zones rurales les couches populaires sont 5 fois plus nombreuses que les paysans pris au sens large ! Voilà qui va surprendre des militants et des citoyens éclairés !
C’est le deuxième enseignement de ce livre : la gauche ne peut gagner que si elle parle aussi aux couches populaires des zones périurbaines et rurales !
Mais cela ne suffit pas. Il faut comprendre comment se déterminent les couches populaires. Le non au traité constitutionnel européen a gagné principalement grâce à une mobilisation sans précédent des couches populaires des banlieues, des zones périurbaines et des zones rurales.
C’est le troisième enseignement de ce livre : si la gauche veut gagner, elle doit reconstituer le bloc sociologique majoritaire réalisé le 29 mai. Car les villes-centres concentrent principalement les gagnants de la mondialisation néolibérale. Et les banlieues, les zones périurbaines et les zones rurales, principalement les perdants. Voilà donc l’alliance majoritaire potentielle pour la gauche.
C’est le quatrième enseignement de ce livre : la bataille pour l’hégémonie idéologique de la gauche dans les banlieues, dans les zones périurbaines et dans les zones rurales devient donc centrale. Ceux qui ont organisé ou pris la parole dans les zones périurbaines et rurales pendant la bataille du non au TCE ont-ils remarqué qu’il y avait plus de monde pour participer aux réunions d’éducation populaire dans les zones rurales et périurbaines que dans les villes-centres ? De ce point de vue, les organisations qui ont répondu à l’appel de l’UFAL pour mener dans tout le pays une campagne d’éducation populaire tournée vers l’action ont vu juste. Comment expliquer autrement que lors de cette campagne d’éducation populaire tournée vers l’action, il y ait fréquemment un public beaucoup plus important sur une ligne de classe dans les zones rurales et périurbaines que dans les villes-centres !
Mais ce n’est pas tout. Pour retisser le lien avec les couches populaires, il convient de comprendre qu’ils ont compris où se situent leurs intérêts.
C’est le cinquième enseignement du livre : si la gauche veut gagner, elle doit reprendre le chemin des discours sur l’émancipation humaine, de la lutte pour la démocratie y compris au sein des organisations, elle doit comprendre que la lutte contre le libre-échange est une nécessité, que l’aspiration à l’égalité des couches populaires ne sera pas satisfaite par l’ersatz de l’équité ! L’aspiration à la république égalitaire ne sera pas détournée vers l’acceptation de l’apartheid social organisé par un communautarisme de quotas de visibilité !
Trois regrets : il manque une réflexion profonde sur la laïcité (pourtant sous-jacente dans les propos du livre) et un approfondissement des alternatives au libre-échange. Sur ce dernier point, il est dommage que le néo-protectionnisme altruiste, écologique et social ne soit pas présenté comme une alternative au libre-échange et au vieux protectionnisme de la droite. Enfin, on pourrait ajouter au livre que les sujets qui intéressent les couches populaires (emploi, précarité, protection sociale, logement, services publics, école, vivre ensemble et laïcité) sont ceux qui ne sont pas ou peu représentés dans les universités d’été des « grandes organisations », le PS à la Rochelle, le PC au Vieux-Boucau, le NPA à Port-Leucate ou le PG à Clermont-Ferrand ou ATTAC à Arles.
Mais ne ménageons pas notre satisfaction à la lecture de ce livre. Et comme nous sommes favorables à votre satisfaction, il est impératif que vous lisiez ce livre et que nous vous nous en fassiez à votre tour une recension. Nous attendons vos avis. Car c’est sur les sujets de ce livre que doivent se déterminer les débats politiques de la période. En tout cas pour ceux, militants et citoyens éclairés, qui veulent oeuvrer à la transformation sociale avec une coalition sociale majoritaire. Les autres peuvent continuer à lire leurs autres médias favoris…
par Bernard Teper
Laurent Bouvet signe une recension de notre livre sur le site nonfiction.fr
Résumé : Cet essai stimulant définit les enjeux contemporains du défi historique de la gauche française : retrouver le chemin du peuple ou mourir.
Dans un court mais substantiel essai, deux jeunes auteurs (l’un est docteur en science politique et l’autre professeur d’histoire-géographie) que l’on devine proches du Parti socialiste, partent à la recherche du peuple perdu. Perdu par la gauche.
Pour tenter de le retrouver, ils s’appuient avec précision et pertinence sur les principales enquêtes et thèses sociologiques de ces dernières années concernant l’évolution de la stratification sociale française (« déclassement », « descenseur social », « égalité des possibles », « désordres du travail », « condition ouvrière»…) et rappellent, utilement, les résultats électoraux de la gauche dans les milieux populaires lors des derniers scrutins .
Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin déploient leur argumentation en trois temps.
D’abord sous la forme d’un réquisitoire, désormais classique même s’il est toujours bienvenu, contre l’abandon par la gauche (toutes les familles politiques en prennent d’ailleurs pour leur grade à fort juste titre) des catégories populaires – principalement les « ouvriers » et les « employés » des CSP de l’INSEE. Les élites de gauche (comme de droite) non seulement ne pensent plus au peuple – il y a quelque chose de « laschien » dans la critique des deux auteurs – mais elles finissent même par le détester. Les auteurs exposent ainsi la « prolophobie » qui anime les représentants de ces élites politiques et médiatiques, éloignées géographiquement (le centre des villes, les voyages d’une capitale à l’autre…) et sociologiquement (« bobos », cadres supérieurs et professions libérales…) de leurs concitoyens . Ils se concentrent sur la protection de leurs intérêts et de ceux de leurs enfants et s’abritent des effets et des risques de la globalisation . Le tableau dressé de la situation et des préférences politiques des désormais fameux « bobos », ces habitants des centre-villes gentrifiés refusant d’abandonner une « sensibilité de gauche » souvent réduite au libéralisme culturel (celui des mœurs et des droits étendus) et au culte de la « diversité », et qui forment le cœur de l’électorat socialiste et vert depuis maintenant des années, est juste et savoureux.
Deuxième temps de la démonstration : la mise en évidence, déjà beaucoup moins classique dans un essai politique, d’une « France invisible ». Identifiée ici à la périphérie lointaine des villes, à un au-delà de ces « banlieues » auxquelles la gauche a si souvent réduit son horizon social ces dernières décennies. Cette périphérie, c’est notamment celle des « petits-moyens » habitant dans les zones pavillonnaires et de ces différentes catégories sociales éparpillées dans un espace rurbain ou rural. Ce sont eux, les oubliés du système et surtout de la gauche qui doit impérativement, comme le disent les auteurs, repenser la logique de « l’individualisme populaire » à l’œuvre dans cette France-là. Ses habitants ne sont pas assez « exclus » pour être la cible des politiques mises en place par les gouvernements socialistes des années 1980-90 (politique de la ville, politique de lutte contre l’exclusion…) mais ils ne sont pas davantage considérés par les médias et les « décideurs » installés dans les centres urbains – là pourtant où ils travaillent en nombre.
Le biais géographique privilégié par les auteurs nous aide à mieux saisir une réalité sociale souvent occultée et parfois oubliée : ces habitants de la France d’au-delà (et non plus d’en-bas donc) souffrent, et dans un relatif silence politique, celui de l’abstention notamment. Plus intéressant encore, les auteurs nous montrent combien ils sont « divers » sans pour autant participer à la « diversité » partout affichée comme un bienfait en soi et une solution aux problèmes sociaux . C’est sans doute là un des points les plus suggestifs du livre : montrer combien la richesse de cette société reléguée en arrière-plan des paysages qui défilent à grande vitesse lorsque les insiders prennent le TGV ou l’avion, est représentative de la France telle qu’elle est et non telle qu’on la voudrait ou la souhaiterait dans les grandes rédactions parisiennes ou dans les QG des partis politiques.
Pour finir, les auteurs lancent quelques pistes qui peuvent permettre de sortir de la double situation d’enfermement des classes populaires et d’échec de la gauche au plan national. Ils prônent la mise en place d’une « coalition sociale majoritaire » autour d’un « projet républicain » pour enfin sortir de l’impasse politique, économique et sociale dans laquelle s’est enfoncé le pays . Cette dernière partie est malheureusement trop courte et la moins aboutie de l’ensemble, c’est dommage. Cela ne peut que rendre le lecteur encore plus impatient dans l’attente d’un « tome 2 » indispensable… avant 2012 !
Par Laurent Bouvet sur le site nonfiction.fr
http://www.nonfiction.fr/article-2865-a_la_recherche_du_peuple_perdu.htm
Pour tenter de le retrouver, ils s’appuient avec précision et pertinence sur les principales enquêtes et thèses sociologiques de ces dernières années concernant l’évolution de la stratification sociale française (« déclassement », « descenseur social », « égalité des possibles », « désordres du travail », « condition ouvrière»…) et rappellent, utilement, les résultats électoraux de la gauche dans les milieux populaires lors des derniers scrutins .
Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin déploient leur argumentation en trois temps.
D’abord sous la forme d’un réquisitoire, désormais classique même s’il est toujours bienvenu, contre l’abandon par la gauche (toutes les familles politiques en prennent d’ailleurs pour leur grade à fort juste titre) des catégories populaires – principalement les « ouvriers » et les « employés » des CSP de l’INSEE. Les élites de gauche (comme de droite) non seulement ne pensent plus au peuple – il y a quelque chose de « laschien » dans la critique des deux auteurs – mais elles finissent même par le détester. Les auteurs exposent ainsi la « prolophobie » qui anime les représentants de ces élites politiques et médiatiques, éloignées géographiquement (le centre des villes, les voyages d’une capitale à l’autre…) et sociologiquement (« bobos », cadres supérieurs et professions libérales…) de leurs concitoyens . Ils se concentrent sur la protection de leurs intérêts et de ceux de leurs enfants et s’abritent des effets et des risques de la globalisation . Le tableau dressé de la situation et des préférences politiques des désormais fameux « bobos », ces habitants des centre-villes gentrifiés refusant d’abandonner une « sensibilité de gauche » souvent réduite au libéralisme culturel (celui des mœurs et des droits étendus) et au culte de la « diversité », et qui forment le cœur de l’électorat socialiste et vert depuis maintenant des années, est juste et savoureux.
Deuxième temps de la démonstration : la mise en évidence, déjà beaucoup moins classique dans un essai politique, d’une « France invisible ». Identifiée ici à la périphérie lointaine des villes, à un au-delà de ces « banlieues » auxquelles la gauche a si souvent réduit son horizon social ces dernières décennies. Cette périphérie, c’est notamment celle des « petits-moyens » habitant dans les zones pavillonnaires et de ces différentes catégories sociales éparpillées dans un espace rurbain ou rural. Ce sont eux, les oubliés du système et surtout de la gauche qui doit impérativement, comme le disent les auteurs, repenser la logique de « l’individualisme populaire » à l’œuvre dans cette France-là. Ses habitants ne sont pas assez « exclus » pour être la cible des politiques mises en place par les gouvernements socialistes des années 1980-90 (politique de la ville, politique de lutte contre l’exclusion…) mais ils ne sont pas davantage considérés par les médias et les « décideurs » installés dans les centres urbains – là pourtant où ils travaillent en nombre.
Le biais géographique privilégié par les auteurs nous aide à mieux saisir une réalité sociale souvent occultée et parfois oubliée : ces habitants de la France d’au-delà (et non plus d’en-bas donc) souffrent, et dans un relatif silence politique, celui de l’abstention notamment. Plus intéressant encore, les auteurs nous montrent combien ils sont « divers » sans pour autant participer à la « diversité » partout affichée comme un bienfait en soi et une solution aux problèmes sociaux . C’est sans doute là un des points les plus suggestifs du livre : montrer combien la richesse de cette société reléguée en arrière-plan des paysages qui défilent à grande vitesse lorsque les insiders prennent le TGV ou l’avion, est représentative de la France telle qu’elle est et non telle qu’on la voudrait ou la souhaiterait dans les grandes rédactions parisiennes ou dans les QG des partis politiques.
Pour finir, les auteurs lancent quelques pistes qui peuvent permettre de sortir de la double situation d’enfermement des classes populaires et d’échec de la gauche au plan national. Ils prônent la mise en place d’une « coalition sociale majoritaire » autour d’un « projet républicain » pour enfin sortir de l’impasse politique, économique et sociale dans laquelle s’est enfoncé le pays . Cette dernière partie est malheureusement trop courte et la moins aboutie de l’ensemble, c’est dommage. Cela ne peut que rendre le lecteur encore plus impatient dans l’attente d’un « tome 2 » indispensable… avant 2012 !
Par Laurent Bouvet sur le site nonfiction.fr
http://www.nonfiction.fr/article-2865-a_la_recherche_du_peuple_perdu.htm
Un article de Jean-Philippe Chapelon sur "Recherche le peuple désespérément" paru dans le JSL du 14 octobre.
Exclusif. Dans un livre qui, espérons-le fera date, deux intellectuels socialistes montrent comment, depuis trente ans, la classe ouvrière, loin de disparaître, s'éloigne des villes et des banlieues pour s'installer dans des zones peri-urbaines ou rurales, et comment une certaine gauche médiatique persiste à l'ignorer, parfois au prix d'une prolophobie de plus en plus évidente.
Amis lecteurs, le livre dont nous publions quelques extraits ci-dessous n'est pas comme les autres. Publié par Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, respectivement docteur en sciences politique et professeur d'histoire-géographie, il prolonge bien des analyses et des combats menés par Marianne depuis douze ans. Mais surtout il les éclaire d'un jour nouveau, « géo-sociologique ».
Ce peuple que la gauche et les modernes tiennent pour résiduel depuis vingt ans, existe toujours : le nombre d'ouvriers a baissé, mais très peu, et celui d'employés a augmenté. Mais la mondialisation a obligé les uns comme els autres à muter, à bouger toujours plus loin de ces centre-villes devenus les territoires de la nouvelle bourgeoisie que seuls ses domestiques de divers ordres (valets, femmes de ménage, promeneurs de chiens, précepteurs, babysitters) peuvent encore approcher.
Une mutation sociale politique s'est effectuée sous nos yeux sans que personne n'en rende compte dans la sphère médiatique ou même intellectuelle : le poids des ouvriers ne cesse de monter dans les département dits « ruraux ». L'inflation immobilière a poussé les ouvriers et employés à s'éloigner des villes pour payer moins cher leur logement, quitte à dépenser un budget considérable dans les déplacements.
Or, cette population prolétaire fixée à la campagne est de plus en plus abandonnée, voire méprisée par la gauche et par les médias. Elle a d'abord constitué la première force de frappe du non au Traité constitutionnel européen, où, rappelons-le, les salariés gagnant entre 1000 et 2000 euros ont été 65% à voter non. La géographie électorale du non au TCE colle très bien à la thèse des auteurs : en desssous de 500 habitants, le non y atteind presque 60%; entre 500 et 9 000 habitants, il est de 55 à 59%; le oui n'est majoritaire que dans les villes depuis de 100 000 habitants. Or, cet espace urbain est devenu le bastion de la gauche et du PS.
Cette France rurale et péri-urbaine est la principale prise de guerre électorale de Nicolas Sarkozy qui a permis sa victoire en 2007. Que le PS et la gauche continuent à l'ignorer, qu'ils sanctifient, par exemple, Frédéric Mitterrand et pourchassent Benoît Hamon et ils mettront toutes leurs chances de leur côté pour subir une nouvelle raclée en 2012. Voilà pourquoi il faut lire et faire lire le livre de Gaël Brustier et Philippe Huelin.
EXTRAITS DU LIVRE RECHERCHE PEUPLE DESESPERMENT
À l’heure de la crise pétrolière et de la crise des subprimes, l’habitat en pavillon périurbain expose à une fragilité finan-cière des populations nouvellement accédantes à la propriété déjà en situation de fragilité économique (précarisation de l’emploi, surendettement...). Quand le remboursement du pavillon compte pour un tiers du budget et l’automobile pour un quart, il ne reste pas grand-chose pour vivre. C’est ainsi que ce que les médias appellent la crise des banlieues, dont la visibilité est plus aisée, cache en réalité une crise beaucoup plus grave et profonde qui a commencé à se manifester par la voie du vote. Alors que le candidat Sarkozy a su capter une bonne partie de l’électorat périurbain, la gauche doit en grande partie ses défaites de2002 et 2007 à son incompréhension des désirs du monde pavillonnaire. Le périurbain vaut mieux que les caricatures dressées par les élites urbaines.
La gauche serait bien inspirée de se pencher sur cette colère populaire qui monte face à la relégation territoriale et sociale. La crise risque d’être aiguë quand le pavillon, «abri antiglobalisation», se transformera en traquenard social. Confortablement calé dans ses certitudes, le commentateur dispense son analyse des victoires de la droite dans les zones rurales comme une reproduction du vieux schéma électoral du XIXe siècle, celui qui voyait les paysans français porter Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, élire l’Assemblée de Versailles en 1871 puis la Chambre introuvable de 1919... Il y eut certes des paysanneries progressistes, essentiellement dans le centre de la France, du Bourbonnais au Limousin, mais il est vrai que, pour l’essentiel, la paysannerie était conservatrice. Depuis, le monde rural s’est profondément recomposé. La France rurale d’aujourd’hui est beaucoup moins une France paysanne qu’une France des oubliés, une France d’ouvriers et d’employés plus qu’une France d’agriculteurs.
De la prolophobie en milieu éditorial
Dans l’«espace à dominante rurale», les ouvriers forment 34,7% des actifs en 1998 alors que les agriculteurs n’en rassemblent quant à eux que 8,6%. De jeunes couples sont venus s’installer dans des zones rurales et en ont changé le visage. À quelques exceptions près, les sciences sociales ont délaissé l’étude des mondes ruraux. «Reliquats d’un avant» ces espaces sociaux, pourtant riches d’enseignements, sont ignorés tant par les médias que par le monde politique. Un étrange cocktail fait de stigmatisation et de bien-pensance renvoie invariablement ces espaces aux clichés les plus éculés: arriération, racisme, alcoolisme, rejet de la modernité, conservatisme et conformisme. Il y a derrière ces clichés une forme de prolophobie de la part d’une partie des élites françaises.
La montée du vote FN dans les campagnes sous dépendance des villes ou le vote proprement rural sous la bannière de Chasse, Pêche, Nature et Traditions (CPNT) n’ont fait qu’aviver ce mépris des médias et des politiques qui n’en sont pas issus. Ce sont des zones qui connaissent aussi la violence, mais c’est une forme de violence sociale très souvent ignorée, qui peut s’observer dans les conditions de travail ou par la précarité de l’emploi. Un exemple flagrant traduit toute la complexité de ce que subissent les ruraux, les avis de décès de la presse régionale en témoignent: il s’agit des accidents de la route.
Entre les jeunes citadins et les jeunes ruraux, l’inégalité face à la violence routière est patente. Si «plus d’un Français de 15 à 24ans sur trois vit à la campagne», on ignore délibérément ce gros tiers de la jeunesse française, on ignore ses angoisses et ce qu’elle subit. Cette catégorie de population a résisté à la «mutation spectaculaire des pratiques routières»: la baisse du nombre de tués sur les routes. Ainsi, quand en 2004 on assiste à une nouvelle baisse du nombre de décès liés aux accidents automobiles, les «18-24ans, et eux seuls, ont vu leur nombre de tués augmenter».
Les chiffres sont éloquents: 93% des accidents mortels ont été le fait de conducteurs masculins, 73% des cas sont des accidents s’étant déroulés en rase campagne, 30% des accidents mortels sont dus à l’alcool, 70% ont eu lieu la nuit et 46% le week-end.
Un phénomène méconnu : l'exode urbain
Si les statistiques sont encore imprécises, on peut sans peine établir que les accidents concernent, d’un point de vue empirique, davantage les jeunes ouvriers ruraux. Pourquoi? Très certainement parce qu’ils sont soumis à des cadences de travail harassantes et à de longs trajets domicile/travail avec des véhicules moins bien équipés que ceux des gens plus riches. Les jeunes ruraux expulseraient par leur comportement routier une violence subie au travail; la voiture serait le biais par lequel les «valeurs masculines» consoleraient ces jeunes soumis à la dureté du système économique.
Il y a, en France, un prolétariat rural, des ouvriers ruraux. Le statut d’ouvrier concerne plus de 60% des hommes ruraux actifs (contre 44% des citadins) et 18% des femmes rurales actives (contre 9% des urbaines). Le monde ouvrier tend à devenir de plus en plus rural consécutivement à la mutation des villes et au phénomène de délocalisation industrielle qui a frappé les pôles urbains bien avant que l’on ne parle des délocalisations vers l’Asie...
En effet, au cours des années 1990, le mouvement d’exode rural issu de la Révolution industrielle s’est inversé: 75% des cantons ruraux ont un solde migratoire positif, on peut donc parler d’exode urbain qui concerne des ménages modestes et souvent exclus du monde du travail. On perçoit par exemple cette évolution dans l’explosion du nombre des bénéficiaires du RMI dans les départements ruraux.
Amis lecteurs, le livre dont nous publions quelques extraits ci-dessous n'est pas comme les autres. Publié par Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, respectivement docteur en sciences politique et professeur d'histoire-géographie, il prolonge bien des analyses et des combats menés par Marianne depuis douze ans. Mais surtout il les éclaire d'un jour nouveau, « géo-sociologique ».
Ce peuple que la gauche et les modernes tiennent pour résiduel depuis vingt ans, existe toujours : le nombre d'ouvriers a baissé, mais très peu, et celui d'employés a augmenté. Mais la mondialisation a obligé les uns comme els autres à muter, à bouger toujours plus loin de ces centre-villes devenus les territoires de la nouvelle bourgeoisie que seuls ses domestiques de divers ordres (valets, femmes de ménage, promeneurs de chiens, précepteurs, babysitters) peuvent encore approcher.
Une mutation sociale politique s'est effectuée sous nos yeux sans que personne n'en rende compte dans la sphère médiatique ou même intellectuelle : le poids des ouvriers ne cesse de monter dans les département dits « ruraux ». L'inflation immobilière a poussé les ouvriers et employés à s'éloigner des villes pour payer moins cher leur logement, quitte à dépenser un budget considérable dans les déplacements.
Or, cette population prolétaire fixée à la campagne est de plus en plus abandonnée, voire méprisée par la gauche et par les médias. Elle a d'abord constitué la première force de frappe du non au Traité constitutionnel européen, où, rappelons-le, les salariés gagnant entre 1000 et 2000 euros ont été 65% à voter non. La géographie électorale du non au TCE colle très bien à la thèse des auteurs : en desssous de 500 habitants, le non y atteind presque 60%; entre 500 et 9 000 habitants, il est de 55 à 59%; le oui n'est majoritaire que dans les villes depuis de 100 000 habitants. Or, cet espace urbain est devenu le bastion de la gauche et du PS.
Cette France rurale et péri-urbaine est la principale prise de guerre électorale de Nicolas Sarkozy qui a permis sa victoire en 2007. Que le PS et la gauche continuent à l'ignorer, qu'ils sanctifient, par exemple, Frédéric Mitterrand et pourchassent Benoît Hamon et ils mettront toutes leurs chances de leur côté pour subir une nouvelle raclée en 2012. Voilà pourquoi il faut lire et faire lire le livre de Gaël Brustier et Philippe Huelin.
EXTRAITS DU LIVRE RECHERCHE PEUPLE DESESPERMENT
À l’heure de la crise pétrolière et de la crise des subprimes, l’habitat en pavillon périurbain expose à une fragilité finan-cière des populations nouvellement accédantes à la propriété déjà en situation de fragilité économique (précarisation de l’emploi, surendettement...). Quand le remboursement du pavillon compte pour un tiers du budget et l’automobile pour un quart, il ne reste pas grand-chose pour vivre. C’est ainsi que ce que les médias appellent la crise des banlieues, dont la visibilité est plus aisée, cache en réalité une crise beaucoup plus grave et profonde qui a commencé à se manifester par la voie du vote. Alors que le candidat Sarkozy a su capter une bonne partie de l’électorat périurbain, la gauche doit en grande partie ses défaites de2002 et 2007 à son incompréhension des désirs du monde pavillonnaire. Le périurbain vaut mieux que les caricatures dressées par les élites urbaines.
La gauche serait bien inspirée de se pencher sur cette colère populaire qui monte face à la relégation territoriale et sociale. La crise risque d’être aiguë quand le pavillon, «abri antiglobalisation», se transformera en traquenard social. Confortablement calé dans ses certitudes, le commentateur dispense son analyse des victoires de la droite dans les zones rurales comme une reproduction du vieux schéma électoral du XIXe siècle, celui qui voyait les paysans français porter Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, élire l’Assemblée de Versailles en 1871 puis la Chambre introuvable de 1919... Il y eut certes des paysanneries progressistes, essentiellement dans le centre de la France, du Bourbonnais au Limousin, mais il est vrai que, pour l’essentiel, la paysannerie était conservatrice. Depuis, le monde rural s’est profondément recomposé. La France rurale d’aujourd’hui est beaucoup moins une France paysanne qu’une France des oubliés, une France d’ouvriers et d’employés plus qu’une France d’agriculteurs.
De la prolophobie en milieu éditorial
Dans l’«espace à dominante rurale», les ouvriers forment 34,7% des actifs en 1998 alors que les agriculteurs n’en rassemblent quant à eux que 8,6%. De jeunes couples sont venus s’installer dans des zones rurales et en ont changé le visage. À quelques exceptions près, les sciences sociales ont délaissé l’étude des mondes ruraux. «Reliquats d’un avant» ces espaces sociaux, pourtant riches d’enseignements, sont ignorés tant par les médias que par le monde politique. Un étrange cocktail fait de stigmatisation et de bien-pensance renvoie invariablement ces espaces aux clichés les plus éculés: arriération, racisme, alcoolisme, rejet de la modernité, conservatisme et conformisme. Il y a derrière ces clichés une forme de prolophobie de la part d’une partie des élites françaises.
La montée du vote FN dans les campagnes sous dépendance des villes ou le vote proprement rural sous la bannière de Chasse, Pêche, Nature et Traditions (CPNT) n’ont fait qu’aviver ce mépris des médias et des politiques qui n’en sont pas issus. Ce sont des zones qui connaissent aussi la violence, mais c’est une forme de violence sociale très souvent ignorée, qui peut s’observer dans les conditions de travail ou par la précarité de l’emploi. Un exemple flagrant traduit toute la complexité de ce que subissent les ruraux, les avis de décès de la presse régionale en témoignent: il s’agit des accidents de la route.
Entre les jeunes citadins et les jeunes ruraux, l’inégalité face à la violence routière est patente. Si «plus d’un Français de 15 à 24ans sur trois vit à la campagne», on ignore délibérément ce gros tiers de la jeunesse française, on ignore ses angoisses et ce qu’elle subit. Cette catégorie de population a résisté à la «mutation spectaculaire des pratiques routières»: la baisse du nombre de tués sur les routes. Ainsi, quand en 2004 on assiste à une nouvelle baisse du nombre de décès liés aux accidents automobiles, les «18-24ans, et eux seuls, ont vu leur nombre de tués augmenter».
Les chiffres sont éloquents: 93% des accidents mortels ont été le fait de conducteurs masculins, 73% des cas sont des accidents s’étant déroulés en rase campagne, 30% des accidents mortels sont dus à l’alcool, 70% ont eu lieu la nuit et 46% le week-end.
Un phénomène méconnu : l'exode urbain
Si les statistiques sont encore imprécises, on peut sans peine établir que les accidents concernent, d’un point de vue empirique, davantage les jeunes ouvriers ruraux. Pourquoi? Très certainement parce qu’ils sont soumis à des cadences de travail harassantes et à de longs trajets domicile/travail avec des véhicules moins bien équipés que ceux des gens plus riches. Les jeunes ruraux expulseraient par leur comportement routier une violence subie au travail; la voiture serait le biais par lequel les «valeurs masculines» consoleraient ces jeunes soumis à la dureté du système économique.
Il y a, en France, un prolétariat rural, des ouvriers ruraux. Le statut d’ouvrier concerne plus de 60% des hommes ruraux actifs (contre 44% des citadins) et 18% des femmes rurales actives (contre 9% des urbaines). Le monde ouvrier tend à devenir de plus en plus rural consécutivement à la mutation des villes et au phénomène de délocalisation industrielle qui a frappé les pôles urbains bien avant que l’on ne parle des délocalisations vers l’Asie...
En effet, au cours des années 1990, le mouvement d’exode rural issu de la Révolution industrielle s’est inversé: 75% des cantons ruraux ont un solde migratoire positif, on peut donc parler d’exode urbain qui concerne des ménages modestes et souvent exclus du monde du travail. On perçoit par exemple cette évolution dans l’explosion du nombre des bénéficiaires du RMI dans les départements ruraux.
Gaël BRUSTIER, 31 ans, est docteur en sciences politiques et responsable du PS en Saône-et-Loire. Avec Jean-Philippe Huelin, il s’apprête à publier à la rentrée « Recherche le peuple désespérément » (Editions François Bourin), un petit livre qui va faire grincer les dents des dirigeants socialistes.
Pourquoi la gauche et le PS ont-ils, selon vous, délaissé les couches populaires ?
Gaël Brustier. La gauche est victime d’un effet de « persistance rétinienne » : elle lit encore le pays avec les lunettes des années 1970.
Quand elle emporte des victoires majeures à Paris, Lyon ou dans de grandes métropoles, elle hurle de joie, mais elle ne s’aperçoit pas que la France dans laquelle elle est politiquement majoritaire est une France sociologiquement minoritaire. Avant, les villes comportaient des quartiers populaires et bourgeois, des zones industrielles et des ateliers. Puis les anciens quartiers populaires se sont « gentrifiés », c’est-à-dire embourgeoisés. Ouvriers et classes moyennes ont été éjectés loin des centres-villes, vers les zones périurbaines. Or, c’est dans ces zones, où la population est composée surtout d’ouvriers et d’employés, que la gauche est minoritaire. Pourquoi ? Simplement parce qu’elle était beaucoup moins bien préparée que la droite à cette mutation.
La faute aux élites qui dirigent le PS depuis plus de deux décennies ?
Oui. Le PS est dirigé par des élites très branchées sur la mondialisation, la globalisation financière, et donc coupées du petit salariat du secteur privé. Résultat : il n’a pas été capable de comprendre les mutations des années 1980-1990. Aujourd’hui il le paye au prix fort.
Il faut changer les têtes dirigeantes ?
Il y a un besoin de changement générationnel et sociologique. Le PS, qui veut s’inspirer du Parti démocrate américain, n’est pas capable de faire de la politique comme on en fait, dans le bon sens du terme, aux Etats-Unis. Il ne parle que d’arithmétique électorale, c’est-à-dire de la possibilité d’additionner les voix du PS, des Verts, du PC, etc. Il n’est pas capable de concevoir ce que nous appelons une coalition sociale majoritaire. Pour asseoir un pouvoir et une majorité stable, il faut, comme l’a fait Barack Obama, procéder de manière sociologique en associant ouvriers, employés, professions indépendantes, jeunes déclassés, etc.
Vous considérez aussi que l’on se focalise trop sur la banlieue ?
On nous explique que tous les problèmes sont concentrés dans les zones proches des centres-villes. Or ce n’est pas exact : 80 % des ménages pauvres n’habitent pas la banlieue. Si elle connaît effectivement des difficultés, elle est aussi une zone de forte mobilité sociale, ce qui n’est pas le cas des zones périurbaines et rurales où il y a une sorte de relégation sociale. Nous ne sommes absolument pas contre la banlieue, qui fait, à nos yeux, partie de la coalition majoritaire à construire, mais il y a un ordre de priorité qui oblige aujourd’hui à s’occuper très sérieusement des zones périurbaines et rurales.
Propos recueillis par Philippe Martinat
Le Parisien, 28 août 2009, p 4
Gaël Brustier. La gauche est victime d’un effet de « persistance rétinienne » : elle lit encore le pays avec les lunettes des années 1970.
Quand elle emporte des victoires majeures à Paris, Lyon ou dans de grandes métropoles, elle hurle de joie, mais elle ne s’aperçoit pas que la France dans laquelle elle est politiquement majoritaire est une France sociologiquement minoritaire. Avant, les villes comportaient des quartiers populaires et bourgeois, des zones industrielles et des ateliers. Puis les anciens quartiers populaires se sont « gentrifiés », c’est-à-dire embourgeoisés. Ouvriers et classes moyennes ont été éjectés loin des centres-villes, vers les zones périurbaines. Or, c’est dans ces zones, où la population est composée surtout d’ouvriers et d’employés, que la gauche est minoritaire. Pourquoi ? Simplement parce qu’elle était beaucoup moins bien préparée que la droite à cette mutation.
La faute aux élites qui dirigent le PS depuis plus de deux décennies ?
Oui. Le PS est dirigé par des élites très branchées sur la mondialisation, la globalisation financière, et donc coupées du petit salariat du secteur privé. Résultat : il n’a pas été capable de comprendre les mutations des années 1980-1990. Aujourd’hui il le paye au prix fort.
Il faut changer les têtes dirigeantes ?
Il y a un besoin de changement générationnel et sociologique. Le PS, qui veut s’inspirer du Parti démocrate américain, n’est pas capable de faire de la politique comme on en fait, dans le bon sens du terme, aux Etats-Unis. Il ne parle que d’arithmétique électorale, c’est-à-dire de la possibilité d’additionner les voix du PS, des Verts, du PC, etc. Il n’est pas capable de concevoir ce que nous appelons une coalition sociale majoritaire. Pour asseoir un pouvoir et une majorité stable, il faut, comme l’a fait Barack Obama, procéder de manière sociologique en associant ouvriers, employés, professions indépendantes, jeunes déclassés, etc.
Vous considérez aussi que l’on se focalise trop sur la banlieue ?
On nous explique que tous les problèmes sont concentrés dans les zones proches des centres-villes. Or ce n’est pas exact : 80 % des ménages pauvres n’habitent pas la banlieue. Si elle connaît effectivement des difficultés, elle est aussi une zone de forte mobilité sociale, ce qui n’est pas le cas des zones périurbaines et rurales où il y a une sorte de relégation sociale. Nous ne sommes absolument pas contre la banlieue, qui fait, à nos yeux, partie de la coalition majoritaire à construire, mais il y a un ordre de priorité qui oblige aujourd’hui à s’occuper très sérieusement des zones périurbaines et rurales.
Propos recueillis par Philippe Martinat
Le Parisien, 28 août 2009, p 4
Brustier Le Parisien[1].JPG
(270.87 Ko)
Profil
Gaël BRUSTIER
Dernières notes
Pour me contacter
06/09/2010
A GUEUGNON POUR PARLER DU "BOUCLIER RURAL"
17/07/2010
A NANTERRE LE 15 AVRIL A L'INVITATION DU MRC
31/03/2010
Archives
Derniers commentaires
-
MARIANNE2 CONSEILLE DES CONSEILLERS A LA GAUCHE
19/03/2010 12:46 - J.Cloutier -
EMISSION SUR FREQUENCE PROTESTANTE DU 20 FEVRIER 2010
19/03/2010 12:41 - J.Cloutier -
Recherche le peuple désespérément, entretien avec les auteurs paru dans Respublica
12/11/2009 07:38 - PHILIPPE André -
A la recherche du peuple perdu
31/10/2009 19:06 - CASSOU
Tags















