Samedi matin, je serai chez moi, à Gueugnon, pour une amicale séance de dédicaces...
Emission animée par Philippe ARONDEL portant sur "Recherche le peuple désespérément"
Colloque : « Que sont devenues les couches populaires? »
13 février 2010 - 10:39
Par l'Equipe de Ségolène Royal.
Comme le déclarait Ségolène Royal, le 29 octobre dernier, la question de «savoir ce qui fait le lien républicain. (...) Où est-ce que nous voulons aller ensemble ? Qu'est-ce qui fait que les Français tiennent debout ensemble ?» est pour nous, pour la France, fondamentale.
Afin d’approfondir notre réflexion sur ce qui mine notre cohésion nationale, sur l’évolution de nos territoires et la manière dont nous nous y inscrivons, il nous a semblé pertinent d’attirer votre attention sur le très intéressant colloque intitulé « Que sont devenues les couches populaires ? », organisé par la Fondation Res Publica, présidée par Jean-Pierre Chevènement, sénateur et ancien ministre.
Retrouvez donc sur le site de la Fondation Res Publica, les interventions de Christophe Guilluy, géographe consultant, coauteur avec Christophe Noyé de « L’atlas des nouvelles fractures sociales en France », celle de Gaël Brustier, coauteur avec Jean-Philippe Huelin de « Recherche le peuple désespérément » sous-titré : « Le peuple, mutation politique, histoire électorale, représentation médiatique et idéologique », aux éditions Bourin et l’intervention de Stéphane Rozès, président de « Conseil, analyse et perspective » (Cap), enseignant à Sciences-Pô et à HEC, auteur de « La nouvelle France » dans un article du Débat de septembre 2007.
Vous pourrez aussi lire la conclusion de Jean-Pierre Chevènement et le débat public qui a suivi.
Dans son intervention « Nouvelle géographie sociale et cohésion nationale », Christophe Guilluy explique comment il a retrouvé la « trace » des couches populaires. Il rappelle notamment que « 85% des pauvres ne vivent pas dans la banlieue » et que « les couches populaires structurent toujours la sociologie française » mais se répartissent différemment sur le territoire. Christophe Guilluy décrit dans son intervention un « séparatisme social » en milieu populaire et un dangereuse fracture.
Gaël Brustier, co-auteur avec Jean-Philippe Huelin de « Recherche le peuple désespérément » (éd. Bourin, 2009) a abordé quant à lui les « mutations politiques, l'histoire électorale et les représentations idéologiques ». Des mutations d'après lui insuffisamment prises en compte et amenant une « désaffiliation massive, en France en tous cas, des ouvriers, des employés, des salariés du privé vis-à-vis du vote de gauche ». Gaël Brustier décrit dans son intervention l'évolution différenciée entre l'espace urbain dense ( villes centres et proches banlieues) et la France périphérique (zones périurbaines et rurales) et ses conséquences politiques.
Nous vous recommendons la lecture « Recherche le peuple désespérément » à propos duquel vous trouverez un article sur le site de Marianne ici et ainsi que plusieurs compte-rendus le blog de Jean-Philippe Huelin, co-auteur du livre.
Dans son intervention Stéphane Rozès explore les origines du paradoxe qui fait que une société française qui a « tendance à voir ses inégalités sociales et spatiales s’accroître » voit dans le même temps « un recentrement idéologique des représentations des Français » autour de « l’idée républicaine, l’idée de citoyenneté et l’idée de nation ». Des origines qui selon Stéphane Rozès sont à trouver dans l'évolution d'un capitalisme manaérial offrant des perspectives d'évolution individuelle notamment à travers la consommation à un capitalisme patrimonial, celui non plus du manager mais celui de l’actionnaire. « C’est le capitalisme patrimonial qui, en retirant le commun d’un avenir meilleur individuellement et collectivement, entraîne le retour à des notions collectives communes défensives comme la nation, la République… ».
En conclusion du colloque, Jean-Pierre Chevènement revient sur sa vision de l'évolution de la gauche, une gauche qui aurait « rendu les armes sans avoir combattu » face au mouvement néolibéral et néoconservateur. Pour sortir la gauche de ce piège, Jean-Pierre Chevènement évoque « la nécessité de reconstruire un opérateur historique qui puisse s’appuyer sur le peuple ». Il imagine pour cela le rôle d'« un homme intelligent qui ne soit pas dupe des grilles de manipulation médiatiques (...) et puisse trouver le concours de forces allant dans une autre direction ».
Un défi que relève jour après jour Ségolène Royal !
13 février 2010 - 10:39
Par l'Equipe de Ségolène Royal.
Comme le déclarait Ségolène Royal, le 29 octobre dernier, la question de «savoir ce qui fait le lien républicain. (...) Où est-ce que nous voulons aller ensemble ? Qu'est-ce qui fait que les Français tiennent debout ensemble ?» est pour nous, pour la France, fondamentale.
Afin d’approfondir notre réflexion sur ce qui mine notre cohésion nationale, sur l’évolution de nos territoires et la manière dont nous nous y inscrivons, il nous a semblé pertinent d’attirer votre attention sur le très intéressant colloque intitulé « Que sont devenues les couches populaires ? », organisé par la Fondation Res Publica, présidée par Jean-Pierre Chevènement, sénateur et ancien ministre.
Retrouvez donc sur le site de la Fondation Res Publica, les interventions de Christophe Guilluy, géographe consultant, coauteur avec Christophe Noyé de « L’atlas des nouvelles fractures sociales en France », celle de Gaël Brustier, coauteur avec Jean-Philippe Huelin de « Recherche le peuple désespérément » sous-titré : « Le peuple, mutation politique, histoire électorale, représentation médiatique et idéologique », aux éditions Bourin et l’intervention de Stéphane Rozès, président de « Conseil, analyse et perspective » (Cap), enseignant à Sciences-Pô et à HEC, auteur de « La nouvelle France » dans un article du Débat de septembre 2007.
Vous pourrez aussi lire la conclusion de Jean-Pierre Chevènement et le débat public qui a suivi.
Dans son intervention « Nouvelle géographie sociale et cohésion nationale », Christophe Guilluy explique comment il a retrouvé la « trace » des couches populaires. Il rappelle notamment que « 85% des pauvres ne vivent pas dans la banlieue » et que « les couches populaires structurent toujours la sociologie française » mais se répartissent différemment sur le territoire. Christophe Guilluy décrit dans son intervention un « séparatisme social » en milieu populaire et un dangereuse fracture.
Gaël Brustier, co-auteur avec Jean-Philippe Huelin de « Recherche le peuple désespérément » (éd. Bourin, 2009) a abordé quant à lui les « mutations politiques, l'histoire électorale et les représentations idéologiques ». Des mutations d'après lui insuffisamment prises en compte et amenant une « désaffiliation massive, en France en tous cas, des ouvriers, des employés, des salariés du privé vis-à-vis du vote de gauche ». Gaël Brustier décrit dans son intervention l'évolution différenciée entre l'espace urbain dense ( villes centres et proches banlieues) et la France périphérique (zones périurbaines et rurales) et ses conséquences politiques.
Nous vous recommendons la lecture « Recherche le peuple désespérément » à propos duquel vous trouverez un article sur le site de Marianne ici et ainsi que plusieurs compte-rendus le blog de Jean-Philippe Huelin, co-auteur du livre.
Dans son intervention Stéphane Rozès explore les origines du paradoxe qui fait que une société française qui a « tendance à voir ses inégalités sociales et spatiales s’accroître » voit dans le même temps « un recentrement idéologique des représentations des Français » autour de « l’idée républicaine, l’idée de citoyenneté et l’idée de nation ». Des origines qui selon Stéphane Rozès sont à trouver dans l'évolution d'un capitalisme manaérial offrant des perspectives d'évolution individuelle notamment à travers la consommation à un capitalisme patrimonial, celui non plus du manager mais celui de l’actionnaire. « C’est le capitalisme patrimonial qui, en retirant le commun d’un avenir meilleur individuellement et collectivement, entraîne le retour à des notions collectives communes défensives comme la nation, la République… ».
En conclusion du colloque, Jean-Pierre Chevènement revient sur sa vision de l'évolution de la gauche, une gauche qui aurait « rendu les armes sans avoir combattu » face au mouvement néolibéral et néoconservateur. Pour sortir la gauche de ce piège, Jean-Pierre Chevènement évoque « la nécessité de reconstruire un opérateur historique qui puisse s’appuyer sur le peuple ». Il imagine pour cela le rôle d'« un homme intelligent qui ne soit pas dupe des grilles de manipulation médiatiques (...) et puisse trouver le concours de forces allant dans une autre direction ».
Un défi que relève jour après jour Ségolène Royal !
Article de Rémy Lefèbvre publié dans Recherche socialiste (février 2010) à propos de "Recherche le peuple désespérément" (Bourin Editeur, 2009) et également diffusé sur le site de Gauche Avenir.
La gauche a perdu le sens du peuple. Le divorce avec les catégories populaires n’est pas seulement en cause. Le phénomène est plus profond. La gauche ne « représente » plus la société à tous les sens du terme (incarner, donner une image de, figurer, défendre les intérêts de…). L’essai vif de Gael Brustier et de Jean-Philippe Huelin apporte sa pierre à un thème déjà bien documenté mais avec une perspective renouvelée mettant l’accent sur la nouvelle géographie politique et électorale française.
François Hollande déclarait récemment dans un entretien accordé au journal Le Monde (2 novembre 2009) à l’occasion de la sortie de son « Droit d’inventaires » : « Nous avons été les premiers à observer la fragmentation du monde du travail, à pointer l’individualisation des comportements, les crispations sur les rapports à l’autre. Nous avons bien vu que la lutte des classes s’effaçait derrière la lutte contre le déclassement social et que l’ennemi n’était, hélas, plus celui d’en haut mais celui d’à côté, voire d’en bas ». La disparition des classes est renvoyée dans ce discours ainsi aux seules évolutions de la société sans que la contribution de la gauche (qui a largement abandonné toute lecture classiste de la société et a souvent avalisé la rhétorique de dénonciation de « l’assistanat ») ne soit prise en compte. Cette analyse de l’ex-premier secrétaire du PS ne saurait mieux illustrer le propos de Gael Brustier et de Jean-Philippe Huelin. Les classes sociales ne sont pas seulement des réalités objectives mais des appartenances subjectives et des constructions politiques auxquelles les partis politiques contribuent à donner forme. En abandonnant la notion de classe ou ne cherchant pas à en renouveler l’approche (en prenant en compte le processus d’individualisation de la société), la gauche a déconflictualisé sa vision de la société. Au final, on ne sait plus bien qui elle représente alors même que la lutte des classes s'est d’un certain point de vue radicalisée avec l’explosion des inégalités. Le sens du collectif dans la société française n'est à l’évidence plus le même mais c’est aux partis de gauche de contribuer à lui donner une nouvelle intelligibilité en partant des nouvelles formes prises par les inégalités.
C’est une société française "multi-fracturée" qu’analysent les auteurs dans un plaidoyer pour un retour à la sociologie… et à la géographie, la spatialisation des inégalités constituant aujourd’hui un mode de lecture renouvelée de la société. On ne peut que souscrire au postulat que "seule une compréhension acérée de la société autorise une amélioration des politiques publiques et un projet politique porteur d'avenir" et à la nécessité de "retisser un lien entre discours savant et discours militant". Le poids des catégories populaires, rappellent les auteurs, n’a guère diminué depuis trente ans (60 % des la population si on agrège employés et ouvriers). On dénombre 8 millions d'employés dont la condition sociale a eu tendance à se rapprocher de celle des ouvriers (prolétariat des services, nouveau précariat…). Les ouvriers étaient 7 millions en 1982, ils sont encore 6 millions en 1999. L’impression trompeuse d’une « disparition » ou d’une évaporation provient des transformations internes du groupe (la classe ouvrière se disperse et s’atomise dans des univers professionnels moins hiérarchiques et moins structurés). Ce qui caractérise ces groupes c’est bien un certain nombre d’inégalités : la France détient par exemple le record européen d'inégalité masculine devant le cancer avant 65 ans, un ouvrier a quatre fois plus de risques de mourir de cette maladie entre 45 et 54 ans qu'un cadre supérieur. La notion de "classe moyenne", catégorie aux contours de plus en plus flous qui opacifie la lecture de la société, est de plus en plus mobilisée par les individus pour se situer socialement. Elle sert "d'illusion pour un peuple qui a honte de son état ou de déguisement pour certains membres des classes supérieures qui refusent de s'assumer comme tel". La peur du déclassement (ou le déclassement réel ? ) remet en cause le pacte républicain. Dans la France des années 2000 et à l'âge de 40 ans, un fils de cadre supérieur sur quatre et une fille sur trois sont employés ou exercent des emplois ouvriers (soit deux fois plus qu'il y a vingt ans selon le sociologue Camille Peugny). La solidarité générationnelle joue un rôle d'amortisseur social de plus en plus important.
La victoire de Nicolas Sarkozy en 2007 s’est largement appuyée, on le sait, sur ces évolutions. Les catégories populaires, malgré un progrès par rapport à 2002, font toujours défection à gauche. Le phénomène est structurel : parmi les générations nées après 1970, l'alignement du vote des classes populaires sur la gauche est nettement moindre que pour les générations nées dans les années 40. 26 % des ouvriers ont voté pour Sarkozy au premier tour (25% pour Royal)(CEVIPOF). Les employés ont voté à 24% pour Royal contre 32% pour Sarkozy. 52% des ouvriers ont voté pour le candidat de l’UMP au deuxième tour et 55% des employés (54% des salariés du privé, 48% du public). Nicolas Sarkozy réalise des scores historiques dans des villes de forte tradition ouvrière (Forbach, 56%, 51,5% à Montbéliard…) alors que la gauche atteint ses sommets dans les centres villes plutôt bourgeois (ce que les municipales de 2008 viendront confirmer…). C’est donc à une sociologie politique et électorale renversée que la gauche est confrontée.
Les auteurs sont un peu courts sur la question controversée de la « droitisation »des catégories populaires qui se manifeste dans toutes les démocraties occidentales et explique, pour partie, le déclin électoral de la social-démocratie. La question du rapport des catégories populaires au libéralisme culturel, négligée par les auteurs, mérite d’être posée (elle est relancée par la stratégie de réactivation du débat sur l’identité nationale par Nicolas Sarkozy). La position à l’égard du libéralisme culturel est de plus en plus discriminante dans la construction du clivage gauche droite, notamment chez les catégories populaires (ce qui est à mettre en rapport avec le fait que la possession d’un diplôme est de plus en plus prédictive d’un vote à gauche)[1]. « Pourquoi les pauvres votent-ils à droite » [2]? Parce que la droite, française comme américaine, a su habilement détourner leur aspiration à plus de protection et d’ordre sur le terrain des valeurs. L’insécurité économique provoquée par le nouveau capitalisme a conduit une partie du prolétariat et des classes moyennes à rechercher la sécurité ailleurs, dans un univers ‘moral’ (réhabilitation de la valeur « travail »). L’aspiration à l’ordre s’accroît au rythme de la déstabilisation provoquée par le libéralisme économique.
Il faut, selon les auteurs, dans l’analyse de la société réintégrer l'espace comme élément fondamentalement social et politique. Les fractures sociales sont de plus en plus spatiales. La nouvelle géographie électorale française est une « machine à figer les parcours sociaux ». Avec les phénomènes de gentrification, la ville qui offre un cadre épanouissant à l’individualisme contemporain ( le nouveau « Narcisse ») n'intégre plus les catégories populaires mais les disqualifie ( les auteurs négligent les travaux d’Edmond Préteceille sur la mixité sociale qui conteste fortement les thèses d’Eric Maurin sur le « séparatisme social »). A Paris, les chiffres sont éloquents : les ouvriers et les employés qui représentaient 65% de la population en 1954 ne pèsent plus que 35% en 2000.
Les auteurs jettent un regard passionnant sur un enjeu social et politique essentiel : la question du péri-urbain. La flambée des prix de l’immobilier a rejeté les classes moyennes de plus en plus loin des centres villes. La France pavillonnaire est une des conséquences de l’étalement urbain. Chez ces classes moyennes, accédant à la propriété, menacées de déclassement, lourdement endettées, qui passent beaucoup de temps sur les routes, qui aspirent parfois à l’entre soi social, la tentation de la droite est forte. Elle s’est manifestée lors des dernières présidentielles. Mais elle n’est pas une fatalité. La gauche qui doit « penser l’individualisme populaire » qu’expriment les péri-urbains doit apprendre à parler à ces nouveaux groupes et faire sortir de l’invisibilité médiatique le monde péri-urbain. Elle doit aussi prendre en compte les transformations du monde rural (nouvelle population, déclin du « capital d’autochtonie »...). Les ouvriers vivent autant aujourd’hui en ville qu’à la campagne.
Se dessine ainsi géographiquement et socialement une large coalition majoritaire pour la gauche. Elle pourrait rassembler catégories populaires, classes moyennes dans la peur du déclassement, nouvelles classes intellectuelles précarisées… Mais cette coalition n’est que potentielle. Elle suppose un immense travail politique de solidarisation et d’unification symbolique très complexe à développer (l’ouvrage est un peu décevant sur les propositions et les pistes de constitution de cette nouvelle alliance). Un fossé « culturel » s’est en effet creusé entre le monde intellectuel de gauche (« ses élites » au sens large qui cultivent souvent un certain racisme social voire ce que les auteurs nomment « prolophobie ») et l’électorat populaire. Coupure symbolique sur lequel joue la droite avec son anti-intellectualisme : la gauche « embourgeoisée et hautaine » a trahi « les ouvriers » déclarait Sarkozy pendant la dernière campagne présidentielle. Il n’est qu’à observer la droitisation du monde enseignant (relative mais réelle) pour prendre la mesure de ce fossé. Les enseignants aujourd’hui, naguère courroie de transmission du PS chez les catégories populaires dont ils étaient souvent issus, se sont à la fois embourgeoisés (de par leur origine sociale) et se vivent sur le mode du déclassement (réel pour le coup). Une enquête en cours menée au CERAPS (Lille 2) montre qu’ils sont beaucoup moins en empathie avec les catégories populaires qui constituent souvent leur « public » voire méprisants à leur égard (voir la multiplication des ouvrages-témoignages d’enseignants confrontés à des publics populaires et souvent d’une grande condescendance sociale à leur égard[3]).
La droite propose de nouvelles synthèses et convergences sociologiques dans toute l’Europe (Pays scandinaves, Italie, Allemagne, France…), parvenant à faire tenir dans un même vote le vote de classes des plus nantis avec une partie de celui des catégories populaires. La gauche peine à dégager les contours d’une coalition sociale majoritaire qui soit le produit d’une analyse commune de la société. La peur du déclassement pour soi provoque aujourd’hui l’évitement des autres, surtout lorsqu’ils appartiennent à la catégorie sociale immédiatement supérieure (François Hollande voit juste sur ce point). Face à une droite qui cherche à diviser le salariat, à monter les catégories les unes contre les autres, la gauche doit promouvoir de nouveaux intérêts collectifs et construire de nouveaux compromis redistributifs entre catégories sociales. A force de ne pas parler que d’une société marquée par l’individualisme et d’abandonner tout discours sur les classes sociales, le PS accrédite l’idée que « la société n’existe pas » (pour reprendre une expression de Margaret Thatcher) et que chacun est renvoyé à sa responsabilité individuelle. Certes un processus d’individualisation de la société est bien à l’œuvre qui se manifeste notamment par le déclin de la conscience de classe mais il se produit, paradoxalement, dans un contexte d’exacerbation des inégalités sociales. La dimension subjective et identitaire de la classe fait aujourd’hui largement défaut. Mais la gauche a largement contribué à ce processus (comme la sociologie d’ailleurs…) en disqualifiant la notion de classe et en se révélant incapable de produire un discours à la fois conflictuel et unificateur. Il y a bien un déficit de travail politique visant à faire tenir ensemble les destins individuels, en particulier ceux des dominés économiques, objectivement semblables (précarité, exposition au risque, désaffiliation…) mais subjectivement enfermés dans une vision individualisée de leur destin. L’individualisation est aussi lui-même un phénomène de classe, repérable au style de vie des classes moyennes supérieures. Si l’idée et l’existence d’un « peuple de gauche » sont devenues incertaines, c’est que la gauche elle-même, dans un contexte il est vrai défavorable et déstructurant, en a dévalué la force historique.
Un des principaux chantiers intellectuels de la gauche est donc sociologique. Elle doit penser de nouvelles alliances de classes et repenser d’abord la question des classes sociales en prenant en compte les nouvelles formes de domination et les transformations des catégories populaires. La solution ne saurait être le retour à l’ouvriérisme. Comme Ernesto Laclau l’a démontré, dans les sociétés démocratiques capitalistes « complexes », la gauche ne peut plus représenter une « seule » classe, doit construire des « chaînes d’équivalences », structurer des alliances autour de mots d’ordre susceptibles d’unifier des demandes sociales hétérogènes. Face à une société objectivement fragmentée, atomisée, émiettée, la gauche doit remettre de la lisibilité au social, « représenter » la société (au sens de « donner une image de »), donner sens à l’augmentation des inégalités, « reconstruire » un peuple de gauche, refonder sa sociologie, ce qui impose de la reconflictualiser.
--------------------------------------------------------------------------------------------
[1] 61% des non diplômés ont voté à droite au second tour de la présidentielle, 56% des diplômés de l’enseignement supérieur ont voté à gauche.
[2] Titre d’un ouvrage du journaliste américain Thomas Frank (Contre-Feux, Agone, 2008) qui tente de comprendre comment et pourquoi les républicains ont séduit les catégories populaires dans le Kansas.
[3] Pour un exemple récent proprement édifiant, voir Christophe Etemadzadeh, Les chaises vides, Denoel, 2009.
François Hollande déclarait récemment dans un entretien accordé au journal Le Monde (2 novembre 2009) à l’occasion de la sortie de son « Droit d’inventaires » : « Nous avons été les premiers à observer la fragmentation du monde du travail, à pointer l’individualisation des comportements, les crispations sur les rapports à l’autre. Nous avons bien vu que la lutte des classes s’effaçait derrière la lutte contre le déclassement social et que l’ennemi n’était, hélas, plus celui d’en haut mais celui d’à côté, voire d’en bas ». La disparition des classes est renvoyée dans ce discours ainsi aux seules évolutions de la société sans que la contribution de la gauche (qui a largement abandonné toute lecture classiste de la société et a souvent avalisé la rhétorique de dénonciation de « l’assistanat ») ne soit prise en compte. Cette analyse de l’ex-premier secrétaire du PS ne saurait mieux illustrer le propos de Gael Brustier et de Jean-Philippe Huelin. Les classes sociales ne sont pas seulement des réalités objectives mais des appartenances subjectives et des constructions politiques auxquelles les partis politiques contribuent à donner forme. En abandonnant la notion de classe ou ne cherchant pas à en renouveler l’approche (en prenant en compte le processus d’individualisation de la société), la gauche a déconflictualisé sa vision de la société. Au final, on ne sait plus bien qui elle représente alors même que la lutte des classes s'est d’un certain point de vue radicalisée avec l’explosion des inégalités. Le sens du collectif dans la société française n'est à l’évidence plus le même mais c’est aux partis de gauche de contribuer à lui donner une nouvelle intelligibilité en partant des nouvelles formes prises par les inégalités.
C’est une société française "multi-fracturée" qu’analysent les auteurs dans un plaidoyer pour un retour à la sociologie… et à la géographie, la spatialisation des inégalités constituant aujourd’hui un mode de lecture renouvelée de la société. On ne peut que souscrire au postulat que "seule une compréhension acérée de la société autorise une amélioration des politiques publiques et un projet politique porteur d'avenir" et à la nécessité de "retisser un lien entre discours savant et discours militant". Le poids des catégories populaires, rappellent les auteurs, n’a guère diminué depuis trente ans (60 % des la population si on agrège employés et ouvriers). On dénombre 8 millions d'employés dont la condition sociale a eu tendance à se rapprocher de celle des ouvriers (prolétariat des services, nouveau précariat…). Les ouvriers étaient 7 millions en 1982, ils sont encore 6 millions en 1999. L’impression trompeuse d’une « disparition » ou d’une évaporation provient des transformations internes du groupe (la classe ouvrière se disperse et s’atomise dans des univers professionnels moins hiérarchiques et moins structurés). Ce qui caractérise ces groupes c’est bien un certain nombre d’inégalités : la France détient par exemple le record européen d'inégalité masculine devant le cancer avant 65 ans, un ouvrier a quatre fois plus de risques de mourir de cette maladie entre 45 et 54 ans qu'un cadre supérieur. La notion de "classe moyenne", catégorie aux contours de plus en plus flous qui opacifie la lecture de la société, est de plus en plus mobilisée par les individus pour se situer socialement. Elle sert "d'illusion pour un peuple qui a honte de son état ou de déguisement pour certains membres des classes supérieures qui refusent de s'assumer comme tel". La peur du déclassement (ou le déclassement réel ? ) remet en cause le pacte républicain. Dans la France des années 2000 et à l'âge de 40 ans, un fils de cadre supérieur sur quatre et une fille sur trois sont employés ou exercent des emplois ouvriers (soit deux fois plus qu'il y a vingt ans selon le sociologue Camille Peugny). La solidarité générationnelle joue un rôle d'amortisseur social de plus en plus important.
La victoire de Nicolas Sarkozy en 2007 s’est largement appuyée, on le sait, sur ces évolutions. Les catégories populaires, malgré un progrès par rapport à 2002, font toujours défection à gauche. Le phénomène est structurel : parmi les générations nées après 1970, l'alignement du vote des classes populaires sur la gauche est nettement moindre que pour les générations nées dans les années 40. 26 % des ouvriers ont voté pour Sarkozy au premier tour (25% pour Royal)(CEVIPOF). Les employés ont voté à 24% pour Royal contre 32% pour Sarkozy. 52% des ouvriers ont voté pour le candidat de l’UMP au deuxième tour et 55% des employés (54% des salariés du privé, 48% du public). Nicolas Sarkozy réalise des scores historiques dans des villes de forte tradition ouvrière (Forbach, 56%, 51,5% à Montbéliard…) alors que la gauche atteint ses sommets dans les centres villes plutôt bourgeois (ce que les municipales de 2008 viendront confirmer…). C’est donc à une sociologie politique et électorale renversée que la gauche est confrontée.
Les auteurs sont un peu courts sur la question controversée de la « droitisation »des catégories populaires qui se manifeste dans toutes les démocraties occidentales et explique, pour partie, le déclin électoral de la social-démocratie. La question du rapport des catégories populaires au libéralisme culturel, négligée par les auteurs, mérite d’être posée (elle est relancée par la stratégie de réactivation du débat sur l’identité nationale par Nicolas Sarkozy). La position à l’égard du libéralisme culturel est de plus en plus discriminante dans la construction du clivage gauche droite, notamment chez les catégories populaires (ce qui est à mettre en rapport avec le fait que la possession d’un diplôme est de plus en plus prédictive d’un vote à gauche)[1]. « Pourquoi les pauvres votent-ils à droite » [2]? Parce que la droite, française comme américaine, a su habilement détourner leur aspiration à plus de protection et d’ordre sur le terrain des valeurs. L’insécurité économique provoquée par le nouveau capitalisme a conduit une partie du prolétariat et des classes moyennes à rechercher la sécurité ailleurs, dans un univers ‘moral’ (réhabilitation de la valeur « travail »). L’aspiration à l’ordre s’accroît au rythme de la déstabilisation provoquée par le libéralisme économique.
Il faut, selon les auteurs, dans l’analyse de la société réintégrer l'espace comme élément fondamentalement social et politique. Les fractures sociales sont de plus en plus spatiales. La nouvelle géographie électorale française est une « machine à figer les parcours sociaux ». Avec les phénomènes de gentrification, la ville qui offre un cadre épanouissant à l’individualisme contemporain ( le nouveau « Narcisse ») n'intégre plus les catégories populaires mais les disqualifie ( les auteurs négligent les travaux d’Edmond Préteceille sur la mixité sociale qui conteste fortement les thèses d’Eric Maurin sur le « séparatisme social »). A Paris, les chiffres sont éloquents : les ouvriers et les employés qui représentaient 65% de la population en 1954 ne pèsent plus que 35% en 2000.
Les auteurs jettent un regard passionnant sur un enjeu social et politique essentiel : la question du péri-urbain. La flambée des prix de l’immobilier a rejeté les classes moyennes de plus en plus loin des centres villes. La France pavillonnaire est une des conséquences de l’étalement urbain. Chez ces classes moyennes, accédant à la propriété, menacées de déclassement, lourdement endettées, qui passent beaucoup de temps sur les routes, qui aspirent parfois à l’entre soi social, la tentation de la droite est forte. Elle s’est manifestée lors des dernières présidentielles. Mais elle n’est pas une fatalité. La gauche qui doit « penser l’individualisme populaire » qu’expriment les péri-urbains doit apprendre à parler à ces nouveaux groupes et faire sortir de l’invisibilité médiatique le monde péri-urbain. Elle doit aussi prendre en compte les transformations du monde rural (nouvelle population, déclin du « capital d’autochtonie »...). Les ouvriers vivent autant aujourd’hui en ville qu’à la campagne.
Se dessine ainsi géographiquement et socialement une large coalition majoritaire pour la gauche. Elle pourrait rassembler catégories populaires, classes moyennes dans la peur du déclassement, nouvelles classes intellectuelles précarisées… Mais cette coalition n’est que potentielle. Elle suppose un immense travail politique de solidarisation et d’unification symbolique très complexe à développer (l’ouvrage est un peu décevant sur les propositions et les pistes de constitution de cette nouvelle alliance). Un fossé « culturel » s’est en effet creusé entre le monde intellectuel de gauche (« ses élites » au sens large qui cultivent souvent un certain racisme social voire ce que les auteurs nomment « prolophobie ») et l’électorat populaire. Coupure symbolique sur lequel joue la droite avec son anti-intellectualisme : la gauche « embourgeoisée et hautaine » a trahi « les ouvriers » déclarait Sarkozy pendant la dernière campagne présidentielle. Il n’est qu’à observer la droitisation du monde enseignant (relative mais réelle) pour prendre la mesure de ce fossé. Les enseignants aujourd’hui, naguère courroie de transmission du PS chez les catégories populaires dont ils étaient souvent issus, se sont à la fois embourgeoisés (de par leur origine sociale) et se vivent sur le mode du déclassement (réel pour le coup). Une enquête en cours menée au CERAPS (Lille 2) montre qu’ils sont beaucoup moins en empathie avec les catégories populaires qui constituent souvent leur « public » voire méprisants à leur égard (voir la multiplication des ouvrages-témoignages d’enseignants confrontés à des publics populaires et souvent d’une grande condescendance sociale à leur égard[3]).
La droite propose de nouvelles synthèses et convergences sociologiques dans toute l’Europe (Pays scandinaves, Italie, Allemagne, France…), parvenant à faire tenir dans un même vote le vote de classes des plus nantis avec une partie de celui des catégories populaires. La gauche peine à dégager les contours d’une coalition sociale majoritaire qui soit le produit d’une analyse commune de la société. La peur du déclassement pour soi provoque aujourd’hui l’évitement des autres, surtout lorsqu’ils appartiennent à la catégorie sociale immédiatement supérieure (François Hollande voit juste sur ce point). Face à une droite qui cherche à diviser le salariat, à monter les catégories les unes contre les autres, la gauche doit promouvoir de nouveaux intérêts collectifs et construire de nouveaux compromis redistributifs entre catégories sociales. A force de ne pas parler que d’une société marquée par l’individualisme et d’abandonner tout discours sur les classes sociales, le PS accrédite l’idée que « la société n’existe pas » (pour reprendre une expression de Margaret Thatcher) et que chacun est renvoyé à sa responsabilité individuelle. Certes un processus d’individualisation de la société est bien à l’œuvre qui se manifeste notamment par le déclin de la conscience de classe mais il se produit, paradoxalement, dans un contexte d’exacerbation des inégalités sociales. La dimension subjective et identitaire de la classe fait aujourd’hui largement défaut. Mais la gauche a largement contribué à ce processus (comme la sociologie d’ailleurs…) en disqualifiant la notion de classe et en se révélant incapable de produire un discours à la fois conflictuel et unificateur. Il y a bien un déficit de travail politique visant à faire tenir ensemble les destins individuels, en particulier ceux des dominés économiques, objectivement semblables (précarité, exposition au risque, désaffiliation…) mais subjectivement enfermés dans une vision individualisée de leur destin. L’individualisation est aussi lui-même un phénomène de classe, repérable au style de vie des classes moyennes supérieures. Si l’idée et l’existence d’un « peuple de gauche » sont devenues incertaines, c’est que la gauche elle-même, dans un contexte il est vrai défavorable et déstructurant, en a dévalué la force historique.
Un des principaux chantiers intellectuels de la gauche est donc sociologique. Elle doit penser de nouvelles alliances de classes et repenser d’abord la question des classes sociales en prenant en compte les nouvelles formes de domination et les transformations des catégories populaires. La solution ne saurait être le retour à l’ouvriérisme. Comme Ernesto Laclau l’a démontré, dans les sociétés démocratiques capitalistes « complexes », la gauche ne peut plus représenter une « seule » classe, doit construire des « chaînes d’équivalences », structurer des alliances autour de mots d’ordre susceptibles d’unifier des demandes sociales hétérogènes. Face à une société objectivement fragmentée, atomisée, émiettée, la gauche doit remettre de la lisibilité au social, « représenter » la société (au sens de « donner une image de »), donner sens à l’augmentation des inégalités, « reconstruire » un peuple de gauche, refonder sa sociologie, ce qui impose de la reconflictualiser.
--------------------------------------------------------------------------------------------
[1] 61% des non diplômés ont voté à droite au second tour de la présidentielle, 56% des diplômés de l’enseignement supérieur ont voté à gauche.
[2] Titre d’un ouvrage du journaliste américain Thomas Frank (Contre-Feux, Agone, 2008) qui tente de comprendre comment et pourquoi les républicains ont séduit les catégories populaires dans le Kansas.
[3] Pour un exemple récent proprement édifiant, voir Christophe Etemadzadeh, Les chaises vides, Denoel, 2009.
Recherche le peuple désespérément encore cité !
Comme chaque année, le scandale du logement refait surface avec la publication du rapport annuel de la fondation Abbé-Pierre : il manque un million de logements en France, mais la crise touche maintenant les classes moyennes : entre 1998 et 2009, près de 5 millions de personnes ont dû se trouver un nouveau toit, chassées par des hausses de loyers insoutenables ou des congés pour ventes.
Jean-Philippe HUELIN a été interviewé dans les pages nationales du quotidien l'Est Républicain.
Paru sur Marianne2.fr le 20 janvier 2010
Près d’un métropolitain sur cinq vit en milieu rural. Mais politiques et médias ignorent cette population des campagnes et des zones périurbaines. Un récent rapport de l’Igas montre pourtant que cette «France des champs» est beaucoup plus pauvre que la « France des villes ». Et beaucoup plus discrète aussi.
Il existe une France des invisibles, une France dont personne — politiques et médias réunis — ne parle. Ou si peu. Cette France-là, c’est celle des campagnes. L’Inspection générale des affaires sociales (Igas) s’est penchée sur ces inaudibles au travers d’un rapport intitulé « Pauvreté, précarité, solidarité en milieu rural ». Publié fin 2009, il n’a évidemment pas fait grand bruit.
Pourtant, ces « Français des champs » sont au nombre de 11 millions, « soit 18% de la population de France métropolitaine ». Et leur situation n’est pas aussi enviable que ce que peuvent penser les « Français des villes » abreuvés au mythe de la vie au grand air et du retour à la terre : « Les personnes âgées en milieu rural, écrivent dans leur synthèse les rapporteurs, sont proportionnellement plus nombreuses : 27 % de plus de 60 ans, contre 21 % en milieu urbain. Mais surtout les catégories les moins qualifiées sont sur-représentées parmi les actifs en emploi : 32% d’ouvriers et 27 % d’employés, contre 7 % de cadres et professions intellectuelles (7% d’agriculteurs). Dans les dernières années, le milieu rural a subi de plein fouet les réductions d’emploi qui ont touché les secteurs de l’industrie et de l’agriculture. »
Résultat des courses, « le taux de pauvreté monétaire moyen dans l’espace rural en 2006 est de 13,7%, contre 11,3% dans l’espace urbain. Les ruraux sont donc en moyenne “plus souvent pauvres”. » Ce chiffre dépasse même les 19%, dans « plus d’un tiers des départements de France métropolitaine » (notamment dans le Nord de la France, en Paca, Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées, Auvergne, Limousin…).
Plus inattendue, la typologie de « ces populations en difficulté ». Les auteurs du rapport de l’Igas distinguent deux catégories :
- D’une part, on trouve de façon classique « les agriculteurs (…) dont l’exploitation dégage peu de revenus, des personnes victimes de la désindustrialisation, des personnes âgées à faible revenu, isolées et mal-logées, ainsi que des jeunes sans qualification et parfois en rupture familiale. Ces catégories de population font peu valoir leurs droits. »
- Dans la seconde catégorie, on trouve ceux qui après le fameux « exode rural » ont fait le choix de l’« exode urbain », « les néo-ruraux installés à la campagne pour des raisons de coût du logement et confrontés à des difficultés à la fois financières et liées à l’isolement, des familles urbaines en situation de pauvreté s’installant en milieu rural et des personnes en “errance”. Pour les publics concernés, le milieu rural a parfois été idéalisé, sans prise en compte suffisante des problèmes de mobilité (coût du transport, ou accès à des transports collectifs), d’organisation de gardes d’enfants, de rareté de l’emploi, d’accès à divers services et notamment au logement très social. »
Ces « prolos » des campagnes et ces néo-ruraux, ces « oubliés des champs » par les « puissants des villes », ce sont justement ceux-là sur qui Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin se sont penchés dans leur essai Recherche le peuple désespérément. Un ouvrage « conçu » dixit les auteurs « comme un grand manuel de survie pour une gauche en péril ou pour les républicains soucieux de voir leur pays renouer avec son histoire » et dont Marianne2 s’était fait le relais en fin d’année dernière. Et pour cause : avec ce livre, les deux auteurs (l’un est docteur en sciences politiques et l’autre professeur d'histoire-géographie), mettaient très justement en évidence une mutation géographique, sociale et politique passée inaperçue. Une mutation qu’on pourrait résumer de la sorte : le peuple a déserté peu à peu les centres urbains pour s’installer dans les zones dites périurbaines et rurales et pourtant la gauche s’obstine à s’adresser aux habitants des villes. Ce qui explique sans doute que le PS ait opté pour le « oui » au TCE en 2005 quand cette population des petites communes s’est, elle, d’après les auteurs, prononcée majoritairement pour le « non »…
Mais les habitants des zones rurales ne sont pas seulement oubliés par la gauche. Ils le sont aussi des politiques sociales. Ou plutôt, ils ont tendance à « se faire oublier » des structures d’aide sociale. Car comme le note les rapporteurs de l’Igas, « une des difficultés importantes du travail social en milieu rural tient aux attitudes “taiseuses”, de personnes ou de familles qui supportent sans se manifester de très mauvaises conditions de vie, se replient sur elles-mêmes, ou se protègent du qu’en dira-t-on. » Ou comment les invisibles se font si petits que personne ne finira bientôt plus par les voir…
Retour sur la soirée organisée par la Laboratoire des idées du PS grâce au site nonfiction.fr:
Le Laboratoire des Idées organisait mercredi 16 décembre un débat sur l’idée de classes sociales. Les participants livrèrent leur points de vue riches et variés sur une notion enterrée par les sciences sociales dans les années 1970 et 1980, et brutalement remontée à la surface depuis. Christian Paul, président du Laboratoire des Idées, lança le débat autour de trois questions centrales :
1) Dans quel sens peut-on parler de classes sociales ? Quelle est la bonne lecture de la société française à partir de ce concept ?
2) Comment décrire aujourd’hui les transformations qui bouleversent la société française, et leurs effets sur la stratification de la société ?
3) Qu’est-ce que ces clivages par classes produisent dans la démocratie française ?
Le sociologue Camille Peugny, auteur d’un ouvrage remarqué sur Le Déclassement, ouvra la discussion en décrivant l’évolution des inégalités sociales. Il fit remarquer que la nécessité de ce débat n’était pas le résultat d’une réémergence des classes sociales, qui n’ont jamais disparu, mais d’un retour de cette question dans les sciences sociales. Revenant sur le débat d’une "moyennisation" de la société à la suite des Trente Glorieuses , Camille Peugny indiqua quelques critères qui permettent d’affirmer que les inégalités sociales augmentent aujourd’hui, tels que l’augmentation continue des plus hauts revenus, une hausse de l’espérance de vie moyenne plus forte que celle des ouvriers, et un élitisme renforcé des grandes écoles en comparaison avec les 3è cycles universitaires. Aujourd’hui, la peur du déclassement et du chômage et la crispation envers les exclus minent la mobilité sociale. Il est donc de plus en plus difficile de réconcilier les exclus et les classes populaires qui ont un travail, car ils n’ont plus de conscience de classe en commun. Le problème consiste en grande partie à savoir à qui l’on s’adresse lorsqu’on parle des défavorisés. En effet, 80% des Français, d’après des enquêtes récentes, se diraient membres des classes moyennes. Parle-t-on donc aux classes moyennes qui croient l’être, ou aux classes populaires qui le sont objectivement ?
Le débat continua avec l’intervention de deux autres sociologues, Isabelle Coutant et Yasmine Siblot, coauteures avec Marie Cartier et Olivier Masclet d’une enquête sur les attitudes politiques des habitants d’un quartier pavillonaire de Gonesse, au nord de Paris . Elles présentèrent le travail de terrain qu’elles ont mené pendant trois ans pour tenter de comprendre comment votent les habitants, pour la plupart issus des classes populaires, ayant accédé à la propriété. Elles ont constaté que l’assimilation de la propriété privée et du vote à droite était loin de se vérifier. Le vote de ce quartier inhabituellement enclin à aller voter était, sur le long terme, partagé entre la droite et la gauche. Selon elles, le vote à droite et à l’extrême droite d’une partie de ces habitants s’explique par une attirance pour le discours stigmatisant l’assistanat, et une vision triangulaire de la société : il y a « eux » les riches au-dessus de nous, et « eux » les assistés en-dessous de nous. Ce constat faisait valoir encore une fois la désarticulation du lien social entre les « petits » et « petits-moyens ».
Enfin, les politologues Gael Brustier, coauteur de Recherche le peuple désespérément , et Stéphane Rozès ont finement resitué ces problèmes sociologiques dans le cadre des discours et représentations politiques qui les accompagnent. Le premier exhorta le Parti Socialiste à abandonner la sociologie minoritaire des « villes-centres » pour réintégrer la dimension spatiale de la société française dans ses perspectives. Le second rappela pourquoi c’est une erreur de penser que les Français ont adhéré aux thèses économiques libérales. La pensée majoritaire à son sens est antilibérale économiquement et se retrouve dans une part de la population conservatrice profondément attachée à l’engagement de l’Etat dans le marché. L’idée de Marx selon laquelle la fin du capitalisme signifierait une rupture du salariat avec les rapports sociaux se trouverait aujourd’hui inversée. Ce serait le salariat qui voudrait maintenir les rapports sociaux par crainte du déclassement, et ce serait les cadres, mobiles et transnationaux, qui permettraient le développement des forces productives. C’est ainsi que le discours de Nicolas Sarkozy en 2007 aurait trouvé un écho favorable au 1er tour des élections présidentielles à travers son articulation du distinct et du commun. Ce discours jouait les imaginaires des uns, « la France qui se lève tôt », contre celui des autres, « les assistés, les exclus ». Cependant, pour Stéphane Rozès, les exclus en tant que classe sociale n’existent pas puisqu’ils se définissent toujours positivement vis-à-vis des autres. Ce qui nous renvoie à la difficulté pour la gauche de parler clairement de (et à) ceux qu’elle cherche à rassembler derrière elle.
Cette soirée fort stimulante intellectuellement donna à donc à réfléchir aux militants venus nombreux écouter des enseignements qu’on ne regretterait de ne pas retrouver dans les discours politiques de leurs dirigeants.
http://www.nonfiction.fr/article-3004-p1-ou_en_est_le_debat_sur_les_classes_sociales.htm
Le Laboratoire des Idées organisait mercredi 16 décembre un débat sur l’idée de classes sociales. Les participants livrèrent leur points de vue riches et variés sur une notion enterrée par les sciences sociales dans les années 1970 et 1980, et brutalement remontée à la surface depuis. Christian Paul, président du Laboratoire des Idées, lança le débat autour de trois questions centrales :
1) Dans quel sens peut-on parler de classes sociales ? Quelle est la bonne lecture de la société française à partir de ce concept ?
2) Comment décrire aujourd’hui les transformations qui bouleversent la société française, et leurs effets sur la stratification de la société ?
3) Qu’est-ce que ces clivages par classes produisent dans la démocratie française ?
Le sociologue Camille Peugny, auteur d’un ouvrage remarqué sur Le Déclassement, ouvra la discussion en décrivant l’évolution des inégalités sociales. Il fit remarquer que la nécessité de ce débat n’était pas le résultat d’une réémergence des classes sociales, qui n’ont jamais disparu, mais d’un retour de cette question dans les sciences sociales. Revenant sur le débat d’une "moyennisation" de la société à la suite des Trente Glorieuses , Camille Peugny indiqua quelques critères qui permettent d’affirmer que les inégalités sociales augmentent aujourd’hui, tels que l’augmentation continue des plus hauts revenus, une hausse de l’espérance de vie moyenne plus forte que celle des ouvriers, et un élitisme renforcé des grandes écoles en comparaison avec les 3è cycles universitaires. Aujourd’hui, la peur du déclassement et du chômage et la crispation envers les exclus minent la mobilité sociale. Il est donc de plus en plus difficile de réconcilier les exclus et les classes populaires qui ont un travail, car ils n’ont plus de conscience de classe en commun. Le problème consiste en grande partie à savoir à qui l’on s’adresse lorsqu’on parle des défavorisés. En effet, 80% des Français, d’après des enquêtes récentes, se diraient membres des classes moyennes. Parle-t-on donc aux classes moyennes qui croient l’être, ou aux classes populaires qui le sont objectivement ?
Le débat continua avec l’intervention de deux autres sociologues, Isabelle Coutant et Yasmine Siblot, coauteures avec Marie Cartier et Olivier Masclet d’une enquête sur les attitudes politiques des habitants d’un quartier pavillonaire de Gonesse, au nord de Paris . Elles présentèrent le travail de terrain qu’elles ont mené pendant trois ans pour tenter de comprendre comment votent les habitants, pour la plupart issus des classes populaires, ayant accédé à la propriété. Elles ont constaté que l’assimilation de la propriété privée et du vote à droite était loin de se vérifier. Le vote de ce quartier inhabituellement enclin à aller voter était, sur le long terme, partagé entre la droite et la gauche. Selon elles, le vote à droite et à l’extrême droite d’une partie de ces habitants s’explique par une attirance pour le discours stigmatisant l’assistanat, et une vision triangulaire de la société : il y a « eux » les riches au-dessus de nous, et « eux » les assistés en-dessous de nous. Ce constat faisait valoir encore une fois la désarticulation du lien social entre les « petits » et « petits-moyens ».
Enfin, les politologues Gael Brustier, coauteur de Recherche le peuple désespérément , et Stéphane Rozès ont finement resitué ces problèmes sociologiques dans le cadre des discours et représentations politiques qui les accompagnent. Le premier exhorta le Parti Socialiste à abandonner la sociologie minoritaire des « villes-centres » pour réintégrer la dimension spatiale de la société française dans ses perspectives. Le second rappela pourquoi c’est une erreur de penser que les Français ont adhéré aux thèses économiques libérales. La pensée majoritaire à son sens est antilibérale économiquement et se retrouve dans une part de la population conservatrice profondément attachée à l’engagement de l’Etat dans le marché. L’idée de Marx selon laquelle la fin du capitalisme signifierait une rupture du salariat avec les rapports sociaux se trouverait aujourd’hui inversée. Ce serait le salariat qui voudrait maintenir les rapports sociaux par crainte du déclassement, et ce serait les cadres, mobiles et transnationaux, qui permettraient le développement des forces productives. C’est ainsi que le discours de Nicolas Sarkozy en 2007 aurait trouvé un écho favorable au 1er tour des élections présidentielles à travers son articulation du distinct et du commun. Ce discours jouait les imaginaires des uns, « la France qui se lève tôt », contre celui des autres, « les assistés, les exclus ». Cependant, pour Stéphane Rozès, les exclus en tant que classe sociale n’existent pas puisqu’ils se définissent toujours positivement vis-à-vis des autres. Ce qui nous renvoie à la difficulté pour la gauche de parler clairement de (et à) ceux qu’elle cherche à rassembler derrière elle.
Cette soirée fort stimulante intellectuellement donna à donc à réfléchir aux militants venus nombreux écouter des enseignements qu’on ne regretterait de ne pas retrouver dans les discours politiques de leurs dirigeants.
http://www.nonfiction.fr/article-3004-p1-ou_en_est_le_debat_sur_les_classes_sociales.htm
Profil
Gaël BRUSTIER
Dernières notes
Pour me contacter
06/09/2010
A GUEUGNON POUR PARLER DU "BOUCLIER RURAL"
17/07/2010
A NANTERRE LE 15 AVRIL A L'INVITATION DU MRC
31/03/2010
Archives
Derniers commentaires
-
MARIANNE2 CONSEILLE DES CONSEILLERS A LA GAUCHE
19/03/2010 12:46 - J.Cloutier -
EMISSION SUR FREQUENCE PROTESTANTE DU 20 FEVRIER 2010
19/03/2010 12:41 - J.Cloutier -
Recherche le peuple désespérément, entretien avec les auteurs paru dans Respublica
12/11/2009 07:38 - PHILIPPE André -
A la recherche du peuple perdu
31/10/2009 19:06 - CASSOU
Tags















