Par Eric Dupin, Le Monde diplomatique, avril 2010


La crise économique et financière actuelle aura peut-être pour vertu de ramener les milieux populaires sur le devant de la scène politique et intellectuelle. Massivement abstentionnistes, caricaturés comme des «beaufs», ils ne semblaient plus intéresser personne, alors même qu’ils représentent plus de la moitié de la population française…


DES MILIEUX POPULAIRES ENTRE DECEPTION ET DEFECTION
On aurait pu imaginer un heureux effet de dévoilement : avec la crise, la nocivité du système économique en vigueur apparaît désormais en pleine lumière. Difficile de faire croire que l’immigré ou le délinquant sont à l’origine de la récession et de son cortège de drames sociaux. Pourtant, ses véritables responsables ne sont guère mis en cause. "Tout en haut, il y a la sphère financière, celle des traders et des grosses entreprises, mais tout cela est assez abstrait, on ne va pas manifester contre les sphères d’en haut", explique le sociologue Alain Mergier (1). Une seconde sphère serait constituée des "gens de tous les jours", dans leur diversité. Et une troisième regrouperait les damnés de l’ "enfer" de l’exclusion et de la pauvreté. Or cette dernière présente un visage autrement plus concret que celui des puissants de ce monde. D’où la persistance des réactions de peur, voire d’hostilité, envers les plus démunis (2).

« Prolophobie » des élites françaises

Ancienne membre du bureau confédéral de la Confédération générale du travail (CGT), Mme Maryse Dumas observe : "La sensibilité aux inégalités qui séparent chacun de son voisin a progressé au détriment de l’ancienne solidarité entre ceux qui n’avaient que leur travail pour vivre". Ajoutant : "On éprouve sans cesse plus de difficultés à créer du commun", elle s’inquiète de la situation des salariés qui luttent le dos au mur dans les entreprises menacées de fermeture. Ils ne se battent parfois même plus pour garder leur emploi, mais seulement pour arracher des indemnités de départ décentes. Un désespoir qui peut se traduire par de radicales «fuites en avant».

Après avoir parcouru l’Hexagone à la rencontre des salariés, M. Marcel Grignard, secrétaire général adjoint de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), observe lui aussi que "les gens sont plutôt amers et désabusés ; ils ont le sentiment d’être grugés, même si les expressions de révolte ne sont pas très nombreuses». Il a perçu une "indignation rentrée" mêlée à une grande perplexité face à ce "système qui est fou, qui n’a pas de sens". Le dirigeant cédétiste regrette la grande difficulté à fédérer les actions syndicales.

"Les milieux populaires et la partie basse des classes moyennes n'ont guère les moyens de faire face à la précarisation des rapports sociaux", constate Mergier. certaines modifications du droit du travail, comme l'instauration du revenu de solidarité (RSA), ont aussi pour effet d' "institionnaliser la coupure entre la partie précaire du salariat, où les milieux populaires sont surreprésentés, et ce qu'il y a au-dessus". Une insécurité génératrices de réflexes individualistes.

Qu'entend-on au juste par "classes populaires"? La question n'est pas étrangère à leurs difficultés à se considérer comme telles. Statistiquement, les choses pourraient sembler limpides. On regroupe dans cette catégorie le "salariat d'exécution" composé des ouvriers (23,2% de la population active au recensement de l'Institut national de la statistique et des études économique (Insee) de 2006) et des employés (28,6%). Ainsi définies, les classes populaires demeurent majoritaires en France et représentent 51,8% de ceux qui travaillent.

Cet agrégat n'est pas purement formel. Le sociologue Olivier Schwartz définit les catégories populaires à partir de trois critères : petitesse du statut social et professionnel, étroitesse des ressources économiques et enfin éloignement par rapport au capital culturel (3).

Pourtant les réalités vécues fragmentent ces catégories statistiques. la relation à l'emploi, à temps plein ou partiel, précaire ou non, introduit déjà de singulières différences. Les qualifications paraissent de plus en plus variées au sein des couches populaires. Les ouvriers non qualifiés souffrent prioritairement de ce que le sociologue Serge Paugam nomme une "intégration disqualifiante", alliant insatisfaction dans le travail et instabilité de l'emploi (4). Prise dans des secteurs en déclin particulièrement menacés par la mondialisation, une fraction de l'ancienne classe ouvrière vit douloureusement l' "image de la décadence" qui lui est renvoyée. Dans ces milieux, observe Paugam, "l'intériorisation d'une identité négative est très forte".

D'une tout autre manière, l'habitat segmente les couches populaires. Il n'est pas indifférent d'habiter un HLM des centres-villes ou bien une cité de banlieue, un pavillon de la proche périphérie d'une métropole ou bien une zone rurale plus reculée. Les géographes Christophe Guilluy et Christophe Noyé ont mis en lumière la "migration des couches populaires vers les grandes périphéries urbaines et rurales", un "choix contraint" qui n'est pas guidé par un désir d'accession à la propriété (5). C'est plutôt la pénurie des logements sociaux en ville et les redoutables logiques foncières qui expliquent ce nouvel "exode urbain", facteur de relégation spatiale des plus modestes.

Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin insistent, à juste titre, sur l'invisibilité et la méconnaissance produites par cet éloignement du nouveau prolétariat : "Un étrange cocktail fait de stigmatisation et de bien-pensance renvoie invariablement ces espaces aux clichés les plus éculés : arriration, racisme, alcollisme, rejet de la modernité, conservatisme et conformisme. Il y a derrière ces clichés une forme de prolophobie d'une partie des élites françaises (6)".

L'éclatement spatial des couches populaires renvoie à des dynamiques sociales : une "France pavillonnaire" s'étend en opposition aux "cités" dans un effort de promotion sociale parfois désespéré. On aurait tord de caricaturer trop rapidement cette population de "petits-moyens" en "petits-Blancs" allergiques à l'altérité. Car des familles d'origine immigrée s'installent également en pavillon après avoir fui des grands ensemble qui concentrent de plsu en plus de précarité et, pour certains d'entre eux, de populations étrangères (7). "En accédant à la propriété individuelle ou en accordant une grande importance à l'éducation scolaire de leurs enfants, les "petits- moyens" expriment avant tout le souhait de vivre comme tout le monde (8)." S'ils ne se prennent en aucun cas pour des "bourgeois", ils ont une vive conscience de ce qui les oppose au bas de l'échelle sociale.

On retrouve ici la "conscience triangulaire" évoquée par Schwartz : "C'est l'idée qu'il y a le haut, le bas et nous, coincés entre les deux. Le haut, ce sont les dirigeants, les gouvernants, les puissants. Le bas, ce sont les familles pauvres qui profitent de l'assistance, les immigrés qui ne veulent pas s'intégrer, les jeunes qui font partie de la racaille (9)." Schwartz a étudié les attitudes des conducteurs de bus de la TATP. Leur emploi protégé et leurs salaires les rapprochent des professions intermédiaires, alors que leur niveau d'éducation est celui des couches populaires. "Ils se sentent piégés par le haut et le bas, mais avec un rejet très fort du bas de l'échelle sociale." Il est vrai que ce bas monte plus fréquemment dans leurs bus que le haut...

La représentation dominante d'un univers composé d'une multitude de strates hiérarchisées aiguise l'obsession du "déclassement". Camille Peugny a observé le phénomène de mobilité "descendante" qui concernerait aujourd'hui 25% de la tranche d'âge des 35-39 ans, contre 18% il y a vingt ans : "Beaucoup de jeunes vivent moins bien que leurs parents, ils n'ont plus les moyens de se conformer au modèle de consommation dominant", explique-t-il évoquant une "génération sacrifiée" qui n'a "jamais été aussi diplômée et qui ne s'est jamais aussi mal intégrée dans le monde du travail" (10). Le déclassement peut être ici aussi bien un décrochage d'avec la position sociale des parents qu'un écart par rapport à ce que son propre niveau d'éducation aurait pu laisser espérer.

Tous les chercheurs ne partagent pas ce diagnostic. "Le succès du thème des classes moyennes à la dérive s'explique par l'angoisse de certains milieux intellectuels, corrige la sociologue Stéphanie Vermeersch. Cela concerne une petite minorité." Une étude du Centre d'analyse stratégique (11) relativise également le déclassement intergénérationnel. En 2003, les mobiles "ascendants" (39,4%) restaient près de deux fois plus nombreux que les mobiles "descendants" (21,9%) chez les personnes âgées de 30 à 59 ans.

Evitement plutôt qu'affrontement

Quel que soit son degré de réalité, l'impact du phénomène dans le débat public est symptomatique d'un rang à maintenir. Il semble bien que nos sociétés, tout en niant le conflit de classes, aient un sens de plus en plus aigu de la position de chacun. "Les différentes catégories sociales se mélangent de moins en moins", constate Mme Dumas, fille d'un chauffeur mécanicien et d'une femme de ménage devenue cadre aux PTT.

Les couches favorisées sont les premières à déployer une débordante énergie pour protéger leur entre-soi. "Les familles les plus riches et les plus diplômées n'ont jamais été aussi actives sur les marchés scolaires et résidentiel : elles n'int jamais fui avec autant de diligence la proximité des classes populaires", remarque l'économiste Eric Maurin . Le logement et l'école sont devenus les terrains d'un nouveau conflit de classes où l'évitement a remplacé l'affrontement. des logiques séparatistes dont les classes supérieures n'ont pas l'exclusivité tant elles se diffusent dans l'ensemble du corps social. "Les gens déménagent, c'est un acte plus fort que de voter Front national !", estime Guilluy, faisant allusion à ces familles qui quittent les cités de la Seine-Saint-Denis pour s'installer dans des pavillons en seine-et-Marne.

L'école est l'autre grand front de la distinction sociale. La hausse générale du niveau d'éducation a certes produit, selon l'expression de Schwartz, une "déségrégation" partielle des couches populaires. Mais la compétition scolaire n'a jamais été aussi vive. Vermeersch parle de "surinvestissement de l'école" par des parents anxieux. l'idée que tout se joue dans les années de formation initiale s'est renforcée à mesure que les entreprises abandonnaient leurs politiques de promotion interne. D'où la hantise de l'échec scolaire qui pousse certaines familles à adopter les stratégies éducatives qu'elles considèrent comme les plus payantes, au détriment de la mixité sociale.

Les choix en matière de logement et d'école s'influencent mutuellement pour réduire cette fameuse mixité, d'autant plus célébrée qu'elle est peu souhaitée. La suppression de la carte scolaire a encore aggravé ces logiques ségrégatives, comme le montrent le sociologue Franck Poupeau et le géographe Jean-Christophe François à partir d'une enquête en région parisienne (12).

"Le traumatisme des milieux populaires à l'égard de la gauche s'inscrit dans le long terme", tranche Guilluy. "Le parti socialiste est dirigé par des élites branchées sur la mondialisation, la globalisation financière, et donc coupées du petit salariat du secteur privé", renvoie en écho Brustier, par ailleurs militant socialiste (13) .

Avec l'élection présidentielle de 2007 a été mis en évidence un éclatement politique des couches populaires entre des cités mobilisées par un vote lié au rejet de M. Nicolas Sarkozy et des pavillons acquis au candidat de l'Union pour un mouvement populaire (UMP). Une enquête approfondie dans un quartier pavillonnaire de Gonesse (Val d'Oise) (14) a montré la droitisation des "petits-moyens", même si des solidarités locales assurent toujours une présence de la gauche. Le quartier des Peupliers a accordé des scores importants au front national (FN) dans les années 1980 et 1990 avant de basculer nettement en faveur de M. Sarkozy lors de la dernière élection présidentielle.

Le sociologue Olivier Masclet souligne l'importance de l'enjeu scolaire dans cette droitisation : "La gauche est représentée par les profs, des enseignants considérés comme inaccessibles et qui ne s'iccupent que des meilleurs." La gauche, pour certains "petits moyens", c'est aussi les syndicats des transports publics accusés de faire grève... aussi souvent que les enseignants. Schwartz a toutefois rencontré des chauffeurs de bus qui ont "voté Sarko", même si beaucoup se refusent à l'avouer à un enquêteur.

"Ces catégories pourraient se reconnaître dans une gauche d'ordre", estime néanmoins Masclet. Aux municipales de 2008, le quartier des Peupliers a voté en faveur d'un maire socialiste aux options "sécuritaires". la déception provoquée par la politique de M. Sarkozy, qui vient de se traduire par la déroute de l'UMP aux dernières élections régionales, ne semble pas devoir se traduire par une réconciliation entre la gauche et les couches populaires. Le FN demeure en embuscade. Ses succès inattendus aux régionales montrent qu'il peut retrouver la fonction tribunitienne qui fut la sienne dans la période antérieure. Les électeurs lepénistes qui s'étaient reportés en 2007 sur le candidat de l'UMP, au nom du principe d'efficacité, ne peuvent que constater amèrement l'échec de leur calcul. En avivant les difficultés, la crise constitue toujours un terreau favorable à l'extrême droite, comme l'indiquent ses bons scores dans la France du Nord-Est, particulièrement touchée par la désindustrialisation.

Impasse des stratégies individualistes

Les urnes ont été boudées comme jamais, et cette grève du vote a été particulièrement suivie dans les quartiers populaires. On assiste à un "détachement de la sphère publique", selon l'expression de Guilluy. Vermeersch parle d'une tendance au "retrait" et Schwartz d'un "risque de marginalisation".

"La crise va renforcer le sentiment d'abandon et d'impuissance des classes populaires", ajoute ce dernier. la sociologue Annie Collovald rappelle toutefois à raison, que ces couches expriment toujours potentiellement de "fortes attentes de prises en charge des intérêts sociaux par les hommes politiques (15)". On peut aussi penser que l'impasse des stratégies de salut individualistes créera un jour les conditions d'un retour aux aspirations collectives.

En attendant, les classes populaires souffrent, comme le remarque Collovald, d'une "relative absence d'entreprises politiques cherchant à les représenter, à parler en leur nom, et ainsi à leur donner au moins symboliquement une unité et une homogénéité". Jamais la "classe en soi" n'a été aussi éloignée de la "classe pour soi".

Notes :

1. Coauteur, avec Philippe Guibert, du livre Le descendeur social. Enquête sur les milieux populaires. Plon, Paris, 2006. L'ensemble des citations sans référence sony issues d'entretiens avec l'auteur.

2. C. Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Fayard, Paris, 1999, et Gérard Mauger, "Les transformatios des classes populaires en France depuis trente ans", dans Jean Lojkine, Pierre Cours-Salies et Michel Vakaloulis ( sous la dir. de) Nouvelles luttes de classes, Presses universitaires de france, paris, 2006.

3. "Haut, bas, fragile : sociologies du populaire" entretien avec Annie Collovald et Olivier Schwartz, Vacarme, n°37, Paris, automne 2006.

4. Serge Paugam, "la condition ouvrière : de l'intégration laborieuse à l'intégration disqualifiante", Cités, n°35, Paris, 2008.

5. Christophe Guilluy et Christophe Noyé, Atlas des nouvelles fractures sociales en France, Autrement, Paris, 2006.

6. Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Recherche le peuple désespérément, Bourin, Paris, 2009.

7. Le sociologue Edmond Ptéteceille montre toutefois que la grande majorité des immigrés et de leurs enfants résident dans des quartiers où ils sont minoritaires. Cf. "La ségrégation ethno-raciale a-t-elle augmenté das la m&tropole parisienne ?", Revue française de sociologie, vol 50, Paris, 2009/3.

8. Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet et Yasmine Siblot, La France des "petits-moyens". Enquête sur la banlieue pavillonnaire, la Découverte, Paris, 2008.

9. "Haut, bas, fragile...", op.cit

10. Camille Peugny, Le déclassement, Grasset, Paris, 2009

11. Marine Boisson, Catherine Collombet, Julien Damon, Bertille Delaveau, Jérôme Tournadre et benoît Verrier, "La mesure du déclassement, Informer et agir sur les nouvelles réalités sociales", Centre d'abalyse stratégique, paris, Juillet 2009.

12. Franck Poupeau et Jean-Christophe François, Le sens du placement, Ségrégation résidentielle et ségrégation scolaire, Raisons d'agir, paris, 2008.

13. "Le PS a gardé ses lunettes des années 1970" Le parisien, 28 août 2009.

14. La France des "petits moyens"..., op. cit

15. "Haut, bas, fragile...", op. cit.

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Samedi 17 Juillet 2010 à 16:08 | Permalien | Commentaires (0)
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A MERVANS POUR PARLER DE

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Samedi 17 Juillet 2010 à 16:06 | Permalien | Commentaires (0)
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A GUEUGNON POUR PARLER DU

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Samedi 17 Juillet 2010 à 16:05 | Permalien | Commentaires (0)
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Dans "Alternative libertaire" de mai, un article qui s'appuie sur notre livre. Un témoignage à vif sur une jeunesse rurale.


ALTERNATIVE LIBERTAIRE PARLE DE



Pendant que les projecteurs sont braqués sur les seules banlieues des grandes villes, d’autres drames, aussi graves, se jouent dans les villes rurales. Isolées politiquement, économiquement exsangues, il y existe un risque de repli identitaire de la jeunesse.

Chauny, j’en viens ! Et les gars du coin c’est la famille ! C’est dire si la situation me touche de près : depuis plus de deux ans, la mouvance néo-nazie s’est installée sur la ville de Chauny, et déborde plus largement, dans tout le nord-est de la France : mosquées taguées, agressions, insultes, intimidations de toutes les personnes n’étant pas de type européen….

A Chauny, une seule association (AJIR) s’est levée pour alerter l’opinion et interpeller tous les pouvoirs publics, du Maire aux ministères de l’intérieur et de la justice, en passant par le conseil général et la préfecture. Non seulement les diverses plaintes pour insultes à caractère raciste sont restées vaines, mais encore l’association a-t-elle été pointée du doigt et discréditée par la municipalité, cependant que des jeunes français d’origine maghrébine écopaient de peines de prison ferme pour avoir répondu par des rixes aux provocations, insultes racistes et saluts nazis. Sans désemparer, le Front national en a profité pour partir en croisade contre l’Etranger, potentiel agresseur de nos mères et de nos filles françaises.

C’est pour rompre cet isolement que le collectif local UARA [1] avait pris l’initiative de lancer la manif du 27 mars dernier.

Paysage rural sur fond de ruines

Comment expliquer que tous ces jeunes, d’origine étrangère ou française de plus longue date, partageant une même misère, un même désemparement, et une même méfiance envers nos gouvernants, ne parviennent pas à s’unir, mais au contraire trouvent encore des différences pour mieux se déchirer ?

Regardons d’abord avec leurs propres yeux, le paysage qui les entoure. En arrière plan, jusqu’en 1970-80, des industries parfois vieilles d’un siècle, largement teintées de paternalisme où l’église et ses patronages assurent le contrôle social. Dans ce monde disparu dont parlent les parents, l’opposition même au patronat ancrait la sociabilité, déterminait les comportements, un langage, et des solidarités réelles. En toile de fond, le communisme structurait le quotidien et dessinait le futur. Aujourd’hui, le jeune est au milieu d’un tableau où les forteresses ouvrières sont détruites, les espoirs placés dans le communisme largement évanouis, et le mouvement de ressac idéologique a laissé ces familles sur le carreau.

Souvent issu de familles ouvrières ordinaires dispersées sur un territoire désindustrialisé [2], il est non seulement confronté aux mêmes problèmes de drogue, violence et chômage que ses camarades des villes, mais en plus, il est oublié de l’opinion et des médias, écarté de la course à l’individualisme des classes moyennes, bref, méprisé par une vaste « prolophobie » [3] qui ne peut qu’encourager la montée du Front national.

Ceux qui le pouvaient ont quitté le désert rural. Ceux qui restent sont voués au chômage ou à la succession de petits boulots. Et sur le front social, ils voient que l’enjeu des luttes consiste plus souvent à arracher des indemnités plus fortes qu’à se battre sur le fond, sur le maintien des emplois. Cette crise de reproduction des modèles sociaux aiguise le besoin, l’appétit identitaire de ces jeunes, fragilisés.

Les mouvements identitaires et groupes néo-nazis forment la bande qui va venir remplacer le travailleur social, le paternalisme d’antan, ou le Parti. Car, à défaut d’un idéal plus élevé, on se repliera sur soi : l’affinité sera d’abord avec les gens d’ici, les nôtres. Les mouvements identitaires et leur morale viriliste, leur structure clanique, sont un miroir « rural » des gangs de banlieue. Ils transmettent des références fortes. Les difficultés à s’installer, à bâtir un avenir, favorisent le maintien dans la bande, dernier rempart contre la précarisation, et désignent en outre un ennemi commun plus facilement atteignable que l’Etat ou les politiques.

Ces groupes amènent les jeunes ruraux aux conduites à risques. Se faire peur en sortant des normes fait parti de ce fonctionnement clanique : violences, bagarre, mais dans une familiarité d’amis où toute la panoplie guerrière fasciste est convoquée – solutions faciles à l’écroulement d’un ordre social.

Perspectives militantes

D’accord, le système capitaliste, pour beaucoup qui y croyait encore, n’a plus de sens. Désabusés, les gens bouillonnent de colère. Sans argent ni perspectives d’avenir, éloignés de la production culturelle, on peine à créer un sens commun, du sens tout court…

D’accord aussi, entre les Bobos qui viennent de l’extérieur pour vivre à la campagne mais sans y travailler ni y consommer, et ces classes moyennes dont on sent bien qu’elles nous méprisent, l’image qu’on a de soi est dégueulasse. Confusion et atomisation : le débat public est révélateur de cette obsession, d’un côté à maintenir son rang, de l’autre à nier le conflit de classe, tandis que les catégories sociales se côtoient de moins en moins. C’est ce faisceau d’éléments qui poussent nos jeunes vers l’extrême droite et les identitaires [4].

Mais on ne peut pas se contenter d’observer des causes, sans chercher à y remédier. L’impasse individualiste doit être démontrée en créant les conditions d’un retour aux aspirations collectives.

Soyons utopistes, soyons concrets

Quatre grands chantiers s’ouvrent aux militants de terrain, en réponse aux quatre grands fléaux de l’isolement, l’ignorance politique et sociale, l’individualisme, l’absence de repères.

Rompre le sentiment d’isolement en ouvrant des fenêtres, notamment culturelles, sur le monde : imaginons des clubs internet animés par des militants pour répondre à la pauvreté des réseaux sociaux, explorer le monde extérieur ; occasionner des rencontres réelles, pour rompre avec une logique d’exclusion et éduquer à la logique d’inclusion : immigrés, précaires, jeunes déracinés : même combat.

L’ignorance politique se travaille en éduquant aux notions politiques – réunions publiques ouvertes à un large public, d’ambitions modestes mais qui passent des films, organisent des débats. Contre-argumenter, sur la base de fiches comme en produisait le MRAP en son temps, pour démonter les idées reçues qu’on entend au bistrot (immigrés=chômage ; grévistes = preneurs d’otage ; pauvres = assistés…).

L’individualisme peut se combattre en proposant du travail collectif débouchant sur des réalisations concrètes. Ouvrir des chantiers quand c’est possible : potagers citoyens, bourses de troc, réhabilitation par le travail associatif…

L’absence de repères, c’est l’absence d’identité sociale qui se construit souvent par l’identité professionnelle, en marchant dans les traces de ses pères : on va à l’usine, au boulot, de ses parents. Deux grandes donnes nous construisent : la reproduction sociale liée au travail et le rapport au politique : comment la communauté se positionne dans un ensemble plus large. Or, dans la région de Chauny, ceux qui ont du travail ont parfois du mal à distinguer que la petite boîte pour laquelle ils travaillent, est une sous-filiale de 50 personnes d’un des trois ou quatre grands groupes qui possèdent la France : Suez, Veolia, Bouygues…

Au militant de faire un utile travail syndical et d’éducation en aidant les gens à s’organiser, en expliquant les collusions, les liens. Ce travail formera des repères fondés sur la lutte, des repères de classe. Dans tous les cas, la réponse est dans la présence sur le terrain et la formation de relais militants.

Il faut démontrer que l’immigré ou le délinquant ne sont pas les causes de notre relégation, mais le système des traders et des multinationales, en allant au delà d’une logique où on mesure son inégalité en fonction du voisin, au détriment de la solidarité due à ceux et celles qui n’ont que leur force de travail.

Si la lutte de classe est dépassée pour certains et a été remplacée par la lutte des places, aujourd’hui reléguée par la lutte des castes, nous devons remplacer « la classe de la démerde » par « la classe pour tous ».

Noël (AL 95)

[1] UARA : Union ! Action ! Révolution ! Autogestion !

[2] Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Recherche le peuple désespérément, Bourin, Paris, 2009

[3] Lire dans Le Monde diplomatique d’avril l’article « Des milieux populaires entre déception et défection » d’Eric Dupin.

[4] A consulter, l’étude du MRAP sur le racisme sur internet

http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article3527

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Samedi 17 Juillet 2010 à 16:04 | Permalien | Commentaires (0)
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Animation Brice COUTURIER et Julie CLARINI


EMISSION
Comment faire revenir aux urnes les classes populaires ?





On a pu croire un moment que les Français reprenaient du goût pour la politique, qu’ils attendaient à nouveau d’une élection des changements pour leur propre vie. C’était en 2007, et la présidentielle a vu les électeurs se ruer sur les urnes. Oubliés, les « accidents » de la présidentielle de 2002, ou du référendum de 2005 ? Pas si sur, à constater les taux de participation aux récentes élections régionales : plus d’un électeur sur deux (53,6 % des inscrits) est resté chez lui. C’est surtout parmi les classes populaires que prévaut la désillusion envers la politique et les politiciens. Une partie croissante de la population constate une dégradation de ses conditions d’existence que rien ne semble plus pouvoir enrayer. Dans certaines banlieues sensibles, on observe des taux de participation qui tournent autour des 25 %, comme à Vaulx-en-Velin, Sarcelles, ou Clichy-sous-Bois. « Une partie de la population vit en autarcie par rapport au reste de la société. Ils considèrent que les institutions ne méritent pas qu’on s’y intéresse. Ils ont leur vie à eux, réglée par d’autres codes », expliquait au lendemain du 2° tour des régionales le maire de Monfermeil, l’UMP Xavier Lemoine. Que vaut une démocratie quasi-censitaire à laquelle plus de la moitié de la population a cessé de s’intéresser ? Peut-on se résigner à voir les classes populaires décrocher définitivement de la politique et ne plus rien attendre de ses élus ? Quelle est la légitimité d’élus qui ne représentent qu’une fraction déclinante de la population ? Le décrochage entre les catégories populaires et des élites qui leur paraissent incapables de prendre en charge leurs problèmes est-il définitif ?

Invités



  • Gaël Brustier. Collabore à la rubrique « livres » du Monde Diplomatique



  • Dominique Reynié. Directeur général de la Fondation pour l'Innovation Politique
    Professeur des Universités en science politique à l’Institut d’études politiques de Paris



  • Laurent Bouvet. Professeur de Sciences Politiques à l'université de Sophia-Antipolis de Nice et à Science Po Paris



  • Roland Muzeau. Député PC des Hauts de Seine, 1er Adjoint au maire du Gennevilliers


du_grain_a_moudre_13_04_2010.mp3 DU GRAIN A MOUDRE 13.04.2010.mp3  (35.78 Mo)
Podcast

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Mercredi 14 Avril 2010 à 00:04 | Permalien | Commentaires (0)
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LE JSL DU 9 MARS : DEDICACE A GUEUGNON

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Jeudi 25 Mars 2010 à 10:28 | Permalien | Commentaires (0)
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Le scrutin de dimanche est une nouvelle preuve d’un phénomène qui frappe la gauche. Son électorat est devenu extrêmement volatil. Il passe d’une chapelle à l’autre au fil des scrutins. La prime revenant aux électeurs écologistes.


SUR MARIANNE2.FR : L'IRRESISTIBLE LEGERETE DE L'ELECTEUR DE GAUCHE

Comment le Parti socialiste est-il passé de 16,48% des suffrages aux européennes (jouant même des coudes avec Europe écologie) à 29,14% des voix (1) lors de ce premier tour des régionales ? Comment a-t-il pu attirer 5,8 millions de votants dimanche dernier avec en toile de fond une abstention record, quand ils n’étaient que 2,8 millions en juin 2009 ? Vote sanction à l’égard du gouvernement ? Vote utile bénéficiant au PS ? Démobilisation de l’électorat de droite ? Rémission du Parti socialiste sous la férule d’Aubry ? Prime aux sortants ? Il existe en vérité une multitude de raisons qu’éditorialistes et responsables politiques se sont empressés d’avancer. En voici une autre : peut-être que le PS — et plus généralement la gauche dans son acceptation la plus large — doit-il faire face à un phénomène moins visible, celui d’un électorat devenu volatil, un électorat SCF, Sans Chapelle Fixe.




Lire Badiou et voter Bayrou !
Pour Gaël Brustier, docteur en sciences politiques et auteur avec Jean-Philippe Huelin du livre Recherche le peuple désespérément (2), cet électorat de gauche qui ne sait plus vraiment où il habite (politiquement parlant, on s’entend) existe bel et bien : « Certains électeurs peuvent passer de François Bayrou à Ségolène Royal entre le premier et le second tour de la présidentielle puis à Europe écologie aux européennes et, aux régionales, finir au PS de Martine Aubry. Cet électeur-là est capable de lire Alain Badiou et, dans le même temps, de voter Bayrou ! » Cet « électeur-là » au tempérament plus qu’indécis, donnant le sentiment de choisir ses bulletins de vote comme des programmes télé, ne vit pas n’importe où selon Brustier : « L’ouvrier du Creusot qui votait à gauche pour un parti continuera à voter pour ce parti. L’électorat des villes-centres, lui, est d’une volatilité totale. Pour ses habitants, PS, Europe écologie, MoDem constitue un vote interchangeable. Cet électorat, qu’on pourrait appeler « bobo » pour caricaturer, est un électorat très infidèle. C’est une espèce de touche-à-tout. » Seule constante que cet électeur retrouvera finalement d’une chapelle à l’autre : l’opposition à Sarkozy. « Aujourd’hui, explique Brustier, ces électeurs font de l’antisarkozysme comme certains, par le passé, ont fait de l’antilepénisme. C’est une posture consensuelle, qui en appelle à la morale. »


Les années 1990, le tournant
Pour Daniel Boy, directeur de recherche au Cevipof, spécialiste notamment de la sociologie électorale et de l’écologie politique, cette inconstance propre au vote « bobo » « n’est pas impossible » : « Si l’on compare les résultats des municipales et des européennes, dans des arrondissements parisiens comme le 11e et le 18e, des arrondissements où les intellectuels peu fortunés peuvent encore se loger, c’est même relativement fondé. » Mais pour lui, le principe des « vases communicants » n'est pas nouveau. Il en veut pour preuve les régionales de… 1992 : « Le Parti socialiste était alors empêtré dans les affaires, notamment avec les lois d’amnistie. Il avait pris une claque et les écolos avaient fini très haut. » Selon Daniel Boy, les « années 1990 » marquent un tournant pour la gauche : « Les électeurs ont fait l’expérience de l’incapacité des politiques de nous sortir de la crise. Il en résulte la naissance d’un sentiment fort de déception. Cette déception favorise la bascule d’un scrutin à l’autre, la tentation de faire sortir les sortants. »



Europe écologie attire mais ne retient pas
La volatilité des électeurs écologistes est d’ailleurs sans doute la plus forte à gauche. C’est un fait. Même si tous les responsables d’Europe écologie s’échinent depuis dimanche à présenter leur formation politique comme une force désormais durablement installée dans le paysage. Ce sentiment était déjà palpable lors des élections européennes. La Fondation pour l’innovation politique avait par exemple noté qu’en juin dernier « 61% [de ses électeurs s’étaient] décidés dans la dernière semaine (contre 45% pour l’ensemble de l’électorat) ». S’ajoute à cela une sociologie très proche de celle décrite par Gaël Brustier : « 32% des cadres et des professions intellectuelles ont choisi des listes d’Europe Écologie, 24% des professions intermédiaires, 23% de ceux qui ont un diplôme de l’enseignement supérieur. » Daniel Boy note même dans l’édition 2010 de L’état de l’opinion (3) que « le pourcentage de personnes ayant suivi des études supérieures est à peu près identique » à EE (61%) et au MoDem (62%) contre « 47% des électeurs socialistes ». Géographiquement aussi, raison est donnée à Gaël Brustier : « Les départements dans lesquels les écologistes réalisent leurs meilleurs scores sont d’abord ceux de la région parisienne (Paris, 27,5% ; Hauts-de-Seine, 20,7%) ».

Une récente étude menée par OpinionWay pour Le Nouvel observateur vient confirmer cette idée de l’électeur écologiste véritablement Sans Chapelle Fixe : seuls deux électeurs sur cinq d’Europe éco aux européennes (42%) ont en effet récidivé aux régionales ! 25% ont finalement glissé un bulletin estampillé PS tandis que 20% ont préféré rester chez eux ou voter blanc. Il faut ajouter à ces électrons très libres, quelques transgresseurs : 5% ont franchi le Rubicon et opté pour une liste de droite.



Enfin, dernière statistique relevée par Le Nouvel observateur : près d’un tiers (28%) des bulletins EE déposés dimanche dans les urnes l’ont été par des abstentionnistes aux européennes. Pour Denis Pingaud d’OpinionWay, cela « prouve qu’Europe Ecologie devient une marque d'attraction forte ». Certes EE attire, mais a tout de même bien du mal à retenir…





Daniel Boy voit dans ce phénomène de « passerelles » entre EE et PS « une certaine cohérence » : « Aux élections européennes, certains électeurs ont eu des préoccupations environnementales et ont voté Europe écologie. Pour les régionales, ils ont eu des préoccupations sociales, ils ont voté socialiste. » Mais il précise que la volatilité de l’électeur écologiste ne date pas de la création d’Europe éco. Elle est presque historique : « Le taux de reproduction du vote écologiste, explique-t-il, est moins important que pour les partis très implantés comme peuvent l’être le PS ou le FN ».


Electeurs voyageurs car programmes indifférenciés ?
Reste à savoir s’il est possible pour les formations de gauche, à commencer par le PS, de fixer cet électorat. Daniel Boy n’y croit pas. Pourquoi les électeurs cesseraient de changer de crémerie quand les partis politiques, eux-mêmes, n’hésitent pas à aller piocher certaines thématiques (voire certains candidats) au-delà de leur périmètre traditionnel : « Les politiques babillent beaucoup. Il n’y qu’à voir l’opération “développement durable” menée par la droite ! » En clair, pourquoi les électeurs poseraient leurs valises dans une chapelle plutôt qu’une autre puisque toutes se ressemblent de plus en plus… Gaël Brustier n’y croit pas non plus. Le PS, selon lui, n’y a de toute façon aucun intérêt : « L’enjeu pour le PS n’est pas de fixer ce vote “bobo”. L’enjeu pour lui est de reconquérir le vote populaire. Mais pour cela il lui faudra faire des efforts intellectuels » et notamment « adopter une position claire et nette par rapport au libre-échange ».





Le PS est-il prêt à consentir à de tels « efforts » ? Ses responsables auront peut-être en tête que cette volatilité peut avoir un avantage majeur : permettre d’importants reports de voix au second tour comme le montre l’étude Ifop pour Profession politique réalisée pour le scrutin de dimanche prochain. Des réserves de voix qui font tant défaut à Nicolas Sarkozy depuis qu’il a eu cette judicieuse idée d’incorporer Chasseurs et troupes de Philippe de Villiers au sein de l’UMP…





(1) Selon les chiffres du Monde très différents de ceux du ministère de l’Intérieur…
(2) Recherche le peuple désespérément, Bourin éditeur, octobre 2009.
(3) L’état de l’opinion, TNS-Sofres aux éditions du Seuil, mars 2010.

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Mercredi 24 Mars 2010 à 20:41 | Permalien | Commentaires (0)
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Paru dans L'Humanité du 19 mars 2010

Comment la gauche peut-elle reconquérir le vote des classes populaires  ?


GLOBALISATION FINANCIERE ET LIBRE-ECHANGE : L'AGGIORNAMENTO ATTENDU
Ap rès ces élections régionales, le grand impensé de la gauche française demeure la nouvelle géographie sociale du pays. Les chiffres parlent et les faits sont têtus. La gauche n’a pas reconquis les classes populaires. 53,65 % des Français se sont détournés des urnes dimanche dernier. 20,2 millions de Français seulement se sont donc déplacés et, parmi eux, 750 000 ont voté blanc ou nul. Seulement 44,63 % des Français ont donc émis un choix positif pour un parti ou un autre. Rappelons seulement qu’il y avait 36,7 millions d’électeurs au premier tour de la présidentielle de 2007… Pour la République, la volatilisation de 16,5 millions d’électeurs est un fait grave. Pour la gauche, la situation est extrêmement préoccupante. De victoires en trompe-l’œil en myopie historique, c’est la capacité des forces de gauche à peser durablement qui est posée. Au-delà des légitimes stratégies adoptées par chacune des familles de la gauche française, au-delà de la non moins légitime satisfaction du bon résultat relatif des uns et des autres, il importe de poser quelques questions fondamentales.

La gauche n’a donc pas reconquis les classes populaires. Si l’on tient compte de l’abstention, les forces de gauche ne progressent nullement, en particulier dans la France périphérique et majoritaire. La droite, en revanche, payant les conséquences d’une campagne confinant à l’incompréhensible, a été délaissée par ces mêmes classes populaires qui s’étaient tournées vers Nicolas Sarkozy en 2007. Les marges de l’aire urbaine parisienne sont ainsi marquées par un net reflux de la participation civique, bien supérieur au recul enregistré dans les villes centres. Une fois de plus, la France périphérique, majoritaire, celle des classes populaires, des ouvriers et des employés, s’est massivement détournée du vote.

Les scores des partis de gauche sont très forts là où les classes populaires sont largement absentes  : 67,1 % des électeurs du 3e arrondissement de Paris se sont prononcés pour les listes de gauche et d’extrême gauche. Europe Écologie demeure le parti de catégories sociales minoritaires concentrées, pour l’essentiel, dans les métropoles. Quant au vote Modem, PS, écologiste, il est, dans les métropoles également, victimes d’un effet de va-et-vient et de vases communicants permanent, de la présidentielle aux régionales en passant par les européennes. Le phénomène est évident à Paris. Pis, sur l’ensemble de la France, on constate un jeu à somme nulle en termes de nombre de voix portées sur la gauche dans sa grande diversité (PS et Europe Écologie d’une part, Front de gauche et NPA d’autre part). On n’assiste nullement à un effondrement de l’UMP par rapport à 2004 mais en revanche à celui du nombre des voix accordées au centre droit (de l’UDF au Modem, les pertes se chiffrent en millions). L’hypothèse à retenir semble être celle d’une crise interne à la droite française. La vieille droite française ne veut pas mourir, la nouvelle droite ne parvient pas à naître. Nicolas Sarkozy est-il en passe, de ce point de vue, de perdre le pari de sa révolution conservatrice  ? A-t-il lu, lui qui disait s’en inspirer, Gramsci jusqu’au bout  ? Comme son élection en 2007, la crise de la droite se lit dans la géographie sociale de notre pays, une géographie encore hélas largement ignorée par les quelques intellectuels de système qui font l’opinion d’une social-démocratie en panne de carburant idéologique.

Face à cette géographie sociale française qui oppose des villes centres connectées à la mondialisation néolibérale et des zones périphériques qui en pâtissent fortement, les forces de gauche, dans leur diversité, semblent avoir curieusement adopté un unique mot d’ordre  : « Ne pas désespérer la rue Montorgueil  ! » De fait, elles ne parviennent pas à reconquérir les suffrages de cette France majoritaire et périphérique, de la France des usines qui ferment et dont les habitants craignent chaque semaine une délocalisation ou un plan social. L’abstention revêt de la part de ces électeurs une dimension d’insoumission civique manifeste. Il y a pourtant, en France, de la part des classes populaires une aspiration à voir renaître un vrai projet politique pour leur pays…

La difficulté à délivrer une vision du monde cohérente et porteuse d’espoir dans des élections régionales est réelle. Bien souvent, les conseils régionaux sont considérés comme des infirmières parcourant le champ de bataille dévasté de la mondialisation néolibérale. Il faut désormais penser au-delà de ces élections et bâtir une coalition sociale majoritaire pour l’élection présidentielle de 2012. Les forces de gauche devront faire leur aggiornamento sur la question de la globalisation financière et du libre-échange notamment. La France demeure, à 60 %, un pays d’ouvriers et d’employés. C’est à eux qu’il s’agit de parler. Si l’on veut être électoralement efficace, il importe de penser en nombre d’inscrits et non de votants. Qu’adviendra-t-il d’une gauche qui gagnerait avec une faible participation  ? Elle serait victime de l’hégémonie culturelle d’une droite qui, dans tout l’Occident, n’a pas désarmé, loin de là. Le moment historique que nous vivons incite la gauche à engager un véritable combat culturel et à retrouver les classes populaires. En aura-t-elle la volonté  ?


Rédigé par Gaël BRUSTIER le Mercredi 24 Mars 2010 à 20:25 | Permalien | Commentaires (0)
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Rédigé par Gaël BRUSTIER le Lundi 8 Mars 2010 à 21:33 | Permalien | Commentaires (1)
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JSL du 6 mars 2010


DANS LE JSL DU 6 MARS...

Rédigé par Gaël BRUSTIER le Lundi 8 Mars 2010 à 21:30 | Permalien | Commentaires (0)
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