Les bréviaires de l’air du temps
Paru dans le numéro du Monde Diplomatique d'octobre 2009
Photographié en caleçon de bain par des paparazzi en pleine lecture de L’Histoire de France pour les nuls, M. François Hollande, alors premier secrétaire du Parti socialiste (PS), a fait, en 2006, une publicité involontaire à la série de livres « pour les nuls ».
Créée aux Etats-Unis, cette collection a bénéficié, au début des années 1990, de l’engouement des ménages pour l’informatique, avec son premier volume DOS for Dummies. Elle existe aujourd’hui dans de nombreux pays : Espagne, Bulgarie, Chine, Royaume-Uni, Pays-Bas, Estonie, Allemagne, Grèce, Portugal, Russie et Serbie. En France, les droits en sont achetés par les éditions First en 2000. Avec Le PC pour les nuls et L’Internet pour les nuls, elles rencontrent un succès immédiat. Mais, habile, la maison d’édition parisienne décide de traiter d’autres sujets, liés à la vie quotidienne : Payer moins d’impôts pour les nuls, Relancez votre couple pour les nuls, La Bible pour les nuls ou, pour les moins chanceux des « nuls », Le Diabète pour les nuls, dont le très relatif succès aurait éloigné les éditions First des sujets médicaux.
La collection est souvent plaisante, bien construite et agréable à lire. « Nous voulons déculpabiliser les lecteurs, déclare son directeur Vincent Barbare. Nous partons du principe qu’aucun sujet n’est compliqué a priori. Mais la règle est de ne jamais se cacher derrière un ton léger, le sérieux prime. Il faut aussi un talent d’écriture, le sens de l’humour (1). » Selon son patron, la collection serait rien moins que le pendant grand public de la très universitaire collection « Que sais-je ? ».
Coup de maître, L’Histoire de France pour les nuls se révèle un succès commercial hors du commun avec sept cent mille exemplaires vendus en 2006. Ce choix correspond à la volonté de publier aussi des créations françaises, et non plus seulement des traductions. A partir de cette date, l’éditeur n’hésite plus à aborder des sujets politiques avec, en 2007, La Politique pour les nuls. En 2008, deux millions d’ouvrages de la collection ont été écoulés, consacrant l’une des grandes réussites éditoriales de la décennie. « Avant, les spécialistes réputés rechignaient à collaborer avec nous ; aujourd’hui, ce sont eux qui nous sollicitent », souligne M. Barbare avec fierté. Cependant, s’il revendique de travailler avec des auteurs « sérieux » et se défend de véhiculer la pensée dominante, des interrogations surgissent immédiatement à la lecture de certains ouvrages, notamment ceux traitant de sujets politiques.
Très récemment, les « nuls » ont ainsi pu apprendre ce qu’était le « socialisme » ou la « Ve République », après avoir pu enfin comprendre la réalité de l’« Europe ». Mais ces ouvrages participent, chacun à leur manière, d’une (re)construction sociale du récit historique. Après le fast-food, la fast-pensée ? Ainsi, malgré des passages parfois rapides, typiques de ce type de vulgarisation, La Ve République pour les nuls (2), de Nicolas Charbonneau et Laurent Guimier, alors respectivement rédacteur en chef de la chaîne d’information continue i-Télé et directeur de la rédaction du Figaro.fr, a le mérite de relater quelques anecdotes longtemps réservées au cénacle des journalistes politiques. C’est un de ses attraits : aborder l’histoire par la petite histoire. Si le procédé n’est pas neuf, il rend la lecture plaisante. Cependant, les auteurs ne s’aventurent pas dans des débats de fond sur le présidentialisme ou le parlementarisme.
Le Socialisme pour les nuls (3), déclaré par ses rédacteurs « best-seller » à la récente université d’été du PS à La Rochelle, est quant à lui une coproduction de deux des intellectuels organiques du parti : Alain Bergounioux et Denis Lefebvre. Du premier, on retiendra qu’il est l’idéologue du PS, dont il a rédigé la dernière déclaration de principes en juin 2008. Reconduit à sa direction par Mme Martine Aubry, il est l’un des principaux thuriféraires de la conversion au « marché ». Lefebvre est directeur de l’Office universitaire de recherche socialiste (OURS) et anime la collection « L’encyclopédie du socialisme ».
On peut regretter le choix d’auteurs aussi impliqués dans leur sujet et tergiverser sur certains points historiques. Plus gênant : si les scores des différentes motions sont disséqués avec la patience de l’entomologiste, le sens politique des congrès est, lui, passé sous silence. C’est le cas de celui d’Epinay, qui vit la naissance du PS en 1971, dont on ne comprend pas vraiment les tenants et les aboutissants. Les rédacteurs se gardent notamment d’exposer au lecteur la motion de synthèse (trop révolutionnaire à leurs yeux ?). On constate aussi que le congrès de l’Arche en 1990, qui entérine pourtant le virage doctrinal à 180 degrés du parti d’Epinay, est à peine abordé. Tout le livre de Bergounioux et Lefebvre a en fait une vocation : étayer l’idée d’un socialisme aseptisé, enfin « libéré » de ses débats de fond les plus vifs.
Moins efficace, avec environ 14 000 exemplaires vendus depuis 2007, L’Europe pour les nuls (4) révèle au lecteur la vérité de Sylvie Goulard. Présidente du Mouvement européen, élue Modem au Parlement de Strasbourg en 2009, ce n’est pas une simple militante : elle fut conseillère du président de la Commission européenne Romano Prodi et est « chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales de Sciences Po Paris ». Cet ouvrage, qui se veut « engagé » et a, au moins, le mérite de le préciser, prend également l’aspect d’un bréviaire assénant dogmes et mythes afin de favoriser l’adhésion au processus d’intégration ou plutôt au seul processus d’intégration possible.
Goulard passe sous silence l’apport des courants « personnalistes » et « non-conformistes », et perd de vue le destin des mouvements européens des années 1930. Les origines de l’Union européenne sont ainsi ramenées à l’esprit « visionnaire » des « pères fondateurs ». L’un des aspects les plus heuristiques de cette « Europe pour les nuls » est la place que l’auteur réserve aux médias. Sous le titre « Bravo Ouest-France », Goulard décerne au fleuron de la presse quotidienne régionale française un satisfecit. On apprend ainsi que « dans ses éditoriaux, pour mille sept cent quatre-vingt-huit usages du mot “France”, on compte [d’après le Centre européen du journalisme de Maastricht] mille sept cent quatre-vingt-sept utilisations du mot “Europe” ! ». On découvre également que les médias sont un enjeu majeur pour les institutions européennes et que « [Ouest-France] organise des séminaires de formation sur l’Europe avec rencontre de commissaires et de parlementaires européens “de toutes tendances” » ; des « séminaires autour d’experts indépendants » sont également autorisés. Il s’agit ainsi de « développer un “réflexe européen” ». Goulard nous fait ainsi passer de la rationalité organisatrice de Jean Monnet à l’européisme pavlovien. Il était important de l’apprendre.
Malheur à ceux qui ont pris leurs libertés par rapport à cette vision imposée et qui n’ont pas acquis de « réflexe » européen. La dénonciation de la prétendue quasi-xénophobie de Pierre Mendès France prêterait à sourire si elle ne revêtait pas un ton inquisiteur digne d’Andreï Vychinsky (5). Les propos tenus par l’ancien président du Conseil le 18 janvier 1957 sont en effet déformés, réduits à la « peur » d’un « afflux d’immigrés italiens » et à la dénonciation d’une « dictature » portée en germes par les traités de Rome. Il eût été plus honnête de livrer au lecteur le texte de cette intervention à l’Assemblée nationale. Les « nuls » n’ont pas besoin de science mais d’un prêche. La politique européenne du général de Gaulle est, quant à elle, présentée d’une manière assez simple : « Le général a voulu “le beurre et l’argent du beurre” ». Sa politique est réduite à une suite de « psychodrames » et à son image de « traître à la cause communautaire ». Heureusement, son « départ » (puis sa mort ?) « ouvre de nouvelles perspectives en Europe ». Le lecteur avait craint le pire !
Cette réticence marquée à l’égard de l’ancien président français ne traduit-elle pas une autre réalité ? Goulard ne cache pas, en effet, l’aversion que lui inspire la politique étrangère de Paris : en 2003, France et Allemagne sont accusées de s’enfermer « dans une opposition aux Etats-Unis si passionnelle qu’elles ont perdu des chances de rallier autour d’elles un consensus ». Le fil rouge du livre serait-il moins « européiste » qu’atlantiste ou occidentaliste ?
Dans un contexte éditorial particulièrement difficile, parler aux « nuls » devient un enjeu important, le moyen idéal de diffuser une pensée. Quand les dominants parlent aux « nuls », leurs non-dits ou leurs reconstructions des événements, leurs partis pris et leur dogmatisme n’en sont que plus évidents. La pensée dominante par les nuls plus que pour les nuls ?
Gaël Brustier.
Culture, Histoire, Livre, Société
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Gaël Brustier
Docteur en science politique.
(1) Le Figaro, Paris, 15 octobre 2007.
(2) Nicolas Charbonneau et Laurent Guimier, La Ve République pour les nuls, First, Paris, 2008.
(3) Alain Bergounioux et Denis Lefebvre, Le Socialisme pour les nuls, First, 2008.
(4) Sylvie Goulard, L’Europe pour les nuls, First, 2007.
(5) Procureur de l’URSS lors des grands procès de Moscou (1936-1938) au cours desquels nombre d’anciens dirigeants bolcheviques furent condamnés à mort.
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Gaël BRUSTIER
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